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Ali Farah Assoweh : l’assurance tranquille d’un homme de réformes
par Mahdi A., novembre 2008 (Human Village 3-4).
 

Ali Farah Assoweh, ministre de l’économie, des finances et de la planification, chargé de la privatisation, est l’argentier du pays sur lequel repose un certain nombre de dossiers essentiels au développement de la République de Djibouti : réformes macro-économiques, privatisation, mobilisation des ressources intérieures et extérieures…
Avec l’assurance de celui qui est habitué à faire face à des situations difficiles, mais aussi avec beaucoup d’humilité, il nous explique ses priorités, ses choix et met en perspective son action, dans un pays aux attentes considérables.

Monsieur le Ministre, à lire la presse internationale, le monde traverse la plus grave crise économique depuis celles des années 30. On l’impression que l’économie mondiale est en train de sombrer ! Aux États-Unis d’Amérique, des dizaines de milliers de personnes se retrouvent à la rue, dans l’incapacité de pouvoir rembourser leurs prêts immobiliers ; des sociétés licencient leurs salariés à tour de bras, des banques frôlent la faillite.
L’économie mondiale vit, il est vrai, une période difficile. Je ne parlerai pas pour autant de naufrage car l’aptitude de l’homme réside dans sa capacité à rebondir et à s’adapter à toutes les situations quelles qu’elles soient. Néanmoins, nous vivons une situation de crise sans précédent qui trouve ses fondements dans la recherche effrénée du profit sans aucun garde-fou ni mécanismes de régulation. Pendant plus de vingt ans, les marchés financiers ont lutté pour ne plus être sous la tutelle de l’État et de régulation. Le principe de l’auto-régulation a montré ses limites et à travers cette crise c’est la fin d’une idéologie qui se dessine.
Cette recherche effrénée du profit a conduit à la crise des subprimes et la titrisation de l’ensemble de l’économie a provoqué cet effet de contagion planétaire. Concernant les subprimes, il faut malheureusement se rendre à l’évidence : les crédits hypothécaires tels qu’ils ont été lancés ont conduit à un endettement des personnes non solvables et par conséquent les plus vulnérables, la capacité d’endettement des ménages étant calculée non pas sur leurs revenus réels mais sur la valeur immobilière de leurs biens. Tant que les prix de l’immobilier progressaient, le modèle restait valable mais dés que les prix de l’immobilier ont commencé à baisser, le système s’est littéralement effondré et des milliers de personnes se sont retrouvées à la rue. La titrisation de ces produits a fait le reste, d’où cette panique planétaire alimentée par une défiance des opérateurs à l’encontre des marché. Aujourd’hui, personne n’est capable de dire l’entendu des dégâts.
Certes au niveau international, des colloques, des réunions, sont organisés et des mesures importantes sont prises par les banques centrales, avec aux États-Unis le plan Paulson, en Europe l’intervention coordonnées des banques centrales. Mais malgré cela et en dépit des centaines de milliards de dollars injectés de part et d’autres, rien n’y fait pour l’instant et le climat reste délétère.
Ce qui est terrible dans tout cela – hormis la détresse humain de ceux qui se sont trouvés dépossédés – c’est qu’on a prêté à des personne non solvables, qu’une crise de surendettement à été provoquée alors qu’en Afrique on a du mal à prêter aux personnes solvable. En outre, depuis des années nous discutons, sur la nécessité d’accroitre l’aide publiques au développement (APD) de quelques dizaines de milliards de dollars et n’arrivons pas à trouver les fonds supplémentaires, et d’un coup, des centaines, des milliers de milliards de dollars sont miraculeusement disponibles pour répondre à cette crise. Enfin, aujourd’hui que les perfusions ont été administrées, il importe de mieux réfléchir à l’architecture de la finance internationale. Les initiatives en ce domaine sont multiples mais il convient à ce que l’ensemble des pays puissent y être associés. La refonte du système financier doit se faire en collaboration avec tous et non pas par seulement un élargissement de G8 au G20.

