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Isaias Afeworki à Djibouti, vers une nouvelle donne régionale ?
par Mahdi A., décembre 2018 (Human Village 34).
 

Selon une information diffusée par l’agence Anadolu, Isaias Afeworki serait attendu à Djibouti très prochainement pour s’entretenir avec le président Ismaïl Omar Guelleh. « Les deux présidents se sont rencontrés en septembre et j’ai rencontré mon homologue érythréen. Nous allons continuer sur cette lancée. La confiance devrait être construite  », avait déclaré le ministre des Affaires étrangères de Djibouti. [1].
Bien qu’aucune date précise n’ait été communiquée par le ministre des Affaires étrangères, Mahmoud Ali Youssouf, cette importante annonce renseigne sur un état d’avancement significatif dans les discussions en coulisses, qui auraient permis d’aplanir les différends et aux deux positions – érythréenne et djiboutienne - de se rapprocher. La dernière visite d’Isaias Afeworki en république de Djibouti remonte au 14 novembre 2006, à l’occasion du 11e sommet des chefs d’État et de gouvernement des pays membres de la COMESA.

Cela a tout l’air d’une légère éclaircie dans le ciel de la diplomatie régionale, plombé par les bouleversements d’alliances de ces derniers mois. Puisque, malgré la rencontre entre Isaias Afeworki et Ismaïl Omar Guelleh à Djeddah sous les auspices du monarque saoudien, rien ne semblait indiquer que le rétablissement des relations allait bon train…
L’annonce de la visite d’Isaias Afeworki intervient dans la foulée de celle effectuée à Djibouti le 2 décembre par le secrétaire d’État américain aux affaires africaines, Tibor Nagy, dans le cadre de sa tournée des pays de la Corne, dont l’Érythrée.
Une réunion de travail moins anodine qu’il n’en paraît puisque, au delà de la question érythréenne, c’est une nouvelle stratégie diplomatique qui va s’imposer à Ismaïl Omar Guelleh. Ces évolutions pourraient notamment marquer un tournant dans les relations que notre pays entretient avec la République autoproclamée du Somaliland.

Les États-Unis d’Amérique semblent déterminés à appuyer la refondation des institutions nationales somaliennes et rétablir l’autorité fédérale sur l’ensemble du territoire y compris le Somaliland, quitte à taper du poing sur la table si nécessaire.

Donald Y. Yamamoto

Les déclarations de Donald Y. Yamamoto, alors candidat au poste d’ambassadeur en Somalie, devant le Comité sénatorial des relations extérieures, le 23 août 2018, est éclairante sur la position des États-Unis concernant les régions sécessionnistes. Pour lui, ce processus n’est absolument pas inscrit dans l’agenda américain. Bien au contraire, il a loué « la réémergence d’un système de gouvernance fédéralisé dans un pays qui a commencé à s’affirmer en tant que partenaire interne et international légitime et crédible. Le gouvernement fédéral de Somalie (FGS) et ses états membres travaillent ensemble pour élargir la gouvernance […] ».
Il a notamment assuré que s’il était confirmé dans sa fonction il s’attèlerait entre autres à « construire des institution démocratiques et des structures de gouvernance, notamment en aidant le gouvernement somalien à organiser des élections générales directes en 2020/2021. Des élections “une personne, une voix” seront essentielles pour transférer l’influence politique des courtiers au pouvoir au peuple  ».
Quelle est la position de Djibouti sur les velléités indépendantistes de cette province somalienne ? Pour répondre à cette question il faut se remémorer l’entretien du chef de l’État avec Zyad Limam dans Afrique magazine. Pour lui, « il est clair que, de fait, il s’agit aujourd’hui d’un pays et que le reste de la Somalie n’a ni les moyens ni le temps de l’en empêcher. Mais nous ne voulons pas contribuer au démembrement officiel de la Somalie. Et lorsque l’on parle de “réunion”, les gens du Somaliland nous répondent : “D’accord, mais avec qui ?”  » [2].

