Human Village - information autrement
 
Le plus vieux moulin de Djibouti
par Daher Osman Karié, septembre 2010 (Human Village 13).
 

C’est dans un vacarme assourdissant auquel s’ajoutent les va-et-vient des passants et les commérages des clientes que nous accueille Salem Abdourab Kamis, gérant et fils aîné de la famille propriétaire de cette meunerie. Avec sa démarche nonchalante, l’homme parait fatigué, usé sans doute par des années d’un métier exercé avec passion. Il a néanmoins le sens des affaires, en témoigne son visage accueillant et son contact que ne manque pas de faciliter son plurilinguisme.
Pour le client d’un jour ou les habitués, ce petit fonds de commerce représente à lui seul l’âme du Quartier 2. Situé dans une ruelle étroite, le local est exigu et un nuage de fines particules de farine plane au dessus de nos têtes. De la machine une « Dousti Germany » datant de 1945, du comptoir rustique en passant par les toiles d’araignée suspendues aux pâles des ventilateurs noires de poussière et de rouille, tout rappelle l’ancienneté des lieux.
Rien d’extraordinaire quand on apprend que cette entreprise familiale existait bien avant 1959, date à laquelle le grand-père de Salem a délocalisé son fonds de commerce de la place Mahamoud Harbi vers ce local. Salem alors âgé de neuf ans, fut très tôt mis à contribution en travaillant à côté d’Abdourab son père, lui-même fils aîné de son grand-père Kamis. Il en est ainsi chez les Salem pour qui le commerce reste avant tout une affaire de famille.
Salem continue de nous parler et de raconter sa vie et nous nous faisons un plaisir de l’écouter. Ses propos sont posés et son ton saccadé trahit l’amertume de ce regard rétrospectif porté sur une vie de labeur. « Le contexte n’est plus le même » me dit-il, « car à l’époque, le commerce constituait la seule activité pour nous ». Son seul regret est de ne pas avoir continué ses études et ce qui lui fait le plus mal, c’est que ses enfants et ses neveux aient reproduit la même erreur que lui. « Si l’école était autrefois un privilège réservé à une élite, elle est aujourd’hui accessible à tous et reste le meilleur moyen d’augmenter ses chances de s’assurer un avenir décent » ajoute-t-il.
Ce moulin demeure la seule activité génératrice de revenu pour ce foyer dont les besoins ne cessent de croître avec l’agrandissement de la taille de la famille. Salem a eu l’idée d’ouvrir un xaniidle, restaurant spécialisé dans la vente de viande ovine et caprine fumée au four traditionnel, mais cette dernière activité ne génère qu’un maigre revenu complémentaire.
Avec à sa charge cinq enfants, deux filles et trois garçons, Salem n’emploie aucun salarié à part les membres de la famille, frères et enfants y compris les épouses qui tiennent la caisse.
La recette journalière de 3 000 fdj en moyenne étant de loin insuffisante pour subvenir aux besoins de quatre familles, ces dernières travaillent par roulement à raison d’un jour d’astreinte pour chaque ménage. La famille concernée s’approprie la recette du jour et solidarité oblige, le partage ne peut être que de rigueur dans cette circonstance.
La cherté du coût de la vie et les difficultés du quotidien ne sont pas de nature à affecter le moral de Salem qui fait contre mauvaise fortune bon cœur. Son optimisme qui semble être à toute épreuve, tire son essence de la clientèle fidèle qu’il connaît bien et qu’il sert toujours avec le même plaisir de ses débuts. « Avec un tarif aussi compétitif (20 fdj par kilogramme de grain à moudre - ndrl) le rapport qualité / prix ainsi que la qualité du service sont parmi les meilleurs du marché » nous confie une cliente que nous avons interrogée dans la file d’attente.
Salem semble insensible au bruissement de sa vieille machine qui se met à vibrer dangereusement de temps à autre. Rien d’inquiétant nous rassure-t-il, tout en ajoutant qu’il ne changerait ce métier pour rien d’autre.
« L’odeur du grain fraîchement moulu me procure un tel sentiment de satisfaction, j’ai l’impression d’être utile et les gens me le rendent d’ailleurs bien ! » précise-t-il.
La « Dousti Germany » équipée de deux roues liées par une courroie tire sa force d’un générateur qui lui assure un mécanisme rotatif afin de pulvériser les grains de céréale en farine ainsi que les grains de sorgho et de maïs, mais la céréale reste de loin le produit de base de notre alimentation.
A soixante ans passés et comme tout bon chef d’entreprise, Salem se permet même de faire des projets à moyen terme. « J’espère pourvoir louer un local plus spacieux et mieux adapté à la vente de farine prête à l’emploi par souci d’efficacité et en vue de réduire les délais d’attente des clients » me dit-il d’un ton sûr. Le sexagénaire a également une plus grande ambition, celle de se procurer un nouvel outil de production plus moderne et on ne peut que lui souhaiter une bonne chance et une bonne continuité.

Daher Osman Karié

 
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