Human Village - information autrement
 
La paix avec l’Érythrée… et la quête éthiopienne d’un port
par Mahdi A., juin 2018 (Human Village 33).
 

Le chemin pour parvenir à la paix avec l’Érythrée n’est pas un long fleuve tranquille… Le Premier ministre Abiy Ahmed Ali est soumis à de fortes pressions, autant au sein de sa majorité qu’auprès d’une partie de la population, particulièrement dans la région du Tigray et des habitants de Badme qui n’ont pas manqué de manifester leur mécontentement comme le rapporte la presse éthiopienne [1].

La confirmation [2] le 5 juin par le comité exécutif du Front démocratique révolutionnaire des peuples (EPRDF) de l’acceptation de la rétrocession de Badme a donné une autre teneur aux propos du Premier ministre lors de son discours d’investiture. Elle a mis le feu aux poudres. Force est de constater qu’en ce qui concerne les déclarations d’intention d’Abiy Ahmed Ali, il faudra dorénavant les prendre pour argent comptant. Faire ce que l’on dit et dire ce que l’on fait semble être son maître mot. Cette manière de faire de la politique surprend énormément dans cette partie de l’Afrique ! Depuis, nombreux ont été ceux qui ont pris le temps de relire minutieusement le discours de politique générale prononcé le 2 avril dernier.
On assiste à une levée de boucliers pour dénoncer cette décision gouvernementale, considérée comme insensée alors que la population éthiopienne a sacrifié tant de vies humaines pour reconquérir cette ville ; d’aucuns considèrent cette décision comme une abdication, estimant que l’Éthiopie est dans son droit légitime, au delà de toute considération juridique, et rejettent l’arbitrage d’Alger. Pour eux ce recul est impensable. Ils disent n’avoir pas été consultés, allant pour certains à se préparer à défier l’autorité de l’État s’il poursuivait dans cette voie.
Les critiques les plus virulentes viennent du propre camp du Premier ministre, notamment du Front de libération du Tigré (TPLF). Ils estiment les concessions pour parvenir à la paix avec l’Érythrée inacceptables. Le TPLF ne partage pas la ligne politique d’Abiy et n’a pas manqué de le faire savoir très clairement dans un communiqué. « Dans une déclaration publiée plus tôt cette semaine, le TPLF affirme que la décision du gouvernement d’accepter pleinement l’accord Éthiopie-Érythrée, y compris sur les frontières émise par une commission frontalière appuyée par l’ONU présente ‘’des défauts fondamentaux’’ » [3].

Les décisions concernant les privatisations partielles d’entreprises publiques n’ont pas non plus l’assentiment du Front populaire de libération du Tigré. Le TPLF n’a pas mâché ses mots dans sa déclaration. Ses membres dirigeants ont tracé une ligne rouge à ne pas franchir au Premier ministre Abiy Ahmed, s’il ne souhaite pas voir voler en éclat la coalition qui l’a mené au pouvoir, tout en contestant avec véhémence la gouvernance consistant à déclamer des décisions à venir avant même que celles-ci n’aient été examinées au sein même de la coalition. Ils rappellent au Premier ministre que les décisions sont collégiales, et in fine qu’Abiy ahmed Ali n’est pas Meles Zenawi.
Ils dénoncent en outre que les décisions importantes soient prises en comité exécutif, qui ne comprend que 36 membres, et que le conseil de 180 membres soit court-circuité. Le TPLF pense probablement mieux manoeuvrer pour parvenir à ses fins au sein d’un conseil élargi qu’en comité restreint. Abiy Ahmed n’est pas sans l’ignorer !