A priori, nous ne constatons pas de changement dans la vie de tous les jours mais compte tenu de l’ampleur de la crise pour les économies développées et émergentes, n’existe-t-il pas un risque que l’économie djiboutienne puisse à son tour s’enrayer ? N’y a-t-il pas un risque que demain nos banques puissent elles aussi se déclarer en faillite à leur tour ?
Il est vrai que pour l’instant et donc à court terme, le contient africain en général, et la République de Djibouti en particulier, ne sont pas affectés par cette crise financière, mais ceci traduit une réalité statistique accablante. L’Afrique pèse peu dans le commerce international et encore moins dans la finance internationale. Au moment où nous parlons de village planétaire, l’Afrique se trouve à la périphérie de ce village. Pour ce qui concerne la République de Djibouti, il n’existe pas à l’heure actuelle de marché financier à proprement parler. Les réflexions que nous menons avec les institutions financières de Bretton Woods dans ce cadre, tireront bien entendu des leçons des causes de la crise financière. Pour ce qui est de l’impact de la crise sur notre économie, il ne faut pas être dupe. Aujourd’hui, au niveau international nous constatons que de financière, la crise devient maintenant économique et on parle déjà de récession en Europe et aux Etats-Unis. Le coût du crédit s’est renchéri sur les places internationales à cause de la défiance des banques entre-elles et à l’encontre des acteurs économiques, et les économies occidentales cherchent à attirer les fonds souverains pour faire face à leurs importants besoins de liquidités. Ceci aura probablement un impact sur le volume des investissements directs étrangers (IDE) en République de Djibouti.
J’ai déjà parlé de l’impact sur l’APD et rappelé qu’en temps ordinaire et malgré les promesses des partenaires, l’APD augmentait faiblement. Aujourd’hui que ces mêmes partenaires sont en crise, il semble difficile de continuer à croire à un engagement croissant de ces derniers et au respect des promesses faites à Gleenagles. Néanmoins, je persiste à croire que réduire l’APD aurait des conséquences désastreuses pour les pays en développement et de manière indirecte sur les pays développés.
Enfin, concernant les faillites de banque de la place, je me plais à souligner la robustesse du marché financier local qui doit saisir l’opportunité d’investir davantage dans l’économie réelle et croire davantage aux opportunités de développement en République de Djibouti. Je souhaite voir augmenter les investissements dans l’économie nationale au lieu de placements à l’étranger. Je suis heureux de constater que l’ouverture du système financier local à des acteurs plus nombreux a permis aux banques de mieux occuper l’espace, d’être en concurrence et donc de mieux servir nos concitoyens.

Le président a initié en janvier 2007 un ambitieux programme de lutte contre la pauvreté, avec comme bras armé l’ADDS. L’objectif est extrêmement louable, il se propose de partager les fruits de la croissance. Mais cette politique nécessite la mobilisation de ressources très importantes. Pourriez-vous nous indiquer à ce jour les moyens mobilisés par votre ministère pour appuyer ce programme ? Et surtout disposez-vous d’une fourchette estimative du coût de ce vaste chantier ?
L’initiative nationale de développement social qui traduit le programme de lutte contre la pauvreté engagé par le gouvernement n’est pas du ressort exclusif de l’ADDS. L’ADDS n’est qu’un des leviers mis en place par le gouvernement afin de combattre de manière durable la pauvreté. Quand nous construisons des écoles, des dispensaires, des hôpitaux, des réseaux d’assainissement, quand nous mettons en œuvre des réformes économiques, quand nous formons et recrutons des enseignants, des médecins, quand nous créons des emplois, nous luttons contre la pauvreté. Néanmoins, nous avons constaté que l’APD telle qu’elle était traditionnellement dévolue, n’avait qu’un impact limité sur la pauvreté du moins sur le court terme, et nous avons voulu ajouter une corde à notre arc en privilégiant un développement intégré selon des zones actions délimitées par le gouvernement.
Pour l’ADDS, mon département a mobilisé d’importantes ressources qui seront effectives début 2009. Je sais que cela peut être frustrant d’entendre ou de voir à la télévision des chiffres importants et ne rien voir venir de concret, mais je tiens à vous annoncer que la phase de mobilisation est terminée et nous allons maintenant entrer rapidement dans la phase d’exécution des programmes. Pour information, j’aimerais rappeler quelques actions que nous avons entreprises en 2008 pour soutenir l’INDS : nous avons mobilisé pour l’Agence djiboutienne pour le développement social 5,5 millions d’euros par le biais de l’Agence française de développement avec qui nous avons signé un accord le jeudi 6 novembre 2008. Nous avons également mobilisé 8,5 millions de dollar dans le cadre du FAD XI avec la Banque africaine de développement, 3 millions de dollars avec la Banque mondiale dans le cadre du Cas14 et 8,5 million de dollars de la Banque islamique de développement. Outre ces fonds mobilisés auprès des partenaires au développement, nous avons également mis à la disposition de l’ADDS, une enveloppe de 350 millions de francs Djibouti afin de financer le développement du micro crédit et alimenter ainsi le Fonds de solidarité nationale dont le montant global s’élève aujourd’hui à 780 millions de fdj. Nous comptons atteindre l’objectif que nous a assigné le chef de l’État de 1 milliards de fdj au profit du FSN au 31 décembre 2008. Comme je l’ai souligné, la lutte contre la pauvreté n’est pas du ressort exclusif de l’ADDS et nous avons mobilisé des ressources également dans de nombreux autres secteurs. Je tiens à souligner également qu’il nous faut davantage mobiliser ou aider à la mobilisation de ressources pour les secteurs privés et l’appui de la BAD au projet de Doraleh, comme celui de Proparco, doit ouvrir la voie au développement de ce type de coopération. Il nous faut renforcer le partenariat public privé car la voie vers le développement, passe nécessairement par la création de richesses et le développement du secteur privé.
Enfin, concernant les ressources nécessaires pour éradiquer la pauvreté, j’aime à penser que nous disposons de la plus importante des ressources, à savoir l’homme. Il nous faut toutefois davantage retrousser nos manches et apprendre plus à compter sur notre pays. Le gouvernement en entier est mobilisé, nous y croyons : mais sans l’aide et la mobilisation de l’ensemble de nos concitoyens, nos efforts resteront vains.

