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Que retenir de la visite d’Ismail Omar Guelleh à Paris ?
par Mahdi A., février 2021 (Human Village 41).
 

A l’occasion de la visite d’Ismail Omar Guelleh en France, un point de friction entre les deux pays pourrait surgir à propos de la base militaire du Héron. Emmanuel Macron souhaite qu’elle devienne une enclave navale autonome afin de pouvoir être utilisée par la marine française comme centre de formation et servir « de levier » pour le complexe militaro-industriel et naval, pour ses clients régionaux. La France ne refuserait pas en effet de vendre des navires militaires aux nations de la région, y compris celles qui ne disposent pas de façade maritime… Cette disponibilité a été confirmée par le colonel Loïc de l’état-major des Armées devant une commission du Sénat le 15 janvier 2020 : « Les Éthiopiens se sont donc tournés vers nous pour refonder leur marine : nous avons signé un accord de partenariat au moment de la visite du président Macron en mars 2019 pour recréer la marine éthiopienne. […] C’est donc aujourd’hui la marine nationale française qui travaille à la refondation du système militaire naval éthiopien – écoles de formation, doctrine d’emploi, équipements issus de sociétés françaises ».
Le potentiel apparait considérable, avec l’espoir que l’Éthiopie élargisse cette collaboration à d’autres produits de l’industrie militaire française : « L’Éthiopie enfin vient de signer une lettre d’intention dans laquelle elle affirme sa volonté de développer son armée de l’Air [1] ».

Une perspective qui n’enchante guère
L’effarement devant les intentions éthiopiennes d’accéder à la mer est un sentiment partagé par la population djiboutienne et l’ensemble de sa classe politique. Dans une puissante tribune, Cassim Ahmed Dini, responsable de l’opposition, écrivait en mars 2019 : « Ainsi, l’Éthiopie serait le premier État contemporain au monde à posséder une marine de guerre opérant sur des eaux internationales ouvertes, à partir des eaux territoriales d’un autre État, par définition et supposément indépendant. Ce n’est pas peu mais mieux vaut en avoir clairement conscience à travers cette mise en perspective. Avec toutes ces bases militaires étrangères et souvent jalouses les unes des autres, Djibouti prend un peu plus les atours d’une courtisane courtisée ; Marianne jouerait-elle le rôle de “Madame Claude” ? Encore une exclusivité mondiale éthiopienne, après le tef de l’injira et celle du seul “ministère de la Paix” ».

Une telle installation serait une atteinte à la souveraineté du territoire djiboutien. Ce serait une porte ouverte aux désirs décomplexés d’expansion éthiopiens. Pour s’en convaincre, une relecture du discours de l’ancien Premier ministre éthiopien, Haile Mariam Dessalegn, devant le Parlement de Djibouti en février 2015, permet de mieux cerner certains enjeux de ces ambitions navales. Une tribune publiée dans les colonnes de The Reporter [2] par le chercheur Tesfaye Tadesse, ainsi que les propos tenus par le Premier ministre Abiy Ahmed aux rencontres de Davos de janvier 2019, éclairent les Djiboutiennes et les Djiboutiens. Ils affichent une ambition hégémonique sous le prétexte de lutte contre la pauvreté : unifier « trois ou quatre pays de la région » sous un même gouvernement, une seule armée, et une même représentation diplomatique à l’étranger… Tout est dit : il s’agit d’un Anschluss [3] ! Cette analyse est corroborée par Jean-Nicolas Bach, directeur du CEDEJ de Khartoum [4], qui lors de la conférence « Djibouti dans le monde du XXIe siècle » avait souligné son étonnement face à la prétention d’une élite éthiopienne qui a décidé de faire son cheval de bataille de cette lubie.

Emmanuel Macron va justifier de la nécessité de conserver l’emprise maritime du Héron par le fait que les FFDJ s’apprêtent à recevoir « deux vedettes de fusiliers marins (VFM) en 2022, pour assurer la sécurité des escales des navires, [ce qui nécessitera d’] aménager une cale de mise à l’eau, sans doute dans la base navale du Héron » [5]. Mentionnera-t-il à son interlocuteur que ces navires sont adaptés aussi à la formation des futurs marins éthiopiens depuis l’ilot du Héron ?

La France restera le principal allié, le partenaire historique, et la pierre angulaire de la sécurité de Djibouti. Pour autant, la confiance ne peut être aveugle, surtout lorsque l’on sait que le géant d’Abyssinie est devenu un partenaire majeur de la France, avec 739 millions d’euros d’échanges en 2019, et un solde de 661,5 millions d’euros en faveur de l’Hexagone [6].