Ces menaces à peine voilées ne sont pas passées inaperçues
Le 19 juin, Melaku Amera, l’un des leaders du parti amhara a publié une tribune pour lancer un vibrant appel à la population à se mobiliser et à se ranger derrière la ligne politique d’Abiy Ahmed Ali. Il s’agit de rendre irréversible les avancées démocratiques, économiques, et la main tendue à l’Érythrée.
« Le peuple éthiopien doit commencer à se réunir pacifiquement dans les universités et autres lieux de rassemblement civils pour exprimer sa solidarité avec le Premier ministre, ainsi que condamner ceux qui sont derrière la protestation et la déstabilisation des différents endroits du pays. Il est important que vous utilisiez les médias locaux ainsi que les médias nationaux pour rendre compte des événements dans lesquels ils sont engagés afin que ces rassemblements et ce soutien au PM aient un effet neutralisant sur les agents de déstabilisation. C’est un fait bien connu que la majorité de l’armée de base éthiopienne devrait être fidèle à la constitution et au gouvernement légitime du premier ministre Abiy. Nous savons également en raison de la nature de sa structure, l’armée est mal informée. Les gens doivent prendre ces éléments en considération et immédiatement chercher à les atteindre et de les informer sur la réalité de la situation » [4]. Il rappelle que les forces armées restent un nid truffé de sympathisants du TPLF malgré la mise à la retraite du général Samora Yunis, une épée de Damocles est suspendue au dessus d’Abiy Ahmed Ali...

Il ne manque pas de mettre en garde la vielle garde du TPLF contre des agissements qui nuiraient à la stabilité de l’Éthiopie. Il semble dire que l’amnistie pour leurs actes passés pourrait être remis en question s’ils poursuivaient leurs tentatives de nuire aux réformes menées par le gouvernement du peuple. « La décision du Premier ministre de laisser les anciens officiels profiter de la vie sans craindre de répercussion est une stratégie gagnant-gagnant pour les officiels du TPLF et les éthiopiens. Militants du TPLF, prenez garde, assez du passé ». Il prend la possibilité d’un coup de force militaire tellement au sérieux qu’il n’hésite pas à demander au seigneur de garder en « sécurité » le Premier ministre. C’est dire l’intensité des crispations qui secouent l’EPDRF. La majorité ne tiendrait plus qu’à un fil.

« La route d’Alger : un cul de sac légal »
Deux juristes éthiopiens – Yohannes Ayalew [5] et Dejen Messele [6] - n’ont pas hésité à prendre la plume dans les colonnes d’Addis Standard pour développer une plaidoirie en cinq points expliquant que le gouvernement éthiopien ne devrait pas restituer Badme selon les termes de l’accord d’Alger, qu’ils contestent pour de nombreuses raisons. Pour eux, le prix à payer est trop élevé, c’est pourquoi ils conjurent Abiy Ahmed Ali d’exiger en contrepartie un accès ad vitam au port d’Assab.
Ils expliquent ne pas comprendre d’avoir eu besoin de recourir à l’arbitrage de l’UA alors que le pays tenait militairement la zone contestée. Ils considèrent par ailleurs que le choix du tribunal d’arbitrage n‘était pas le plus approprié. Ils supputent des pressions extérieures pour contraindre le gouvernement de Meles Zenawi à se rendre à Alger. Ils rejettent en outre les éléments consultés par la commission frontalière pour dire le droit ; les estimant infondés puisque les deux pays ont été unis à un moment donné, ce qui rendrait selon eux de facto les textes coloniaux illégitimes pour en tirer des conclusions sur le différend.
« Troisièmement, l’Accord de paix d’Alger a été élaboré au détriment de l’Éthiopie, car il a revitalisé les traités coloniaux morts pour régir les revendications territoriales entre les deux pays. Les accords coloniaux ont été officiellement déclarés nuls quand l’Érythrée était un état confédéré, qui devint plus tard une partie territoriale de l’Éthiopie sous le règne de l’empereur Haile Selassie. Il s’agissait d’une erreur inexcusable commise par le gouvernement Éthiopien alors qu’il acceptait de régler son différend frontalier sur la base des traités coloniaux de 1900, 1902 et 1908 ».
Ils précisent que cette nouvelle politique est du fait du « nouveau Premier ministre éthiopien [qui] a poussé le comité exécutif du parti au pouvoir, EPRDF, à mettre en œuvre la sentence arbitrale de l’EEBC pour se mettre en conformité avec l’Accord d’Alger et normaliser la relation entre les deux pays. […] Ainsi la démarche d’Abiy est sans précédent par rapport à la plus longue défiance de l’EPRDF à la sentence arbitraire de la commission des frontières. Sa position quant à la remise de Badme à l’Érythrée serait cependant jugée sur les avantages que l’Éthiopie gagnera réciproquement. En effet, céder Badme semble apparemment être la monnaie d’échange pour l’Éthiopie. Par ailleurs, début juin 2018, le gouvernement éthiopien a annoncé la modernisation de la marine nationale et la construction d’une armée moderne, qui à son tour résonne, l’accès à la mer et aux ports serait inévitable. En tant que tel, céder Badme à l’Érythrée pourrait ouvrir une fenêtre de négociation sur des questions non résolues, entre autres la question d’Assab » [7].

