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Un battement d’ailes de papillon peut provoquer un ouragan dans le système bancaire djiboutien
par Mahdi A., août 2017 (Human Village 30).
 

Rien n’y fait, l’Éthiopie n’arrive pas à sortir la tête de l’eau. La pénurie de devises ne fait que s’y aggraver, et par ricochet les opérateurs portuaires privés djiboutiens dans leur ensemble sont durement impactés !
Le pays est engagé dans une politique ambitieuse de grands projets pour tirer la croissance et le développement économiques du deuxième pays le plus peuplé du continent. Le deuxième plan de croissance et de transformation pour la période 2015/16–2019/20 ambitionne de donner la priorité à l’industrialisation orientée vers l’exportation, avec une croissance tirée par l’énergie et les infrastructures de transport.

Une croissance économique vertigineuse…
À l’exception de 2016, le pays connaît ces dix dernières années une croissance annuelle ininterrompue qui dépasse 10%, selon les données du FMI. La Banque mondiale prévoit un taux de croissance en 2017, légèrement érodé mais toujours très élevé, de 8,3 %. Cette croissance à marche forcée nécessite toujours autant d’importation d’équipements et de matériels en tout genre, pour accompagner le développement des infrastructures mais également satisfaire aux besoins d’une population de plus de 90 millions d’habitants.
Selon les statistiques publiés par le Port de Djibouti SA, les importations totales cumulées de l’Ethiopie en 2016 (réparties entre les ports du PDSA, DCT et Horizon) ont représenté près de 12 millions de tonnes [1].

L’hebdomadaire français Le Point, dans son édition numérique dédiée à l’Afrique, nous signale que « les importations totales augmentent régulièrement en moyenne de 12,5% par an. La hausse des importations a aggravé le déficit commercial, qui est passé de 3,6 milliards de dollars en 2010 à 13,85 milliards de dollars en 2016. Les exportations de l’Ethiopie s’élevaient à 2,87 milliards de dollars en 2016, tandis que les importations pour la même période se sont accrues à 16,72 milliards de dollars » [2]. Les ports de Djibouti sont extrêmement dépendants du flux du trafic éthiopien, qui représente 85% de leur activité en 2016. Cette position dominante lui a permis d’obtenir des conditions très favorables pour ses opérateurs portuaires installés à Djibouti. La mise en service récente du Doraleh Multipurpose Port a quelque peu changé la donne. Djibouti a engagé une stratégie portuaire globale afin de s’imposer comme leader régional, avec pour ambition de desservir non seulement l’Éthiopie mais également au-delà, l’hinterland et ses quatre cents millions d’habitants [3].

Une pénurie de devises qui pourrait faire dérailler le train à grande vitesse de l’économie éthiopienne
Une inflation galopante de 7,7% en 2016 et un taux de change délirant du birr contraignent la banque centrale à puiser dans ses réserves de change. Elles s’amenuisent et ne représentent plus qu’1,9 mois d’importations [4].
Les sociétés nationales et étrangères, installées notamment dans les douze pôles industriels, ont du mal à convertir en devises leurs profits en monnaie locale. De facto, elles sont contraintes de les réinjecter dans l’économie nationale, ce qui n’est pas pour nuire au pays dont la population croît de 5% par an et qui doit créer un million d’emplois tous les ans pour l’absorber. Cependant un grand nombre de ces entreprises souffrent de ces arriérés de transferts considérables qui brident leur développement.
Par un effet boule de neige, la communauté des opérateurs portuaires ainsi que l’opérateur télécom national sont directement impactés par cette situation de pénurie de devises. Ethiopian Shipping Lines paraît, dans cette crise des devises, ne plus savoir à quel saint se vouer pour résorber le montant de ses encours auprès des opérateurs portuaires et transporteurs djiboutiens, qui auraient atteint des sommes abyssales.
L’équation n’est pas bonne : une petite économie ne peut pas servir de banque à une grande économie…

