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L’Éthiopie investi son Premier ministre, Abiy Ahmed
par Mahdi A., avril 2018 (Human Village 32).
 


L’Éthiopie connaît depuis mardi 27 mars au soir le nom de son nouveau Premier ministre, Abiy Ahmed. Il sera officiellement investi Premier ministre demain, lundi 2 avril, par les parlementaires. Il remplacera à cette importante fonction Hailemariam Dessalegn, qui a démissionné le 15 février dernier, emporté par une vague de contestation de près de deux années qui a plongé le pays dans une grave période d’incertitude. Au lendemain de cette démission, l’état d’urgence était décrété une seconde fois [1] afin d’endiguer des conflits intercommunautaires et les énormes mouvements de populations qu’ils ont générées [2]. Début février la crise était à son paroxysme, le risque d’implosion et de morcellement du géant éthiopien en plusieurs États ethnolinguistiques n’était plus à écarter selon de nombreux observateurs. La démission d’Hailemariam Dessalegn sanctionne avant tout l’échec des dernières mesures prises pour endiguer la tension, que cela soit la décision du 10 décembre 2017, décrétant en réunion exceptionnelle du Conseil de sécurité national l’interdiction des rassemblements et des manifestations de protestation sur l’ensemble du territoire [3], ou bien encore la libération de milliers de prisonniers politiques, dont des personnalités de l’opposition, des universitaires, des journalistes, etc. [4].

Qui est Abiy Ahmed ?
Addis Standard en date du 27 mars nous renseigne sur le parcours de celui qui va prendre les rênes du deuxième pays le plus peuplé du continent : « Dr Abiy, 42 ans, a servi dans la force de défense nationale avec un grade de lieutenant-colonel et a joué un rôle dans la création de l’Agence éthiopienne de sécurité du réseau d’information (INSA). Il a aussi été ministre de la Science et de la Technologie.
Le Dr. Abiy a été récemment élu président de l’OPDO par les 81 membres du Comité central du parti, en remplacement de Lemma Megerssa, président de l’Etat régional d’Oromia qui occupait les postes de président de l’OPDO et de président de la région d’Oromia. Son élection en tant que nouveau président de l’OPDO le plaçait comme favori parmi les principaux prétendants au poste de Premier ministre » [5].

Pourquoi les Oromos mènent-ils la révolte ?
Cette révolte s’explique par une rage trop longtemps contenue à l’endroit d’un pouvoir politique et économique dominé sans partage par les Tigréens.
L’élément déclencheur de cette colère a été l’adoption d’un nouveau schéma d’aménagement de la capitale, en novembre 2015 : « Ce plan prévoyait un agrandissement de la capitale et donc des expropriations en masse de fermiers de l’ethnie Oromo, majoritaire en Ethiopie, mais historiquement repoussée aux marges de la société » [6]. Les manifestations pacifiques qui s’ensuivent, pour s’opposer à cette extension programmée sur des terres agricoles des paysans oromos, entrainèrent de violents heurts entre les forces de l’ordre et la population autour de la capitale. L’insurrection devint hors de contrôle, contraint le gouvernement – fait exceptionnel – à faire marche arrière et à jeter aux orties ses projets pour Addis Abeba. Il s’agissait en particulier « des grands chantiers aéroportuaires […] dans le cadre de l’ambition du gouvernement éthiopien de faire d’Addis Abeba l’un des plus grands hubs de transport aérien en Afrique » [7] d’une capacité de cent-vingt millions de passagers par an, pour un investissement programmé de plus de quatre milliards de dollars. Rien n’y fait, le brasier a couvé trop longtemps pour s’éteindre avec le rétropédalage du gouvernement sur ces intentions immédiates. La contestation se diffuse à de nombreuses autres régions avec des revendications cette fois-ci d’ordre économique couplées à une ambition de représentation politique plus conforme au poids démographique et économique de l’Oromia.
Cette contestation a en ligne de mire le rejet de la domination politique des Tigréens et leur accaparement des richesses du pays. Ce qui est dénoncé, c’est le déséquilibre flagrant dans le développement des régions entre elles. La province du Tigré bénéficierait d’une attention particulière du gouvernement, avec des investissements publics sans commune mesure avec ceux consacrés du reste du pays.