Un doigt dans l’œil avant que l’Éthiopie puisse ouvrir une base navale à Assab… ou à Djibouti !
« Suite aux efforts déployés pour renforcer les capacités de notre défense nationale, nous avons construit l’une des forces terrestres et aériennes les plus puissantes en Afrique. […] Nous devrions renforcer notre capacité des forces navales à l’avenir », avait déclaré Abiy Ahmed dans un briefing avec des responsables des forces militaires éthiopiennes, le 1 juin 2018 [8].
Yohannes Ayalew et Dejen Messele devraient le savoir, ce n’est pas demain la veille qu’Isaias Aferworki concèdera cette faveur à l’Éthiopie. Abiy Ahmed Ali semble en être parfaitement conscient, ce qui expliquerait les annonces successives concernant le développement de zones portuaires projetées par son gouvernement dans les pays riverains… Que cela soit en Somalie, où il serait question de quatre ports, à Djibouti, au Soudan où il a fait la même promesse concernant le développement futur de Port-soudan, et enfin au Kenya avec le port de Lamu… Abiy Ahmed Ali est un fin politicien, il a une parfaite connaissance du poids et du rôle de l’Éthiopie dans la région. Il veut redonner à son pays son rang et son statut de leader régional, continental, voire même mondial, et pour cela il faut savoir parler à tout le monde. Habillement, il fait miroiter une part conséquente du fret éthiopien au premier qui cédera aux demandes du lion d’Abyssinie en lui concédant sur son territoire, par un bail de longue durée, une emprise navale militaire… Il faut dire que la proposition est alléchante, même si l’on ne peut s’empêcher de se demander quel serait le dirigeant imprudent, - pour ne pas dire « fou » - qui consentirait à offrir un « abri armé » à la première force militaire de la région et la troisième du continent, de surcroît enclavé et qui comptera deux cents millions d’âmes dans une vingtaines d’années… De quoi affoler même le plus naïf d’entre eux !

