Human Village - information autrement
 
Condamnation à Djibouti des propos de Macron
par Mahdi A., octobre 2020 (Human VIllage 40).
 

Bien que les rassemblements de plus de dix personnes soient interdis dans l’espace public en ces temps de Covid-19, des appels à manifester devant l’ambassade de France à Djibouti se sont répandus sur les réseaux ces derniers jours. Ils s’ajoutent aux messages appelant à boycotter les produits français pour protester contre les atteintes à la religion musulmane qui se déroulerait en France, en écho aux mobilisations dans de nombreux pays musulmans.
Ces protestations sont justifiées par le rejet de la définition de la liberté d’expression exposée par Emmanuel Macron le 21 octobre 2020 [1], qui a rappelé qu’en France on peut attaquer toutes les idées, et non les personnes, et donc que le blasphème n’y existe pas. La désapprobation des musulmans semble unanime. La polémique finira par s’éteindre, cependant il est possible que l’image de la France auprès des pays à majorité musulmane soit atteinte durablement.

C’est dans ce contexte de fortes crispations qu’une dizaine de jeunes gens se sont réunis hier - mercredi 28 - aux alentours de 10h du matin sur le terrain vague face à l’hôtel Alya, à une centaine de mètres du consulat de France sur le plateau du Serpent. Ils voulaient avancer vers le consulat à la suite d’un appel à manifester devant la chancellerie de France. Sans doute ignoraient-ils qu’elle se situe au niveau de la croix de Lorraine, sur le plateau du Marabout.
Ils n’ont pas eu le temps d’aller au bout de leur intention. Ces onze manifestants réunis aux abords du consulat français, qui voulaient dénoncer la publication de dessins satiriques représentant le prophète Mahomet, n’ont pas cherché l’affrontement avec les forces de l’ordre. Ils ont pris la poudre d’escampette dès l’arrivée d’un important dispositif anti-émeute de la police nationale qui a pris position devant le consulat. Les Djiboutiens ne sont pas réputés pour braver le pavé pour la défense de leurs propres droits, voire la dénonciation d’agissements considérés comme abusifs de la part des autorités, c’est dire à quel point certains d’entre eux ont pu se sentir offensés par des propos considérés comme insultants venant de « la fille aînée de l’Église catholique ». Une chose est certaine, si ce rassemblement avait été autorisé par les pouvoirs publics, il aurait rallié de nombreux manifestants.

La dénonciation de l’assassinat barbare de l’enseignant Samuel Paty est unanime. Ce crime abject ne souffre ici d’aucune sympathie ni de la moindre complaisance. La déclaration solennelle du président de l’Assemblée nationale, Mohamed Ali Houmed - qui préside cumulativement pour deux années l’Union parlementaire africaine (UPA),- lundi 26 octobre du haut du perchoir, est limpide sur ce point et ne laisse pas subsister la moindre équivoque : « l’Assemblée nationale condamne toute forme de violence, et aucun être humain ne peut s’arroger la liberté d’ôter la vie d’un autre être humain. Il appartient à la justice de statuer sur les atteintes quelle qu’elles soient ». Cela dit, il n’a pas hésité à donner le sentiment des élus nationaux et de la population djiboutienne dans son ensemble : « L’Assemblée nationale de la République de Djibouti condamne fermement les caricatures du prophète de l’Islam - que la paix soit sur lui - au nom de la liberté d’expression […] ». En ne désignant pas précisément la France, ni son président Emmanuel Macron, dans un souci de ménager la relation d’amitié qui prévaut entre les deux nations, il rappelle des principes auxquels notre pays est fortement attaché. Il estime que le « respect des croyances de tous les peuples » fait partie « des fondamentaux de la civilité et ne peut souffrir d’aucune aventure hasardeuse qui risque de créer un climat de haine inutile entre les peuples. L’Assemblée nationale reste attachée aux valeurs humaines universelles, de tolérance, de respect mutuel et du vivre ensemble. A cet effet, toute instrumentalisation d’évènements susceptibles de porter atteinte à ces valeurs universelles devrait être banni. ». La remontrance est tout à la fois ferme et respectueuse des règles de courtoisie.
Par ailleurs dans la foulée de l’attaque au couteau survenue à Nice, dans la Basilique Notre-Dame de l’Assomption, et qui a fait trois morts, ce jeudi matin, le ministre des Affaires étrangères Mahmoud Ali Youssouf a exprimé la solidité de la République de Djibouti et condamné fermement cet acte inhumain et contraire aux valeurs de l’islam.

La relation entre la France et le monde musulman risque de connaitre d’autres soubresauts, puisqu’il ne fait pas de doute que la France ne se détournera pas de « ce combat pour la liberté et pour la raison dont vous êtes Samuel Paty désormais le visage parce que nous vous le devons, parce que nous nous le devons, parce qu’en France, professeur, les Lumières ne s’éteignent jamais ». « Nous défendrons la liberté que vous enseigniez si bien et nous porterons haut la laïcité. Nous ne renoncerons pas aux caricatures, aux dessins, même si d’autres reculent. Nous offrirons toutes les chances que la République doit à toute sa jeunesse sans discrimination aucune » [2].
James McAuley, correspondant à Paris du Washington Post, s’interroge sur la pertinence de la réponse de Macron au radicalisme islamiste. Il craint que l’incompréhension demeure longtemps, tant que l’on ne s’attaquera pas en profondeur aux racines de ce mal de la société française maintenant dénommé « séparatisme ».
« L’objectif, soutenu par le sentiment populaire, semble raisonnable : protéger les Français de nouvelles attaques. “Ce que nous devons combattre, c’est le séparatisme islamiste”, a déclaré Macron. Mais la méthode semble conçue pour résoudre un problème différent de celui de la violence terroriste. Au lieu de s’attaquer à l’aliénation des musulmans français, en particulier dans les ghettos ou les banlieues périurbaines de France - dont les experts s’accordent largement à dire que c’est la cause profonde qui pousse certains sujets à la radicalisation et à la violence - le gouvernement vise à influencer la pratique d’une foi vieille de 1400 ans, comptant près de deux milliards d’adeptes pacifiques dans le monde, dont des dizaines de millions en Occident. C’est une étrange réponse au problème (bien qu’elle fasse écho à la façon dont Napoléon a réglementé la pratique du judaïsme). Mais c’est peut-être la seule que la France puisse envisager dans un univers où elle ne s’engagera pas à mesurer la discrimination systémique qui alimente tant le “séparatisme” qu’elle cherche à combattre » [3].

Mahdi A.


[1Emmanuel Macron, Cérémonie d’hommage national à Samuel Paty à la Sorbonne, site de l’Elysée, 21 octobre 2020

[2Idem.

[3James McAuley, « Instead of fighting systemic racism, France wants to reform Islam », Washington Post, 23 octobre 2020

 
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