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Ismaïl Omar Guelleh au Parlement éthiopien… sans faire-part de mariage !
par Mahdi A., mars 2017 (Human Village 29).
 

Le Premier ministre éthiopien a personnellement accueilli, sous un soleil rayonnant, son hôte à sa descente d’avion dans une mise en scène bien orchestrée. C’est ensuite un Ismaïl Omar Guelleh au visage souriant qui a fait son entrée au Parlement éthiopien, sous de forts applaudissements. Les mots prononcés au Parlement ont guidé les trois jours de sa visite officielle.


Ce jeudi 16 mars, devant le Parlement éthiopien Ismaïl Omar Guelleh a déroulé durant un peu plus d’une vingtaine de minutes un discours qui portait une sorte de profession de foi, un « testament » politique, pour marquer de manière indélébile de son empreinte l’œuvre en construction, mais également clarifier ce qui a besoin d’être remis à plat les yeux dans les yeux. Il s’agissait aussi de parler à ses compatriotes, de les rassurer sur sa position après le rapprochement à grands pas des deux économies sous sa présidence.
C’est peu dire que ce discours très attendu a été scruté avec attention par les observateurs des deux pays. Sans doute l’une des raisons de l’optimisme de ce discours, tout en restant convenu et lu de manière monocorde et sans grande chaleur. Il faut voir dans cette déclaration un véritable exercice d’équilibriste : confirmer l’importance des liens bilatéraux économiques, culturels… et sécuritaires officiellement depuis peu, tout en déclinant très poliment la demande en mariage (closer political integration) proposée très officiellement par le Lion d’Abyssinie, en 2015 !
L’auditoire, principalement composé des parlementaires éthiopiens – qui n’ont accepté qu’à contre cœur et au terme d’un débat houleux de mettre à disposition de Djibouti gratuitement pour les trente prochaines années 100 000 m3/jour d’eau, avec l’assurance de leur gouvernement que les deux pays n’en feraient bientôt plus qu’un… – n’a sans doute guère apprécié cette fin de non recevoir. Et ce bien qu’elle ait été enrobée de la promesse d’une « relation inébranlable, forgée par des décennies d’amitié, d’histoire partagée et de liens culturels » et l’assurance d’un resserrement des liens économiques entre les deux nations. Ils espéraient, plus probablement, recevoir officiellement des faire-parts pour les noces attendues…

Comment évolueront ces relations, après cette réponse négative à la demande en mariage ?
Pour Ismaïl Omar Guelleh, il n’y a pas là de marque d’un recul dans les relations futures entre les deux États, c’est ce qu’il s’est efforcé de montrer tout au long de son discours. Il a ainsi tenu à témoigner avant tout de son admiration de la nation éthiopienne, « la seule à avoir vaincu le fléau de la colonisation », mais également de son attachement à ce pays qui l’a vu venir au monde un certain 27 novembre 1946 à Dire Dawa [1]. Pour autant il n’en fait pas mention dans son discours, se contentant de rappeler qu’il a « passé une partie de (s)a jeunesse dans ce grand pays ».
Pourquoi une telle timidité ? Ismaïl Omar Guelleh n’ignore pas que ces racines éthiopiennes ont pu par le passé lui causer du tort sur la scène politique nationale. Il a été souvent critiqué par ses opposants sur ce contexte éthiopien. Sans doute une des raisons pour lesquelles il s’abstient de s’exprimer en amharique – qu’il maîtrise pourtant - dans un cadre officiel et opte pour un discours en anglais.
À sa décharge, la proximité avec les Éthiopiens n’était pas le meilleur argument électoral, même si l’Éthiopie ne reconnaît pas la double nationalité. Ses opposants s’en donnent à cœur joie pour le désigner comme « l’homme des Éthiopiens »… Il a retenu la leçon et ne veut pas leur donner d’arguments à charge.
Il explique son séjour prolongé à Dire Dawa par le fait que « [s]on père travaillait pour le chemin de fer. Donc, de plusieurs façons, ma présence aujourd’hui et le chemin qui m’y a amené symbolisent les relations anciennes entre nos deux pays et le partage de nos chemins vers la prospérité ». Ce message à ses compatriotes rappelle qu’il n’est pas comme certains de ses opposants, « dont la nationalité djiboutienne a été acquise récemment et qui n’ont donc pas la même sensibilité nationale que les autres » [2]. Puisque son père était un expatrié en mission commandée, il n’a pas « la même sensibilité nationale » que les derniers venus des pays limitrophes et naturalisés djiboutiens…