Cette vieille antienne a été reprise par un chercheur éthiopien dans une tribune en décembre 2016 pour justifier une emprise militaire navale… à Djibouti ! Tesfaye Tadesse défendait la nécessité de cette mesure dans les colonnes de The Reporter en expliquant que de la sécurité de Djibouti dépendait la sécurité de l’Éthiopie. Il jugeait dangereux de faire reposer la sécurité de l’Éthiopie entre les mains de Djibouti alors que de nombreuses bases militaires étrangères sont installées sur son sol. Cette situation fait peser beaucoup d’incertitudes et défis qui ne peuvent être ignorés selon lui alors que l’essentiel des importations et exportations éthiopiennes y transitent. Il brandit le cauchemar d’un conflit dans le Bad el Mandeb en le comparant à celui qui s’est produit en mer Caspienne et dans le détroit d’Ormuz durant le conflit Iran-Irak dans les années 80 ou encore les actes de flibusteries en océan indien comme argument imparable pour plaider sa thèse. « Ces navires marchands étaient régulièrement harcelés et attaqués par de forces opérant dans la région. Il n’y a aucune raison pour que cela ne se produit pas dans le Bad el Mandeb si la tendance actuelle persiste au Yémen et moyen Orient en général » [9].
Il évoque avec instance le contexte qui pousse à réfléchir alors que : « L’Éthiopie est actuellement en train de construire des moyens de transport ferroviaire, routier et autres entre l’Éthiopie et Djibouti pour accélérer son développement économique, ces moyens de transport vitaux ont deux objectifs à la fois pour l’Ethiopie et d’autre nations, à savoir commerciale et militaire.[…] En cas de crise grave dans les environs, l’Éthiopie sera la première victime de l’incident. L’Éthiopie étant le plus proche voisin de Djibouti et plus proche du Bad-el Mandeb nous devions avoir une présence militaire dans la région pour défendre notre intérêt national au plus haut niveau en cas de crise internationale dans la région. […] Après tout, les Éthiopiens sont une centaine de millions de personnes à seulement quelques kilomètres du Bad-el Mandeb. Définitivement l’Éthiopie a des menaces de la terre et certainement elle a aussi des menaces de la mer. Nous avons plusieurs navires marchands qui rôdent sur les mers du monde pour transporter nos exportations et nos importations. En cas de crise maritime internationale, ces navires aux abords de Bad el Mandeb ou du Golfe d’Aden doivent être escortés. Nous devons avoir une présence navale et militaire comme le font les autres nations pour préserver leur intérêt national » [10]. L’enclavement de l’Éthiopie rendant cet objectif d’autant plus pertinent, il en irait de la défense des intérêts souverains de la nation éthiopienne pour Tesfaye Tadesse. « L’Éthiopie doit reconsidérer cette menace imminente et doit avoir une présence navale et militaire à Djibouti pour être en mesure de sauvegarder son commerce en général et de recevoir en toute sécurité ses marchandises stratégiques. La présence de l’armée mondiale dans notre arrière-cour doit également sonner l’alarme pour reconsidérer notre position de sécurité dans la mer rouge et dans le Golfe en général ».
Concernant d’un point de vue djiboutien - et au delà au niveau régional même -, ces ambitions de plus en plus affirmées de se rapprocher de la mer n’ont rien de très rassurants.

La diplomatie érythréenne sur… Twitter
Pour un pays réputé longtemps reclus et isolé, le moins que l’on puisse dire c’est que ses dirigeants sont à la page des nouvelles formes de communication en diplomatie. C’est donc par Twitter que la bonne nouvelle est arrivée, comme nous l’apprend Addis Standard [11]. Estifanos Habtenariam, ambassadeur d’Érythrée au Japon, a déclaré sur Twitter que son pays « enverra une délégation à Addis Abeba pour un engagement constructif avec l’Éthiopie » [12]. La délégation envoyée sur place sera probablement de haut niveau, suffisamment pour négocier en tête à tête avec le Premier ministre éthiopien. En n’y regardant de plus près on pourrait même découvrir le dauphin désigné d’Isaias Afwerki. Il s’agira pour cette délégation de tâter le terrain, de prendre le poult des intentions formelles d’Abiy Ahmed Ali. Il ne faudra pas attendre longtemps pour que dans la foulée, la "toupie" Abiy se rende à Asmara avec un olivier à la main pour sceller, à travers une accolade et une belle poignée de main, la réconciliation tant attendue des frères si longtemps séparés et ouvrir une nouvelle page de leur relation : culturel, commerciale mais aussi sécuritaires. Dans quelle mesure Djibouti sera t-elle impactée par cette nouvelle donne régionale ? Comment Djibouti doit-elle interprétée les milliards d’investissements Émiratis projetés en terre éthiopienne ? Le moins que l’on puisse dire c’est que ces évolutions sont suivies comme le lait sur le feu à Djibouti, où une réflexion stratégique est conduite sur ces questionnements multiples sous la houlette du ministre de l’Économie et des Finances, Ilyas Moussa Dawaleh. Il n’est pas étonnant qu’avec tous ces chamboulements Ismaïl Omar Guelleh en perde son amharique. La rencontre d’hier, jeudi 21 juin, à Addis Abeba, entre le président Guelleh et le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed aura probablement permis d’éclaircir quelques peu nos lanternes. Indéniablement Djibouti sort d’une zone de confort de presque deux décennies avec ces retrouvailles "familiales" inattendues entre nos deux voisins, pour rentrer de plain-pied dans une autre d’incertitudes et d’appréhension...