La publication ce 24 août à Addis Abeba des résultats de l’enquête de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) montre que 78% - environ 3,7 milliards de dollars en 2014-15 - des transferts d’argents de la diaspora éthiopienne forte de trois millions de personnes s’effectueraient de manière illégale et nourriraient un marché noir de plus en plus important, dont le secteur privé éthiopien serait très friand [5].
« Le gouvernement contrôle l’octroi de devises en donnant priorité aux entreprises et projets étatiques, aux importations de pétrole et de produits essentiels, ainsi qu’à certains secteurs prioritaires, laissant largement de côté les entreprises privées », affirme un rapport de la Confédération Suisse sur la situation économique de l’Ethiopie.
Cette analyse helvétique corrèle la main mise de l’Etat et le développement de voies informelles pour la circulation des transactions financières : « Dans ce contexte, un marché noir de devises étrangères florissant s’est développé », ajoute-t-il comme une évidence. Ne dit-on pas que la nature a horreur du vide ?
La saisie par les forces de police, - ce 25 août dernier - en Région Oromo, à la localité de Bordede située à l’Est d’Hararghe, de 525 671 USD dissimulés dans le véhicule d’un passeur dénommé Habanee Arabnuur, met en lumière les volumes importants de devises en circulation hors de tout contrôle sans que le gouvernement ne puisse faire vraiment grand chose pour y mettre fin. Cette saisie en Oromia n’est d’ailleurs pas sans nous rappeler la mésaventure d’une société djiboutienne Siyan Trans Express qui lors d’un contrôle inopiné de la douane éthiopienne d’un de ses camions, en 2013, serait tombé sur trois cent vingt mille dollars américain que cette compagnie tentait de faire franchir illégalement la frontière entre les deux pays et qui correspondaient à des factures cumulées de clients éthiopiens dans l’incapacité d’effectuer les virements à cause du manque de devises des banques éthiopiennes.

Le gouvernement éthiopien veut s’ériger en hub du textile en Afrique. D’ici à 2025, la part de l’industrie dans l’économie pourrait doubler pour représenter 25% du PIB [6]. Le pays est pourvu d’atouts incroyables pour réaliser ce rêve pas si « fou », et ainsi créer des opportunités d’emplois pour sa population. Il n’est pas donné à tous les pays de pouvoir se prévaloir de disposer d’une main-d’œuvre peu chère – prévoir moins de 50 euros par mois pour un poste dans une unité d’assemblage – avec des horaires de travail hebdomadaire digne d’un bagne d’un autre âge…
La mayonnaise a pris en Éthiopie. La croissance à tout prix a permis au pays de voir son horizon se dégager quelque peu. Pour autant, pour poursuivre sa course effrénée à la recherche d’une forme de développement économique, le pays devra nécessairement se faire violence et fendre l’armure, comme l’appelait de ses vœux le chef de l’État djiboutien devant le parlement éthiopien [7], où il semblait s’inquiéter pour l’avenir de l’Éthiopie et espérait voir cette grande nation « supprim(er) les blocages bureaucratiques […] en réalisant les réformes institutionnelles qui permettront au commerce et aux échanges financiers de devenir encore plus fluides »… Sous entendant que ces réformes donneraient un second souffle a une économie dont le modèle économique n’est plus adapté à la vitesse et aux exigences des pays émergeants, Chine en tête, il appelait à une ouverture de l’économie éthiopienne, notamment financière et douanière, ainsi qu’à un désenclavement de sa région somalie, avec notamment une meilleure connexion routière par la frontière de Galilé, à proximité d’Ali Sabieh. Il semble que l’Ethiopie qui résiste aux réformes le déçoit !

Cinq mois après cette déclaration, un constat s’impose : le colosse aux pieds d’argile reste figé dans sa posture, réfractaire à toute réforme, à toute perestroïka qu’il craint probablement de voir se retourner contre lui, comme la glasnost de Mikhaïl Gorbatchev… Ne dit-on pas qu’un battement d’ailes de papillon peut provoquer un ouragan ? Il n’y a plus qu’à croiser les doigts puisque notre économie est profondément imbriquée à celle de notre voisin, le Lion d’Abyssinie.

Mahdi A.

Voir aussi le Rapport économique - Éthiopie 2016, du Département fédéral des affaires étrangères suisse, en PDF.


[1Exactement 11 993 640 tonnes de fret pour l’exercice 2016.

[2.Joséphne Johnson, « Éthiopie : une trajectoire économique à méditer », Le Point Afrique, 13 et 15 juillet 2017.

[3Human Village va revenir longuement sur les nombreux bouleversements qui secouent le secteur portuaire, aussi bien national que régional, dans une série d’analyses à paraître le mois prochain dans nos colonnes.

[4Voir le site de la Coface.

 
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