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Notre langue maternelle est celle dans laquelle nous dormons !
par Chehem Watta, janvier 2012 (Human Village 19).
 

Rêves éveillés d’enfance ou conte réel ? A vrai dire je ne m’en souviens pas. Mais quelle importance aujourd’hui ! Et j’aime quand les souvenirs se mélangent aux rêves suscités par les contes que nous racontait Grand–mère. Je me souviens particulièrement de celui sur la langue maternelle et la vieille Houlba. Ce qui me revient en mémoire ? Ce sont des paroles à la fois légères et angoissantes comme le soleil qui meurt et naît tous les jours. Je dois vous avouer que je n’en connaissais pas tous les sens mais le langage délivré par Grand–mère s’ouvrait grand comme une mosquée, bénéfique comme une prière protectrice et lourd comme un silence violent !
Grand-mère avait coutume de commencer les contes par la même phrase, sur un ton solennel, sans appel : « le désert, c’est notre mémoire primitive ; et la ville, votre seconde vie ». Je n’ai jamais compris pourquoi sa demeure n’englobait jamais la ville, cette cité qui fait aujourd’hui à la fois notre bonheur et nos frustrations, fermente nos doutes insensés et nous place sur une rampe de lancement pour nos espoirs de jeune nation.
Lorsque j’entendais les premières paroles, je ne me posais jamais de questions ; je me laissais envahir par la voix puissante et rauque de Grand-mère. Elle répétait toujours par trois fois le titre de son conte : « C’est quoi notre langue maternelle ? »
Dans ces moments-là, nous ne nous sentions plus des bambins en devenir mais d’illustres philosophes, détenteurs des connaissances illimitées. Je me métamorphosais en une étoile, de passage dans le ciel d’Afrique de l’Est, en feuille volant sur une terre d’or, en parfum flottant dans la nuit, en fleur de jasmin sur une balançoire du temps.

Ecoutons le conte de Grand -mère.
« - Est-ce que vous vous êtes posés les enfants, la question de savoir d’où nous vient notre langue maternelle ?
Si … dit Idriss, elle nous vient de nos ancêtres, de tous ceux qui nous ont précédés.
C’est une histoire su notre naissance, croit reconnaître Zeinab, déjà excitée à l’idée de réécouter son conte favori.
C’est la langue adorée de notre mère, crie presque Intissar.
C’est juste dit Aden, en ajoutant, c’est aussi la langue du pays qui a vu naitre nos parents !

Il était une fois, une très vieille femme, du nom de Yanna Houlba, courbée sur son maigre bâton. Marchant toujours derrière son petit troupeau de cabris, elle possédait aussi une chamelle unique. Maigre comme un clou. C’était sa seule richesse. Elle n’avait personne pour garder ses animaux. Du matin au soir, elle marchait de toutes ses forces au devant des cabris fouineurs et sa vieille chamelle fatiguée. Exténuée, la chamelle faisait autant de poses que sa vieille maitresse qui ne se plaignait jamais de cette rude vie.
C’est comme si la chamelle lui tenait compagnie !
Un jour, sans donner aucune explication, la vieille Houlbadécida de se retirer de son village natal. Si les adultes ne remarquèrent pas sa disparition brusque, les enfants, eux, la cherchèrent partout. Mettant dans cette tache une ardeur inconnue. Ils l’a cherchèrent nuits et jours : derrière le grand jujubier, au fond de l’impasse de sa maison abandonnée, au centre de l’oued coupant en deux les quartiers du village, en face de l’enclos des animaux en transhumance et surtout derrière l’abattoir où elle venait chercher tous les restes d’abats et de viande.
Les enfants la cherchèrent partout mais en vain. Tous regrettaient la disparition inexpliquée de YannaHoulba. Oui, leur désespoir était immense, leur tristesse devenait grande. Car ils se rendaient bien compte qu’ils n’avaient plus personne à pourchasser avec leurs lances pierres.
Disparue, YannaHoulba, que tous les enfants prenaient en chasse au vu et au su des adultes. Cers derniers ne disaient rien. Ils faisaient semblant de protester, de gronder leurs enfants qui recommençaient aussitôt la chasse à « cette sorcière ». Au fond ils étaient complices.
Un matin, deux enfants découvrent la cachette de YannaHoulba. Assise sur une grosse pierre, elle venait apparemment de finir sa prière de midi. Toujours tournée vers la Kibla, les enfants remarquèrent qu’elle a souri lorsqu’ils commencèrent à armer leurs lances pierres. Elle souriait encore lorsqu’un des enfants lui balança la première pierre tranchante sur le front. C’est comme si ses grands yeux tristes, les invitaient à poursuivre leur forfait. Un beau matin de grande chaleur tous les enfants, filles et garçons, las de lui lancer des pierres tranchantes, des pierres rondes, des pierres polies, des pierres fendues, des pierres plates et des pierres à triples têtes, décidèrent de discuter avec la plus vieille femme du village : YannaHoulba. Les enfants lui aménagèrent un espace retranchée,derrière un petit monticule, de l’autre côté du Grand Oued.
Pour la première fois, ils lui posèrent des questions, la considérant pour la première fois, comme une source du savoir :
Pourquoi restez-vous à l’écart entre cette pierre et le sable, demandèrent les enfants à la vielle femme ?
Il est des moments où, c’est vous qui souriez à la vie. Je me réchauffe aujourd’hui au feu du silence.

Aurons–nous un jour une petite fenêtre sur vos rêves ? questionnèrent en choeur les enfants.
Nous rêvons tous, même s’il y a peu d’arbres, ne coulent pas de ruisseaux chez nous. Il nous faut tenir ensemble un fil invisible ou non, grand ou mince ; l’important est que ce fil vous tienne en éveil, d’accepter que la pierre n’ait pas conscience ni de ce feu ni de sa chute. Mais elle est notre demeure dansant aux bruits du monde.

Pourquoi nous avons, dans notre pays, toutes ces pierres et beaucoup de sable ? interrogèrent les enfants.
Le vent est une parole oubliée de nous tous. Seul le silence qui l’écoute possède une tristesse éclairée du désert, de son sable, de notre trace. La pierre n’appartient à personne comme vous les enfants - mystère et miracle de notre monde - que l’on se surprend à humer, à aimer. Elle est pourtant la terre qui est vie et nous tous, nous sommes ses souffles infimes. S’il n’y a pas d’arbres, de ruisseaux et d’oiseaux tous les jours, cela ne voudra pas dire que nous les hommes et les femmes du désert, comme de tout part, nous avons déserté la vie.

On peut toucher le vent et en faire une montagne ?
Bien-sur. Vous, les enfants vous tutoyez déjà l’invisible par votre regard. Vos songes légers ou fugitifs sont nos perles. Il y a entre la chute et la quête un lien, une respiration, un enfantement qui engendrent et s’engendrent à l’infini pour exprimer le refus des simples apparences. L’important pour vous les enfants, c’est de comprendre aussi les traces du silence, de creuser ses sillons, d’implorer sa semence car le silence est la parole qui nous manque, le regard qui nous habite, l’ombre qui nous protège et la tristesse inguérissable du désert.

En dehors du silence quelle est notre langue maternelle ? demandèrent les enfants.
Mes enfants, l’odeur est la plus vielle langue d’abord des mamans et de leurs bébés, ensuite de nous tous. Mais notre langue maternelle n’est pas celle que nous parlons mais plutôt la langue où nous dormons, la langue dans laquelle nous rêvons, la langue avec laquelle nous pleurons, entretissons nos douleurs comme notre allégresse.

Chehem Watta

 
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