Monsieur le Ministre la cherté de vie devient intenable pour de nombreux Djiboutiens ! Le coût de l’eau a augmenté de presque 90%, le pain de 25%, le riz Belhan de 120%, le lait de 100%… À ce jour les différentes mesures que votre ministère a pu entreprendre pour juguler la crise de prix n’ont malheureusement pas eu les effets escomptés, les familles peinent toujours autant à gérer leur quotidien. Que compte faire votre ministère pour pallier à cette situation inextricable pour de nombreux foyers ?
Je crois que les tarifs de l’eau n’ont pas progressé de la sorte, à moins que vous ne fassiez allusion aux eaux minérales provenant d’Europe. Néanmoins, effectivement, les prix des produits de première nécessité ont fortement augmenté en 2008. La spéculation boursière n’y est d’ailleurs pas étrangère même si les causes de la crise alimentaire sont plus profondes. Il faut dire que nous avons longtemps considérer que la pénurie des produits alimentaires était impossible. Malheureusement, la réalité nous a montré que nous nous étions lourdement trompés. L’absence ou la quasi absence d’investissement de la part des États ainsi que des partenaires au développement dans l’agriculture au niveau de Djibouti ainsi qu’en Afrique subsaharienne a conduit à cette situation actuelle : une quasi dépendance des pays africains à l’extérieur et l’extrême vulnérabilité de notre continent aux chocs exogènes.
Face à cette situation de crise, nous avons pris les mesures qui s’imposaient afin de stabiliser les cours sur le marché national des denrées de première nécessité en supprimant en avril la taxation sur cinq produits. Au mois de juin 2008, cette mesure a été étendue aux pâtes ainsi qu’aux fruits et légumes. Ces importantes mesures couplées à la création d’une brigade de contrôle constituaient une première réponse à cette flambée des prix des denrées alimentaires induites par des variables extérieures. Je sais que malgré ces mesures les prix ont continué à progresser, mais à un rythme plus faible. Les autorités ont également augmenté l’accès à la nourriture en procédant à la distribution de vivres en milieu rural et en augmentant la dotation aux cantines scolaires. Le gouvernement a également octroyé des bourses scolaires pour les orphelins par le biais de Diwan Al Zakat et des collectes opérées durant le mois béni du Ramadan. Ces premières mesures prises, le gouvernement a orienté ses efforts afin de renforcer la sécurité alimentaire grâce au développement des périmètres agricoles, la mise en œuvre de programme de retenues d’eau. Nous avons également mis en œuvre une stratégie innovante en mobilisant des terres arables auprès des pays voisins et amis. A travers ces actions, nous visons la sécurité alimentaire et renforçons l’intégration régionale. Notre action est aujourd’hui dupliquée par d’autres pays tel que les Émirats arabes unis au Soudan et l’Arabie saoudite en Indonésie.

Ne pensez vous pas que nous pourrions solutionner cette cherté des produits agricole en promouvant une production maraichère et fruitière nationale ? Comptez- vous prendre des mesures incitatives afin soutenir ce secteur ?
Pour ce qui est de Djibouti, il est certain que nous n’effectuerons pas une révolution agricole mais nous avons mis en œuvre une stratégie de sécurité alimentaire innovante en utilisant les surfaces arabes de nos voisins et partenaires. Cette stratégie s’inscrit dans une meilleur intégration régionale chère au chef de l’État et nécessaire au développement. Sur le plan national nous avons développé des périmètres agricoles. Ce programme est ambitieux et nous ne sommes qu’à la première étape de notre action. Il faut souligner qu’il n’était plus acceptable que nous continuions à dépendre pour nos besoins alimentaires du reste du monde et que nous n’ayons aucune stratégie de sécurité alimentaire à proposer à nos concitoyens. Il nous faut indéniablement investir dans l’agriculture, investir dans la formation agricole, car l’agriculture constitue un moteur du développement et de la croissance. Nous avons également réduit et harmonisé notre législation en faveur des intrants agricoles et des engrais. Toutes ces mesures vont dans le bon sens, toutefois Djibouti est et demeurera un pays de services, mais les récents événements nous ont montre la nécessité de renforcer notre sécurité alimentaire.

Propos recueillis par Mahdi A.

 
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