Une nouvelle séquence diplomatique se met en branle dans la Corne !
Si un optimisme précautionneux prévaut pour la mise en œuvre de cette pax americana, le chamboulement des alliances ne se fait pas sans douleurs. L’Éthiopie et la Somalie risquent d’y sacrifier pour l’un, ses relations privilégiées avec le Somaliland, et le second son rêve d’incorporer l’Ogaden, « territoire perdu » dont la possession par l’Éthiopie n’avait jusqu’ici pas été acceptée par les Somaliens. Concession d’autant plus difficile que dans ce territoire s’apprêtent à jaillir des richesses gazières et fossiles enfouies dans ses entrailles.
Pour l’Éthiopie la rupture avec le Somaliland ne serait pas un prix très élevé pour la reconnaissance de sa souveraineté sur l’Ogaden, et ce d’autant plus qu’une alternative au port de Berbera est opérationnelle à Massawa depuis septembre, lorsque le premier navire de la flotte d’Ethiopian Shipping Lines y a débarqué ses marchandises, et qu’Assab s’apprête à reprendre du service de manière optimale.

Accord historique
L’accord historique de coopération entre la Somalie, l’Érythrée et l’Éthiopie du 6 septembre 2018 est annonciateur d’un vent nouveau pour toute la région, puisque chacun des signataires s’engage à ne pas intervenir dans les affaires internes du voisin, et reconnaît l’intangibilité des frontières contemporaines.
Le moins que l’on puisse dire est que l’Éthiopie applique à la lettre l’esprit de cet accord, notamment, en fermant sa représentation consulaire à Berbera, et en invitant celle du Somaliland à Addis Abeba à faire de même. Autre preuve de la détermination d’Abiy Ahmed, le vice-président du Somaliland a été empêché de prendre un vol d’Ethiopian pour se rendre à Londres au départ d’Addis Abeba, « pour ne pas nuire à l’accord noué avec la Somalie » selon les autorités éthiopiennes. C’est peu dire que l’étau se resserre dangereusement autour de la région indépendante autoproclamée…
Il faut cependant souligner que ce rapprochement régional à la vitesse grand V, ne fait pas l’unanimité à Mogadiscio… Une motion d’impeachment a été déposée devant le Parlement par 92 députés dimanche 9 décembre, en vue de déchoir de ses fonctions le chef de l’État, Mohamed Abdullahi Farmajoo, considéré, comme trop aligné sur les positions américaine au détriment des intérêts nationaux. La motion, qui sera examinée la semaine prochaine, devra recueillir au moins les trois-quarts des suffrages des 275 élus de l’assemblée pour être exécutée. Il est peu vraisemblable que celle-ci puisse recueillir le nombre de voix suffisant.
Notons que cette défiance d’une partie des parlementaires à l’égard du président Farmajoo coïncide - à quelques jours près - de manière surprenante avec la réouverture de l’ambassade américaine à Mogadiscio, le 5 décembre dernier, après avoir été fermée vingt-huit ans. Faut-il y voir, selon, la loi de cause à effet, une interaction, une causalité ?

Et Djibouti ?
Djibouti sera-t-elle réceptive au compromis, prête à lâcher du lest sur la question somalilandaise ? La stratégie du “proconsul” étasunien Yamamoto est limpide comme de l’eau de roche : organiser l’asphysie de cette région frondeuse en la coupant de ses liens commerciaux et de bon voisinage avec les pays limitrophes pour la forcer à réintégrer le giron de la fédération somalienne, tout en lui garantissant d’y conserver une très large autonomie.
Yamamoto ne paraît pas prêt à ouvrir la boîte de Pandore, qui sonnerait le glas de la Somalie telle que l’on l’a connaît, pour voir éclore un morcellement de petits États plus ou moins viables, avec le danger de voir les Shebbabs y prospérer… Djibouti pourra t-elle jouer les farouches et faire fi de cette nouvelle approche ? Ce n’est pas sûr ! On n’imagine la complexité du dilemme au sein des chaumières...

Mahdi A.


[1Addis Getachew, « Eritrean president to pay visit to Djibouti ’soon’ », AA, 5 décembre 2018.

[2Afrique Magazine, n° 358, décembre 2015-janvier 2016.

 
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