Intégration régionale
Livrant son sentiment sur la nécessité de renforcer l’intégration entre les deux pays, il en appelle à l’histoire. Peut-être a-t-il en tête les pères fondateurs de l’Union européenne qui ont posé les jalons d’une union inédite entre nations autrefois rivales. Elles sont aujourd’hui devenues partenaires, alliées, et ont réussi à éloigner le spectre de la guerre et de ses atrocités, en renforçant les liens entre des communautés devenues ensemble plus solidaires et plus prospères.
« L’histoire a incontestablement montré que les nations et les peuples prospèrent quand ils s’ouvrent au monde, quand ils développent leur commerce et leurs investissements et intègrent leurs économies », a-t-il fait valoir, tout en ajoutant que « ce principe […] a aidé l’Éthiopie et Djibouti à devenir des pionniers de l’intégration économique régionale et [est] un exemple pour toute l’Afrique ».
Il ressent le besoin de passer en revue les résultats tangibles du resserrement des liens économiques entre les deux pays. Il met en avant les succès de la stratégie initiée avec Meles Zenawi et « sagement » poursuivi avec son successeur, Hailemariam Desalegn. « Parmi ces projets d’intégration, je suis fier de mentionner les interconnexions hydroélectriques et de fibres optique, et bien sûr la ligne ferroviaire électrifiée au standard international, et tant d’autres à venir. Ce sont, selon moi, les meilleures illustrations des réussites incroyables de notre processus d’intégration », a t-il indiqué. Il en veut pour preuve, dans un élan lyrique, que l’Ethiopie est « aujourd’hui un des leaders économiques de l’Afrique et connaît l’une des croissances les plus importantes du monde ». Sur ce point il a tout à fait raison puisque « six des dix économies connaissant la croissance la plus rapide (à savoir la RDC, l’Éthiopie, le Ghana, le Mozambique, la Tanzanie et la Zambie) se trouvent en Afrique avec un taux de croissance d’au moins 7% » [3]. Le président aurait pu ajouter que Djibouti a fait son entrée dans ce peloton de tête cette année. Pour information le pipeline aquatique sera inauguré avant le 40e anniversaire de l’indépendance de la République de Djibouti.

Le défi de la jeunesse
Tout en rappelant que le « continent est favorisé par ses ressources, principalement ses habitants et en particulier sa jeunesse, et nos deux pays ne sont pas une exception ». Il ajoute que cette population est « jeune et dynamique » ce qui est selon lui un atout formidable pour faire décoller nos économies et sans doute développer nos industries.
« C’est cette jeune génération qui va déterminer le futur de notre région. Il est donc important que nous continuions à construire sur la base de notre histoire et de nos langues partagées, de notre héritage culturel commun et des liens qui attachent nos peuples des deux côtes de la frontière, afin d’utiliser aux mieux les opportunités économiques. » Lesquelles et comment ?
La position du chef de l’État se défend puisque « selon les estimations de la Banque mondiale, la Chine dispose de 85 millions d’emplois dans l’industrie légère de transformation destinés à l’exportation, et les zones économiques spéciales (ZES) pourraient augmenter les chances de l’Afrique de gagner une portion équitable de ce nombre et inverser ainsi la tendance à la baisse de sa part dans les échanges mondiaux ». Ce rapport de la Banque africaine de développement précise que la mayonnaise a déjà pris en ce qui concerne l’Éthiopie, puisque ce pays a « bénéficié récemment d’un gros investissement consenti par une entreprise chinoise produisant des chaussures […] pour les marchés des Etats-unis et de l’Union européenne ; la production est établie dans un parc industriel dans la ZES à la périphérie d’Addis-Abeba. Selon les estimations, plus de 25 000 emplois ont été crées par le truchement des entreprises des ZES et de l’IDE du pays » [4].

