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Rachid Radman Saleh, portiqueur, taximan…
par Mahdi A., novembre 2016 (Human Village 28).
 

Ce fut une rencontre agréable ce matin, avec un personnage très touchant, qui a décidé de ne plus se laisser surprendre par la vie, et donc il occupe deux emplois, au lieu d’un… Il partage donc son temps, entre son poste de portiqueur à Doraleh Container Terminal (DCT) et son autre job, taximan. Comment arrive-il à concilier sa vie de famille et ses deux emplois ? Rencontre.

Qu’est ce qui le pousse à cumuler quand d’autres n’arrivent pas à en trouver un ? Quand se repose t-il ?
« Je n’aime pas l’inaction et, par la même occasion j’ai conscience qu’en agissant ainsi je sécurise l’avenir de mes enfants. Je partage donc mon quotidien entre un emploi à plein temps et un autre à temps partiel, du coup je travaille pas loin de 72 heures par semaine. Cela peut sembler beaucoup mais c’est une question de choix. Par le passé il m’est arrivé de manquer des ressources nécessaires pour prendre soin de ma famille. Je n’arrivais pas à joindre les deux bouts à la fin du mois : cette expérience je ne veux plus la vivre ! Maintenant, je peux gâter mes enfants, leur faire plaisir et cela me procure beaucoup de satisfactions. Je n’ai plus cette crainte de manquer et de priver mes enfants. Mon épouse est décédée l’an dernier des suites d’une longue maladie. Heureusement, j’élève mes quatre enfants (trois filles et un garçon) avec l’aide de ma petite sœur qui n’est pas encore mariée. Son aide est inestimable, elle me permet de travailler sereinement pour gagner de quoi élever mes enfants. Je ne vis que de mes revenus de taximan. J’épargne entièrement mon salaire de portiqueur. Je rêve d’acheter un terrain et d’y construire une maison à nous. Encore quelques années à trimer et je vais y arriver ! ».

Qu’en est-il de son métier de portiqueur ?
« Portiqueur, en fait c’est la personne que l’on ne voit pas, qui est dans la cabine, perchée tout en haut des grosses machines (portiques) qui font descendre et monter les conteneurs des navires ».

Comme on est d’une nature curieuse de toutes choses, on n’hésite pas à le questionner sur ce qui l’a conduit vers ce métier.
« J’ai été sélectionné dans le cadre d’un concours organisé par DCT. J’ai postulé sans savoir vraiment en quoi consistait ce métier de portiqueur... Je voulais un travail stable et suffisamment rémunérateur. C’est ainsi qu’avec une dizaine de nouvelles recrues je me suis envolé quelques jours plus tard pour Dubaï suivre une formation de deux mois. La formation s’est déroulée en deux phases, chacune d’un mois : nous avons d’abord été formés sur simulateur, puis nous avons enclenché directement la pratique. Mais des instructeurs de DP World étaient constamment à nos côtés pour nous conseiller, nous guider. Je dois dire que les premières fois c’est très impressionnant. Je suis satisfait des conditions de ma situation malgré la pénibilité du travail. On n’a pas à se plaindre, nos salaires sont plutôt appréciables, ils avoisinent les 250 000 FD ! Si une prime devait être versée pour le rendement, on ne dirait pas “non !” ».

La rémunération est enviable, mais qu’en est-il de la pénibilité du travail ?
« Si l’on tient compte du temps de conduite effectif, nous travaillons 24 heures par semaine. Nous travaillons par équipe de deux. Quant l’un de nous conduit le portique, l’autre demeure à proximité. D’où un temps de travail effectif sur l’engin de 4 heures par jour. C’est un métier où il faut être très vigilant, constamment en alerte, notamment en manipulant les conteneurs. Cela demande une attention et une concentration soutenues. Lorsque l’on est aux commandes, on a la tête penchée en permanence afin de manipuler les conteneurs qui se trouvent à soixante mètres au dessous. La cadence moyenne de mouvements opérés en une heure est de 45, avec des pointes à 52. Cependant, toute cette belle mécanique peut se gripper si l’état du navire est d’un autre temps : les manipulations prennent un peu plus de temps. Mais il faut savoir que, même dans les pires situations, la cadence n’est jamais descendue en dessous de 25 conteneurs à l’heure. Bon après, il faut s’attendre à des douleurs aux cervicales, mais c’est le job, on n’y peut rien, il faut faire avec. Pour le reste, les conditions de travail et l’ambiance générale me plaisent beaucoup. J’aime ce métier, il me donne l’impression de voler… Tout devient infiniment petit ! ».

