Human Village - information autrement
 
Questions sur le projet de reconversion du port de Djibouti
par Mahdi A., janvier 2020 (Human Village 38).
 

Depuis plusieurs mois la communauté des opérateurs portuaires est gagnée par l’amertume et l’incompréhension tant les choses semblent aller de mal en pis dans leur interaction avec l’administration portuaire. Voilà qu’aux difficultés inhérentes à l’inorganisation et au laisser-faire qui règnent dans la gestion des terminaux portuaires, s’ajoute l’opacité avec laquelle est menée le projet de reconversion du port historique de Djibouti (PDSA), au Plateau du Marabout, qui fait naître des craintes vivaces. Les pistes évoquées par le président de l’Autorité des ports et des zones franches (APZFD), Aboubaker Omar Hadi, ne manquent pas d’inquiéter... Sont envisagés le recours à l’hôtellerie, le développement de logements de prestige, de lieux de divertissements (aquarium, cinémas, restaurants, parc d’attractions pour enfants…), d’espaces adaptés au tourisme d’affaires, de centres commerciaux, ou encore des jetées dédiées à l’escale de paquebots censés déversés un flot ininterrompu de touristes sur nos côtes… Sur le visuel largement diffusé par l’APZFD ça donne des tours, des paquebots en bord de mer, en lieu et place de l’infrastructure portuaire actuelle !
Qu’est-ce qui peut expliquer que la transformation envisagée puisse à ce point déconcerter tant le milieu des affaires, les principaux responsables du secteur portuaire national, que le premier client de nos infrastructures portuaires, le gouvernement éthiopien ?

Carton rouge unanime sur le projet de reconversion du port de Djibouti
L’idée de développer davantage le secteur du tourisme est une excellente initiative : c’est un marché d’avenir au potentiel encore sous exploité, que le gouvernement entend mieux soutenir dorénavant. L’autre avantage de cette ambition est de favoriser la diversification des ressources nationales pour ne plus faire reposer l’économie principalement sur le secteur portuaire. Tout cela semble bien séduisant. Aussi, comment expliquer les cris d’orfraie devant l’évocation de la transformation prochaine du port en un site touristique pourvoyeur de nombreux emplois ?
Les opérateurs n’en finissent pas de s’interroger sur les raisons de vouloir coûte que coûte localiser dans l’enceinte d’un port pleinement opérationnel des investissements considérables - on ne connait pas la dotation du projet global -, que l’on pourrait implanter ailleurs, sur des sites plus appropriés pour le développement de projets touristiques respectueux de l’environnement sans avoir besoin de détruire le poumon économique de notre pays. La question n’a rien de farfelu : ils ne comprennent pas que l’on cherche à mettre au rebut le port historique pour y ériger des tours, des casinos, des salles de concerts, ou un magnifique aquarium blanc immaculé. Comment être étonné que les Djiboutiens soient si peu convaincus, tant le projet est alambiqué. Pour sortir du clair-obscur, notre rédaction a cherché à prendre attache le 12 janvier dernier avec Aboubaker Omar Hadi par courriel pour recueillir les éléments de réflexion qui l’ont guidé dans sa démarche en vue de la transformation du PDSA et la délocalisation de l’ensemble des activités portuaires au DMP. Notre demande de clarification est restée sans réponse. Bref, tout cela manque de la plus élémentaire transparence.

La communauté portuaire, mais plus encore des citoyens soucieux de ne pas voir se reproduire une « connerie » du type Doraleh Contenair Terminal (DCT), ne peuvent que demeurer étourdis devant une décision qu’ils estiment inconsidérée, aux innombrables incidences, qu’aucune étude d’impact ne tente de cerner, d’évaluer les conséquences, tant au niveau national et régional, que plus spécifiquement pour les recettes de l’Etat. Sans compter qu’ils n’oublient pas le niveau d’implication d’Aboubaker Omar Hadi, aux côtés d’Abdourahman Boreh, dans les prises de décisions passées et dont notre pays peine jusqu’à ce jour à se sortir. Comment s’étonner que la confiance aveugle ne puisse plus être de mise. Ils sont nombreux à se demander d’où proviendront la myriade de bateaux de croisière présentés dans les visuels promotionnels diffusés et qui sont supposés accoster sur le rivage du PDSA ? Djibouti n’est pas la Grèce… Qui en doute ? Il faut savoir raison garder. Le cas échéant, pour se remettre les idées au clair, rien ne vaut d’arrêter de fumer la moquette, voire à veiller à doubler la rasade d’eau dans son pastis. En effet comment imaginer que des touristes seraient incités à visiter notre pays, si c’est pour retrouver des gratte-ciels en tous points semblables à ceux qu’ils ont chez eux à Paris, Chigago, Shangaï, Dubaï… Notre pays a des attraits inestimables pour capter un tourisme soucieux de découvrir des territoires encore préservés et uniques au monde. Ils se situent dans nos paysages renversants de l’intérieur, ainsi que dans la richesse exceptionnelle de nos fonds marins. C’est sur ces contrées reculées, aux taux de chômages sidérants, où les derniers indices publiés révèlent des taux de pauvreté extrême très inquiétants, notamment dans la région de Tadjourah, que le gouvernement devrait plutôt mettre l’accent, en y orientant ses ressources et ses projets.
Pour rappel, le port historique de Djibouti dispose d’atouts remarquables pour continuer à rayonner sur la région, sans compter qu’un rapport d’un cabinet italien spécialisé dans l’ingénierie portuaires avait proposé une minutieuse reconfiguration du site, augmentant son linéaire (au niveau des quais 10, 11, et 12) pour passer de 15 à 17 quais, complétés par un passage à une profondeur d’eau 12 à 14 mètres de profondeur au minimum, pour un investissement quatre fois moins élevés que celui du DMP. Moins de 100 millions de dollars suffiraient pour réhabiliter le PDSA et lui redonner une seconde vie. Pourquoi vouloir sortir du patrimoine de l’État un outil si performant, et dont une gestion en bon père de famille rapporterait des dizaines de millions de dollars en dividendes, pour courir derrière une chimère… Un dicton ne dit-il pas, « mieux vaut un tiens, que deux tu auras… » ?
Selon les données du Port de Djibouti S.A, en 2018 le mouvement des navires y a représenté 36% (661 navires) du trafic national (1834), alors que le DMP n’en a traité que 254 (13,85%). Le fret cumulé du DMP et du PDSA a été évalué pour la même année à 5 108 132 tonnes sur un total de 16 198 867 tonnes. La part du fret éthiopien dans l’ensemble du trafic national a représenté 87,17% en 2017, et 93,55% en 2018.