C’est la raison pour laquelle il appelle à accélérer le processus et surtout à libérer les potentialités
Après avoir alors fait le bilan de cette relation exceptionnelle, un modèle pour le continent avec des potentialités énormes, il décide de poser les choses qui restent à faire. Il s’agit notamment de donner un horizon à court terme aux jeunes désespérés des régions intérieures qui s’estiment exclus de la croissance et s’impatientent, et qui ont failli faire dérailler le train du développement en Éthiopie l’an passé. A tous, en Oromia ou dans les autres régions fédérées frondeuses, il demande de prendre leur mal en patience, d’importants changements structurels positifs sont en cours. « Je suis un fervent défenseur de l’idée que nous ne pouvons pas obtenir une croissance soutenue et vaincre les défis nationaux et régionaux sans la paix et la sécurité. Et bien que le commerce et l’économie nous lient autant que les nombreux projets d’infrastructures entre nos deux pays, nous donnant incontestablement un avantage significatif, nous vivons, malheureusement dans une région agitée ».
Et il souligne « le rôle central que joue notre relation en projetant la stabilité et l’unité » et la paix sociale. Insidieusement, il rappelle que le saccage et la destruction de nombreuses entreprises étrangères durant les révoltes de l’an passé en Éthiopie ont impacté l’économie des deux pays. Le départ d’Éthiopie d’entreprises qui estimaient qu’il n’était plus possible de faire des affaires sereinement, a failli détruire les efforts accumulés durant de nombreuses années pour gagner la confiance d’investisseurs étrangers intéressés au développement dans un environnement économique robuste et sécurisé… C’est la clé du développement.
Il aurait pu ajouter que, « selon les données de la Banque mondiale, pour rattraper son retard en matière d’infrastructures l’Afrique subsaharienne aura besoin de plus de 93 milliards de dollars chaque année. Or, seule la moitié de ce montant est couvert » [5]. L’Ethiopie et Djibouti n’ont plus ce gap… Les deux pays ont trouvé avec leur partenaire chinois un accélérateur de croissance aux moyens illimités.
Pour autant le président s’inquiète pour l’avenir de l’Éthiopie. Il aimerait voir ce pays prendre le chemin des réformes notamment en « supprimant les blocages bureaucratiques et en réalisant les réformes institutionnelles qui permettront au commerce et aux échanges financiers de devenir encore plus fluides entre nos deux pays », a t-il insisté ! Sous entendant que ces réformes donneraient un second souffle a une économie dont le modèle économique n’est plus adapté à la vitesse et aux exigences des pays émergents, Chine en tête… Il appelle à une ouverture de l’économie éthiopienne, notamment financière et douanière, ainsi qu’à un désenclavement de sa région somalie, avec notamment une meilleure connexion routière par la frontière de Galilé, à proximité d’Ali-Sabieh. Il semble que l’Éthiopie qui résiste aux réformes le déçoit.
Alors que Djibouti, a contrario est tourné vers l’extérieur. Échanges et investissements ont aidé les Djiboutiens à dépasser les limites d’une petite économie. Il souhaite une libéralisation de l’économie éthiopienne pour apporter une croissance significative, avec celle des exportations et donc du fret djiboutien par là même occasion … Bref, un même horizon d’objectifs - hors union maritale - est plus que jamais nécessaire !

Mahdi A.
Les traductions du discours d’Ismaïl Omar Guelleh sont de notre rédaction.


[1Voir la page wikipédia consacrée à Ismaïl Omar Guelleh.

[2« Ismaïl Omar Guelleh : “Les Djiboutiens m’ont interdit de partir” », entretien avec François Soudan et Olivier Caslin, Jeune Afrique, 29 mars 2016.

[3Rapport annuel 2013 de la Banque africaine de développement, chapitre 2, « Chaînes de valeur et intégration de l’Afrique dans l’économie mondiale ».

[4Banque africaine de développement, « Chaînes de valeur et intégration de l’Afrique dans l’économie mondiale ».

[5Marie de Vergès, « Le G20 se fixe comme priorité de stimuler l’investissement privé en Afrique », Le Monde, 18 mars 2017.

 
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