La réponse de l’Érythrée ne s’était pas faite attendre, elle était venue dans la soirée du 2 avril 2018 via le ministre de l’information, Yemane Gebre Meskel, comme le rapportait la BBC. Il considérait l’offre de résolution du différend frontalier comme un non événement, partant du principe que l’Érythrée était dans son bon droit et que si la tension entre les deux pays perdurait cela était du fait du refus de l’Éthiopie de se soumettre au jugement de la Cour d’arbitrage de La Haye. Trêve de balivernes, semblait dire, Yemane Gebre Meskel, ce qu’il attend c’est des actes : « la balle est restée longtemps entre les mains de l’Ethiopie. Il n’y a pas de différend car le processus a cessé il y a 16 ans. L’Éthiopie doit honorer les obligations du traité et respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Erythrée en se retirant des territoires occupés comme Badme » [13].
En dépit de l’illégalité de l’occupation de Badme par l’Éthiopie, l’Érythrée, isolée au niveau international, n’est pas parvenue à faire entendre sa cause au niveau des Nations-unies. D’ailleurs le ministre des affaires étrangères érythréen avait jugé ironique que le Conseil de sécurité, le 14 novembre 2017, soit resté « silencieux » sur l’occupation illégale par l’Éthiopie de territoires érythréens depuis 15 ans. « L’Érythrée n’a rien fait de mal ; elle n’a pas violé les résolutions du Conseil de sécurité », avait plaidé le chef de la diplomatie, en appelant les membres du Conseil, dont l’Éthiopie est membre depuis septembre 2017, à redresser ces torts dans l’intérêt, non seulement de l’Érythrée, mais aussi de l’Éthiopie, de la sous-région, de l’Afrique et de la mer Rouge » [14]. Une fois encore, l’Érythrée n’a pas été entendue.

Pourquoi l’Éthiopie accepterait aujourd’hui ce qu’elle a contesté avec véhémence hier ?
« Nous nous trouvons à une époque où la Corne de l’Afrique est saisie par de nombreuses crises et où de nombreuses forces ayant des intérêts et des objectifs différents se bousculent et où il y a beaucoup d’enchevêtrement complexes », expliquait le Premier ministre éthiopien dans son discours d’investiture au Parlement le 2 avril dernier.
Effectivement la période est délicate pour l’Éthiopie, qui se sent menacée depuis qu’elle s’est engagée dans le projet du barrage de la Renaissance, le plus important d’Afrique avec une capacité de 6000 mégawatts. Cette puissance permettra d’accompagner l’industrialisation du pays, mais aussi de faire rentrer des devises dont le pays à tant besoin en exportant l’excédent. Sa mise en service va entraîner la création d’un lac de 246 km de long (pour 67 milliards de mètre cube). L’Égypte s’inquiète pour le débit du Nil bleu… et donc son approvisionnement en eau. D’où une négociation entre Le Caire et Addis Abeba pour étaler le remplissage de façon à en limiter l’impact.
« Or, l’Éthiopie veut arriver rapidement à une production maximale, c’est-à-dire en moins de 5 ans. Le remplissage du lac dans un tel délai priverait l’Égypte d’environ 12% de ses ressources en eau. Également concerné par ce dossier, le Soudan s’est rangé, en échange d’une partie de l’électricité qui sera produite par le barrage, aux côtés des autorités éthiopiennes.
En décembre, le président égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi, avait prévenu : le Nil est “une question de vie ou de mort” pour l’Égypte. Réponse d’Addis Abeba : “le barrage est aussi une question de vie ou de mort pour les Éthiopiens”. Depuis, les discussions sont au point mort. Dans ce contexte, Le Caire a entamé un rapprochement avec l’Érythrée, qui n’entretient pas les meilleures relations qui soient avec le Soudan » [15].
On peut penser que ce désir de rapprochement de l’Éthiopie avec l’Érythrée cherche à contrecarrer les projets égyptiens d’installer une emprise militaire navale à Massawa. Par ailleurs, comme le documente un rapport des Nations-unies, l’Érythrée serait parvenue à trouver des financements conséquents et à renforcer ses capacités militaires auprès des Émiratis et des Saoudiens – contrevenant aux résolutions onusiennes qui soumettent ce pays à un strict contrôle des armes – en contrepartie de facilitées militaires et aéroportuaires à Assab, dans le cadre du conflit entamé il y a trois ans au Yémen. Cette nouvelle donne régionale, et le constat de l’échec éthiopien à faire sombrer le régime d’Isaias Afwerki, expliquent ce virage à 180 degrés et la main tendue pour sceller un nouveau départ… [16]. Abiy n’ignore pas ce que son pays a sacrifié pour récupérer militairement Badme. Il exprimait d’ailleurs son émotion sur le sang versé pour la préservation du territoire lors de son discours d’investiture : « Les Somalis, les Sidamas, les Benishanguls, les Walaitas, les Gambellas, les Gurages, les Afars, les Siltes, les Kambatas, les hadiyas, et tous les autres peuples d’Éthiopie sont tombés en disant ma mort avant Badme et entremêlé avec son sol ». Ce choix politique n’est pas le fruit du hasard, Abiy Ahmed a conscience que ce qui se joue dans cette partie c’est l’avenir de l’Éthiopie. Son pays ne peut s’offrir le luxe d’avoir un ennemi à ses portes, alors que le pays n’a jamais été aussi fragile et désuni.