Cette évolution prochaine du PDSA, qui vient un peu comme un cheveu dans la soupe, déconcerte
Et ce d’autant plus, que Djibouti va sortir d’une situation de confort pour affronter une concurrence régionale érythréenne inattendue. Longtemps isolée, mal équipée pour l’heure, mais cette situation risque d’évoluer rapidement. Courtisé par les européens, la Chine, les « spartiates émiratis », l’Arabie saoudite, les Américains, le Japon, la Russie, l’Inde, la Corée du Sud, l’Australie... Isaias Afeworki n’a que l’embarras du choix du/des partenaire(s) pour moderniser ses infrastructures et transformer son économie. Djibouti ne bénéficie que d’une légère fenêtre d’opportunité avant de voir s’installer à ses côtés un concurrent de mieux en mieux outillé, de plus en plus compétitif et, cerise sur le gâteau, adossé au géant logistique émirati DP World. Tout le monde l’aura compris, le domaine portuaire djiboutien va devoir se réinventer, passer la seconde vitesse pour continuer à préserver ses avantages comparatifs et conserver, si c’est possible, un temps d’avance sur ce potentiel redoutable concurrent. Pas une mince affaire ! Autant le savoir, les prochaines années ne devraient pas être de tout repos pour le gouvernement d’Ismaïl Omar Guelleh.

Le secteur portuaire est un domaine ultra concurrentiel et il faut convenir que lorsque l’on n’a pas de stratégie claire on se fait laminer… C’est la raison pour laquelle les intentions d’Aboubaker Omar Hadi pour le PDSA ne semblent à la hauteur de l’enjeu sur le long terme, dans la mesure ou le projet de reconversion va à contre sens de la logique économique - selon les prévisions, le volume du trafic éthiopien croit de 17% en moyenne par an. Cela laisse un goût amer aux opérateurs portuaires, qui ne comprennent pas que l’on puisse se tirer soi-même délibérément une balle dans le pied… Ils n’ont pas l’impression que la faisabilité de ce projet ait été étudié avec attention et précaution. En dépit de coûts considérablement plus élevés, Aboubaker Omar Hadi semble préférer reconstruire un port de même dimension ailleurs plutôt que rénover le plus stratégique de nos ports. Comment ne pas croire après que notre pays avance la tête en bas et les pieds en haut ? Si l’on devait retenir quelque chose de cette plaidoirie, c’est que cette volonté de tout faire dans son coin n’a cependant pas produits de résultats probants jusqu’à présent ; pour convaincre Aboubaker Omar Hadi doit sortir du clair-obscur, est-ce trop demander ? A n’en point douter, cette affaire de reconversion porte un parfum de souffre… il y a encore mille questions qui se posent et l’on ne sait même pas réellement ce que l’on cherche !

Mahdi A.

 
Commenter cet article
Les commentaires sont validés par le modérateur du site avant d'être publiés.
Les adresses courriel ne sont pas affichées.
 
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

 
La Banque mondiale accorde cinq millions $US à Djibouti
 
Mesures face au coronavirus
 
Le tribunal d’arbitrage ordonne le retour de DP World à Doraleh
 
France, Djibouti, Chine : des stratégies surtout militaires
 
77 entreprises de transit sont autorisées à travailler dans les ports de Djibouti
 
Les automobilistes, vaches à lait du gouvernement ?
 
| Flux RSS | Contacts | Crédits |