Derrière les apparences d’une régionalisation économique réussie, se cache une autre réalité
La région est en pleine ébullition, troublée par plusieurs conflits, anciens ou récents, qui ont tendance à se nourrir l’un l’autre : entre l’Éthiopie et le Soudan, l’Érythrée et le Soudan, la Somalie et le Kenya, l’Éthiopie et le Kenya, l’Éthiopie et l’Égypte. Sans oublier la guerre civile au Tigré, ni au Yémen avec le rôle de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite (la nouvelle ligne politique américaine y ouvre des perspectives positives).
Il faut ajouter les déclarations belliqueuses de dirigeants de la Corne. Elles mettent en évidence le caractère déstabilisateur des « forces régionales de paix » fournies par des pays de la région, par exemple les troupes kenyanes en Somalie ou éthiopiennes au Soudan. La France n’ignore pas ces éléments, et c’est pourquoi l’argumentaire développé par les militaires auditionnés par une commission sénatoriale pour anesthésier les peurs légitimes de la population djiboutienne à l’encontre de son grand voisin peut-être considéré comme faible. Il va à contresens de la stratégie de Djibouti, pour réduire sa dépendance au fret éthiopien en diversifiant son offre portuaire, en inaugurant prochainement une usine de dessalement marin, ou en développant des ressources énergétiques propres.
« Nous devons concentrer nos efforts sur la coopération dans le domaine de ce qu’on appelle la Security Force Assistance (SFA), qui renvoie à tous les aspects non cinétiques. C’est un vrai défi et nous cherchons des solutions, sachant qu’il ne faut jamais perdre de vue, d’une part, la question de la souveraineté nationale et, d’autre part, celle des liens bilatéraux [7] ».

Mutualisation des moyens pour sortir de l’ornière
Comme l’explique un haut gradé aux sénateurs français, Ismail Omar Guelleh ne soutient pas cette option pour des raisons économiques. « La mutualisation des bases à Djibouti nous place face à un dilemme. Nous avons développé, au sein des groupes de travail sur l’initiative européenne d’intervention (IEI), la notion de co-basing et nous réfléchissons à une manière de mutualiser certains de nos équipements pour les rentabiliser et épargner des frais à nos partenaires. Nous nous heurtons, ce faisant, aux réticences de la République de Djibouti, qui ne veut pas parler à l’Europe, mais aux Allemands, aux Italiens ou aux Espagnols. Nous devons donc avancer en déplaçant le curseur très progressivement et en tâchant de convaincre les autorités qu’elles auront tout à gagner à avoir des partenaires européens coordonnés, qui parleront d’une seule voix. Il faut aussi leur démontrer que, compte tenu des moyens exponentiels de l’Europe, elles obtiendront bien plus encore. Mais, pour tout cela, il nous faudra encore du temps [8] ».
C’est effectivement la stratégie adoptée par Emmanuel Macron en prolongeant l’accord de défense d’une année [9] jusqu’à fin décembre 2022, au lieu des dix ans comme de coutume, il entend laisser du temps au temps pour convaincre non seulement ses 26 partenaires européens de l’intérêt de mutualiser les efforts et son allié djiboutien avec une offre globale européenne à même de satisfaire les deux parties.

Notons que l‘opération Atalanta de la Force navale de l’Union européenne (EUNAVFOR) en Somalie a été prolongée de deux ans, jusqu’au 31 décembre 2022. Faut-il y voir une interaction, une causalité dans le fait que les deux accords militaires (France et Atalanta) prennent fin à la même période ?
« Aux débuts de la prochaine décennies, l’Europe devra ainsi être dotée d’une Force commune d’intervention, d’un budget de défense communs et d’une doctrine commune pour agir », demandait solennellement Emmanuel Macron dans son discours de la Sorbonne en septembre 2017 [10]. L’idée fait son chemin, et même avance à grands pas à voir l’évolution du mandat opérationnel d’Atalanta. Djibouti, pourrait bien devenir la cause commune qui manquait pour mettre le pied à l’étrier, un embryon d’armée européenne constituée dans un premier temps d’un petit groupe de quelques nations européennes avec la France pour leadership. En cette période de vaches maigres, Emmanuel Macron pourrait tirer son épingle du jeu et voir les frais d’allocation et de fonctionnement de ses troupes stationnées en République de Djibouti pris en charge par le budget communautaire… La belle affaire !
« Le mandat comprend également de nouvelles tâches qui prendront effet à partir du 1er janvier 2021 et qui renforcent le rôle d’Atalanta en tant que fournisseur de sécurité maritime dans la région et s’appuient sur ses succès actuels dans la lutte contre la piraterie et la protection des navires. » [11].