C’est Isaias Afwerki qui a la main dans cette partie de cartes. C’est sans doute sa dernière main. En cas de refus de la « proposition généreuse », il est à craindre que les deux pays aillent au conflit armé pour régler définitivement leur contentieux. Le président érythréen l’a bien compris. D’autant plus que l’Éthiopie d’Abiy Ahmed Ali n’est pas désarmée face à ces énormes défis. Ses alliés américains sont à la manœuvre pour instaurer une pax americana sur toute la Corne de l’Afrique, et bouter tout risque d’influence chinoise, russe, voire iranienne, hors des côtes érythréennes au minimum, voire... au delà de la Corne avec le concours financiers des Saoudiens et des « spartiates » Émiratis.

Mahdi A.


[3« Ethiopia : TPLF criticises peace offer to Eritrea », The East Africa Monitor, 17 juin 2018.

[4« A Call For All Ethiopians to Rally Behind The Prime Minster », Ecadforum, 19 juin 2018.

[5Yohannes Ayalew est Fellow du NFP à TLS, Faculté de droit, Université de Groningen, Pays-Bas.

[6Dejen Messele est professeur de droit à la Faculté de droit de l’Université Wollo, en Éthiopie.

[8« Landlocked Ethiopia Plans to Build Navy, Prime Minister Says » ; Bloomberg.com, 5 juin 2018.

[9« Importance instituting Ethiopia’s navy and military Djibouti », Reporter, 31 décembre 2016.

[10« Importance instituting Ethiopia’s navy and military Djibouti », Reporter, 31 décembre 2016.

[11Addis Standard, édition du mercredi 20 juin 2018.

 
Commenter cet article
Les commentaires sont validés par le modérateur du site avant d'être publiés.
Les adresses courriel ne sont pas affichées.
 
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

 
Isaias Afeworki à Addis Abeba
 
La « toupie » Abiy, ministre des Affaires étrangères de l’Érythrée
 
Visite historique en Érythrée de la « toupie » Abiy Ahmed
 
Qui sont les Oromo ?
 
Café : des producteurs racontent
 
Vingt ans plus tard, Moussa Aïnan attend d’être indemnisé après le crash du vol d’Ethiopian Airlines
 
| Flux RSS | Contacts | Crédits |