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Djibouti, la diplomatie de géant d’un petit État
par Mahdi A., août 2020 (Human Village 39).
 

« Sonia Le Gouriellec a écrit un livre dont le titre est Djibouti, la diplomatie de géant d’un petit État [1]. J’ai eu l’occasion de lire ce livre récemment et, je crois, sans verser dans l’encensement et la prétention, que nous avons une diplomatie de survie, et pas l’intention d’être un géant parmi les géants. Je crois qu’il faut garder les proportions. Nous sommes un petit pays qui essaye de trouver son chemin dans le concert des nations, et qui surtout met en place une action diplomatique pour valoriser cette place, non de manière symbolique, mais en lui permettant d’avoir des retombées économiques, tout en contribuant à la paix dans la région », disait Mahmoud Ali Youssouf, ministre des Affaires étrangères et de la coopération internationale, à propos de cet ouvrage lors de la conférence, La place et le rôle de la diplomatie djiboutienne, organisée par DERE le 29 février 2020 au Palais du peuple.

Sonia Le Gouriellec, maîtresse de conférence à l’Université catholique de Lille, partage cette analyse. Le principal atout de Djibouti est son emplacement stratégique, le territoire étant dépourvu de ressources naturelles, et son développement économique entravé par un coût de l’énergie parmi les plus élevés au monde. Ce constat l’amène à s’intéresser à la place, ou plutôt au rôle du pays dans l’échiquier régional et international de 1977 à nos jours, ainsi que sur les ressorts qui animent son rayonnement et suscitent tant de convoitises de ses voisins ou des grandes puissances mondiales. C’est une réflexion éclairante sur la diplomatie djiboutienne et son système politique présidentiel qui concentre tous les pouvoirs. Elle propose une trame en trois étapes pour expliquer le chemin parcouru par « ce petit État » comme elle aime à le qualifier. Son panorama pose en toile de fond le décor : Djibouti, seul pôle de stabilité dans une région en pleine décomposition politique, au point de passer de quatre à sept États en près de trente ans, rythmée par les violences, les déplacements de populations, les calamités naturelles ou encore l’enracinement d’un islam rigoriste. Avec forces détails, Sonia Le Gouriellec révèle bien des aspects méconnus du grand public des velléités affichées d’annexions du petit territoire à la veille de son indépendance par ses deux grands voisins, éthiopien et somalien. On regrette toutefois que la situation ne soit qu’imparfaitement explicitée, les références citées limitées essentiellement au point de vue de l’Éthiopie. Celui de la Somalie faiblement avancé aurait mérité d’être approfondi. Elle considère tout de même, et sans doute à raison pour une part, que la diplomatie a permis à Djibouti de tirer son épingle du jeu, malgré - ou grâce à - un environnement tumultueux.

La première période couvre les années 1977 à 1991, une période de souveraineté sous tutelle où le poids et l’influence de la France sont écrasants, qui guide les choix de la jeune nation. La seconde, entre 1992 à 2002, marque une nette évolution de la relation franco-djiboutienne, que l’on peut qualifier de désamour réciproque, émaillée par une série de crises politiques. La question de la légitimité du maintien du cordon ombilical avec la France a été latente. L’impératif de survie explique les changements majeurs dans la politique étrangère décrits dans la dernière partie et qui s’apparente à des choix audacieux, qu’elle qualifie de « diversification des partenaires » et de « choix du multi dépendance ». Effectivement la césure est nette, on passe, de ce qui est qualifié de « bac à sable de l’armée française », à un hub logistique, numérique, énergétique ; ni plus ni moins qu’une sorte de plateforme Amazon des armées, une zone avancée de projection d’opérations militaires internationales. Elle salue l’ingéniosité et le pragmatisme de cette pratique diplomatique, contributrice active dans la sécurité globale, axée sur le développement économique et les moyens qu’elle peut en tirer pour répondre aux besoins de sa population, ouverte sur le monde et qui lui permet de rayonner au-delà de son environnement immédiat… Sonia Le Gouriellec s’inquiète cependant du coût de la vision 2035 et de la politique de grands travaux sur financements chinois, avec le risque que la dette chinoise ferait peser sur la souveraineté du petit pays, contraint à céder ses infrastructures stratégiques à l’Empire du Milieu en cas d’incapacité de remboursement. Elle craint que ces projets sino-centrés ne soient qu’un miroir aux alouettes, qui font rêver les Djiboutiens mais visent à mieux les mettre sous la coupe de la Chine.

Tout livre peut porter à discussion, celui-ci n’y échappe pas. Il convient de s’intéresser justement sur la manière dont Sonia Le Gouriellec s’intéresse à ce pays car cela révèle les limites de sa description. Le risque chinois est souligné à juste titre. Mais qu’en est-il des risques pour la souveraineté de la détermination d’Emmanuel Macron d’établir à Djibouti une base navale éthiopienne sur les côtes djiboutiennes, à l’aune des rappels de l’ouvrage sur les ambitions expansionnistes de ce grand voisin aux pieds d’argile - en réalité il s’agit d’une architecture stratégique navale atlantiste à longue vue. Ce questionnement a été malheureusement négligé, passé à la trappe. Pas un mot non plus sur l’ambition française de transformer l’ilot du Héron en base navale sous pavillon européen, ni d’interrogation sur la portée de ce pas de géant dans la configuration sécuritaire régionale. Ces questionnements manquent pour la compréhension des enjeux sous-jacents autour de Djibouti — carrefour à la croisée de trois continents — dans la compétition à la préparation de la prochaine guerre mondiale. Ils trouvent une explication sans doute dans les travaux prospectifs que Le Gouriellec a été amenée à conduire pour le compte de l’institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM), rattaché au ministère français des Armées, couverts par un accord de confidentialité et de non divulgation.

Sur l’essentiel cependant, Sonia Le Gouriellec voit clair, à l’exception du passage de John Kerry à Djibouti. L’accord militaire sur l’ouverture d’une base a été signé le 3 mai 2015 à Pékin par Mahmoud Ali Youssouf ministre des Affaires étrangères et Ilyas Moussa Dawaleh, ministre de l’Économie et des finances, précédant donc la venue du secrétaire d’État américain à Djibouti, le 6 du même mois. Cette visite annoncée avait précipité l’agenda de signature du traité militaire avec la Chine. Pour conclure, le grand apport de cette analyse est de renforcer notre esprit critique qui est souvent éclipsé par l’absence de mise en perspective.

Mahdi A.


[1Sonia Le Gouriellec, Djibouti. La diplomatie de géant d’un petit État, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2020, 221 p.

 
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