Cependant les points de convergence entre les deux exécutifs ne devraient pas manquer. Même si Djibouti souhaite récupérer l’emprise du Héron pour y développer des activités économiques prometteuses et soutenir ainsi l’emploi et la création de richesses, le tableau n’est pas noir pour la France. La France porte de grandes ambitions pour sa position militaire à Djibouti, et le gouvernement de Djibouti est bien décidé à aider dans ce sens son partenaire historique. C’est ainsi que les FFDJ verront confortées leur position dans l’aérien avec l’extension de leurs capacités, favorisée par la prise de participation d’un consortium d’intérêts français dans la construction et la gestion d’un nouveau aéroport international. C’est l’autre atout de Djibouti pour la France : sa position et ses capacités de relai qui allongent les capacités aériennes. Son efficacité a encore récemment été prouvée avec les frappes françaises en Syrie du 13 avril 2018 par les quatre Mirages 2000-5 des FFDJ. Ils avaient bien décollé de l’aéroport de Djibouti, quoi que dise le communiqué de Florence Parly sur le lieu de départ des attaques aériennes.

La visite officielle d’Ismail Omar Guelleh en France, qui se termine aujourd’hui 12 février, aura été une opportunité pour discuter des moyens pour la France et Djibouti de continuer à travailler ensemble, particulièrement dans les domaines des affaires et de l’investissement. Le leitmotiv du séjour parisien du chef de l’État a été d’indiquer la volonté de Djibouti de réinventer une relation qui pour l’heure se focalise essentiellement sur le plan militaire. Il veut encourager l’essor de liens commerciaux entre les deux pays. Le discours éloquent d’Ismail Omar Guelleh au Medef, hier, mercredi 11, était un plaidoyer en ce sens. A-t-il été entendu, l’avenir nous le dira.

Mahdi A.


Communiqué de l’Élysée, 12 février 2021

Le président de la République a reçu aujourd’hui à l’Élysée le président de la République de Djibouti Ismaïl Omar Guelleh, dans le cadre de la visite officielle qu’il effectue en France du 11 au 12 février. Le président de la République a réaffirmé à cette occasion la force des liens qui unissent la France à la République de Djibouti, aussi bien en matière de défense que dans le domaine économique.
Les deux parties ont insisté sur la nécessité de consolider leur partenariat de défense, unique sur le continent africain, et sa contribution à la sécurité du pays et à la stabilité de la région. C’est pourquoi une déclaration d’intention portant sur les principes encadrant la renégociation à venir du traité de coopération en matière de défense entre la France et Djibouti a été signée lors de cette visite, marquant l’engagement conjoint des deux pays à renforcer ce traité.

Ce déplacement intervient près de deux ans après la visite du président de la République à Djibouti en mars 2019, lors de laquelle il avait annoncé l’amplification de l’aide française en faveur du développement de Djibouti et l’engagement des autorités des deux pays à favoriser les investissements français dans le pays.
Ces efforts ont permis la signature ce matin de plusieurs accords de coopération par Jean-Yves le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères et par Mahmoud Ali Youssouf, ministre djiboutien des Affaires étrangères et de la coopération internationale. Ces accords concrétisent la montée en puissance des investissements français à Djibouti, à l’image du soutien au projet d’un second aéroport dans le pays et des investissements de groupes privés français dans les domaines de l’énergie et du tourisme. Ils ont également permis la signature d’une feuille de route sur la coopération et le développement de Djibouti, aux termes de laquelle la France consacre une enveloppe d’aide au développement de Djibouti à hauteur de cent millions d’euros. Une déclaration d’intention sur la promotion des investissements français dans le pays, un accord portant sur la coopération décentralisée avec la région Sud-PACA et un accord avec l’Institut de recherche pour le développement ont également été signés.


[1« Compte rendu de la Commission de la défense nationale et des forces armées », table ronde à huis clos, 15/1/2020, site du Sénat, 15 janvier 2020.

[2« Importance instituting Ethiopia’s navy and military Djibouti », Reporter, 31 décembre 2016.

[3Annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en 1938.

[4Centre for social, legal and economic studies and documentation in Sudan

[5Jean Marc Tanguy, « Des évolutions capacitaires en vue à Djibouti », Air&Cosmos, 11 février 2021.

[6« Le commerce bilateral France-Éthiopie », site du Trésor.

[7« Compte rendu de la Commission de la défense nationale et des forces armées », table ronde à huis clos, 15/1/2020, site du Sénat, 15 janvier 2020.

[8« Compte rendu de la Commission de la défense nationale et des forces armées », table ronde à huis clos, 15/1/2020, site du Sénat, 15 janvier 2020.

[9Celui toujours en vigueur court jusqu’au 21 décembre 2021

 
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