Et la vie de taximan, c’est comment ?
« J’ai commencé comme taximan en 1994. J’étais locataire alors du taxi, je payais une sorte de loyer quotidien au propriétaire du véhicule. Aujourd’hui il faut compter dans les 3000 FD par jour. Par chance, je suis propriétaire de mon taxi, aussi je gère mon temps de travail comme je le souhaite. Si je décide de rester avec mes enfants pour jouer avec eux ou les emmener chez le médecin, c’est moi qui décide, je ne suis pas à la montre ».

Cette profession permet-elle de gagner sa vie ?
« Parfois il faut attendre très longtemps et la recette est très aléatoire. Pour un taxi, une journée de travail c’est une recette entre 10 000 et 20 000 FD : nous travaillons beaucoup pour les gagner, ils ne tombent du ciel. C’est le choix de l’indépendance ! Il faut compter environ 20 000 FD par mois pour les petites réparations et l’entretien du véhicule. La patente annuelle de taxi coûte 15 000 FD, la vignette 20 000 ! Pour ce qui est de l’essence, il m’en coûte 3000 FD par jour. Enfin il est nécessaire de souscrire obligatoirement à une assurance automobile, elle coûte 113 000 FD, un contrôle technique du véhicule tous les ans, il faut compter autour de 10 000FD et passer une visite médicale annuelle des yeux pour s’assurer que l’on dispose bien d’une bonne vue. Elle s’effectue uniquement à l’hôpital Peltier ».

Que pense t-il de la vétusté du parc de taxis, aux pneus usés jusqu’à la corde et aux portières complètement rouillées, et toujours autorisés à circuler ?
« (un petit sourire…) Les véhicules complètement rapiécés de toutes parts, les phares ne tenant que grâce à un fil de fer qui a servi à les raccorder à la carroserie. Le mauvais état de ces véhicules conduit à de nombreux drames… Ils sont de véritables dangers. Mais, ce n’est pas à moi que vous devriez poser la question de savoir pourquoi ils roulent encore ! Par contre, pour sortir de cette situation, et restructurer complètement la profession, pourquoi ne pas augmenter le montant de la patente qui pourrait sans difficulté être multiplié par trois ou quatre. En contrepartie, le gouvernement pourrait envisager la mise sur pieds d’un programme de renouvellement du parc automobile avec le soutien du fonds de développement. La sécurité de tous les usagers serait grandement renforcée et le confort serait amplement meilleur. Enfin pourquoi ne pas instaurer un système de « licences taxi » afin de réguler la profession.
Le nombre de taxis augmente, mais jusqu’à quand le secteur pourra t-il le supporter ? De l’autre côté la demande n’est pas élastique. N’y a t-il pas un risque d’une baisse drastique de notre profitabilité ? Quiconque peint sa voiture, en blanc avec une rayure verte, est taxi ! Ca ne peut plus durer. J’ai longtemps hésité mais je crois que je vais me présenter comme président du syndicat des taxis aux prochaines élections ! Parfois il faut se faire violence et mettre soi-même la main à la pâte pour faire avancer les choses ».

Ce qui ressort de ces échanges avec Rachid Radman Saleh, c’est qu’il n’est pas question pour lui de choisir entre l’un ou l’autre : il veut multiplier les opportunités. On lui dit chapeau bas, bon vent, et bonne chance pour sa candidature !

 Mahdi A.

 
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