Visite de Rex Tillerson en Ethiopie
Rex Tillerson avait lors de sa visite en mars clairement exprimé la position américaine sur la crise éthiopienne qui n’avait que trop duré. « Nous croyons fermement que la réponse est une plus grande liberté. […] Bien que nous apprécions la responsabilité du gouvernement de maintenir le contrôle… il est important que le pays passe au-delà de l’état d’urgence le plus rapidement possible », avait-il notamment déclaré.
Bien que l’Ethiopie ait semblé s’ouvrir lentement pour permettre plus de liberté aux personnes qui ont des opinions différentes au gouvernement, le décret d’urgence a déclenché une nouvelle forme d’opposition politique, comprenant des grèves et des fermetures de commerces [8].

Hailemariam Desalegn désigné comme bouc émissaire
Pour le blogueur éthiopien Befeqadu Hailu, interrogé par le journal Le Monde, la pression du peuple a crée de nombreux groupes à l’intérieur de l’EPRDF. « D’un cöté, il y a ceux qui exigent une réforme, car ils considèrent que sans cela, la coalition au pouvoir ne peut survivre. Ceux-là sont les dirigeants de l’OPDO et de l’ANDM. De l’autre, il y a les partisans du statu quo [le TPLF], qui ont l’appareil militaire et sécuritaire derrière eux. » […] Autrefois considérés par de nombreux observateurs comme les pantins du TPLF, l’OPDO et l’ANDM ont pris leurs distances et sont devenus plus influents au sein de la coalition, rebattant ainsi les cartes. C’est surtout l’influence grandissante de l’OPDO et du président de la région Oromia, Lemma Megersa, qui a concentré les inquiétudes des caciques du pouvoir. »[« Le pouvoir éthiopien à l’heure du choix », Le Monde, 22 février 2018.]]
Les manifestations dénonçaient une marginalisation historique du peuple Oromo. Leur mobilisation a contraint l’OPDO à reconsidérer ses positions et finalement défier l’hégémonie jusqu’alors incontestée du TPLF.

Assefa Fiseha, chercheur à l’université d’Addis-Abeba, interrogé par le Washington Post [9], semble poser la question de l’absence de leadership en Ethiopie. « Aucun pays en bonne santé ne permet un déplacement de masse de cette ampleur en présence d’un gouvernement compétent ». Hailemariam Desalegn ne tenait plus que par un fil, sa chute était prévisible.

Il aura fallu tout de même six semaines aux membres de la coalition de l’Ethiopian People’s Revolutionary Democratic (EPRDF) pour s’entendre sur le choix du successeur de Desalegn : 108 voix [sur 180 votants] se sont portées sur Abiy Ahmed. Pour rappel l’EPRDF est composée de quatre partis politiques, à savoir l’Oromo Peoples’ Democratic Organization (OPDO), l’Amhara National Democratic Movement (ANDM), le Southern Ethiopian People’s Democratic Movement (SEPDM) et le Tigrayan People’s Liberation Front (TPLF).

Le Premier ministre sortant ainsi que le nouveau s’exprimeront tour à tour du haut du perchoir du Parlement éthiopien. Les deux interventions seront scrutées attentivement par les différents observateurs. Abiy Ahmed [issu de l’ethnie Oromo] sera attendu notamment sur l’élargissement des prérogatives des régions et donc sur la nouvelle relation qui va régir le fédéralisme, les violences identitaires, la redistribution des richesses, la levée de l’état d’urgence, le barrage de la Renaissance et donc sur la crise avec l’Egypte, entre autres.

Mahdi A.


[1L’état d’urgence a duré du 9 octobre 2016 au 4 août 2017.

[2« “Massacre de masse” en Éthiopie », Human Village, décembre 2017.

[8« Three-day shutdown in Oromia », The Reporter, 10 mars 2018.

 
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