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Comment ne pas écrire dans ce chaos de la Corne de l’Afrique ?
par Chehem Watta, mars 2011 (Human Village 15).
 

Nous natifs de la poésie.
Chacun de nous, une fois dans son existence au moins, se trouve blessé par la morsure de l’injustice, comme asphyxié par une bouffée de révolte qui l’envahit si fort qu’il ne l’oubliera plus. Ce que j’ai vu pendant l’été 1974, alors que j’étais enfant, est inoubliable : des milliers de gens, par foule entière, venaient mourir au bord de la route. Les enfant en bandes graphiques et les femmes silencieuses. C’était sous le règne d’Halé Selassie, prétendu descendant de la reine de Saba et du roi Salomon. C’était une famine destructrice de tous les tissus sociaux d’Éthiopie et un drame aux conséquences terribles, pour toute la Corne de l’Afrique.
Bien plus tard, le scandale s’est fait ressentir plus profondément quand le monde entier appris que les greniers étaient remplis d’aliments. Marchands et grands bourgeois se réjouissaient à voix basse de voir les prix flamber. Des hommes en armes, aux quatre coins, veillaient sur des champs pour empêcher des gamins de manger à leur faim. Mourir pour une poignée de grains. Mourir par milliers alors que la nourriture est abondante dans le pays et le monde entier ! Est-ce pour cela que j’écris ? Non ! Mais c’est une image qui ne m’a plus quitté ; elle n’a cessé d’être la matrice de mon écriture, et celle de ma capacité d’indignation et le moteur de toute action, au-delà de l’écriture. Depuis, c’est une rage qui s’est emparée de moi.
Dix ans après, une autre famine, cette fois une « famine communiste », a ravagé l’Éthiopie sous le règle de l’« empereur Rouge », décimant des centaines de milliers de personnes. Vous vous rappelez sans doute de l’élan mondial que cette catastrophe a suscité dans le monde. Les artistes américains avaient produit un disque magnifique : We are the World.
Cette fois, j’étais en France, à Paris, en train de finir la première partie de mes études universitaires. Nous vivions tous, quelle que soit notre origine, dans la honte de voir la Corne de l’Afrique sombrer dans un chaos impressionnant. Nous étions tous blessés, humiliés par la mauvaise gouvernance d’un côté et la « bonne mauvaise » conscience mondiale qui nous transformait en mendiants, en éternels assistés, incapable de faire tourner nos pays. Ce qui s’avérait d’ailleurs vrai ! Et les images de cette famine ont été aussi dévastatrices que celles de mon enfance !
Il y a vingt ans maintenant, c’est la Somalie qui s’est complètement désagrégée, jetant dans l’exil des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants déracinés, des villes entières détruites, et des villages paisibles emportés par une violence dévastatrice. Après la tyrannie militaire c’et l’anarchie, avec des chefs de guerre qui ont pris en otage tout un pays, pour le faire sombrer dans une violence qui n’en finit pas.
Après trente années de guerre de libération, l’Érythrée devient un État indépendant en 1995. Mais une dispute incroyable, pour un petit morceau de terrain, Badmé, va entraîner une guerre en 1998, entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Et les deux pays sont encore au bord de l’affrontement. Voilà le tableau, il est loin d’être charmant.

Ecrire pour honorer le courage des femmes
C’est avec fierté que j’évoque souvent ma naissance, en brousse, dans une famille nombreuse de pasteurs nomades. Lorsque ma mère a décidé de me mettre à l’école française, nous avions du faire des centaines de kilomètres à pied, à partir de l’Éthiopie où nous nous trouvions avec nos animaux. Et mon père, je m’en souviendrai toujours, ne voulait pas entendre parler de l’école coloniale, « l’enseignement des blancs », disait-il ! Des colons. Mais, ma mère a tenu bon, au prix de sacrifices énormes. Quelques années plus tard, elle a du encore intervenir de nouveau, dans ma vie de jeune adolescent, lorsque mon père a décidé de mettre fin à ma scolarité.
Elle a fait modifier mon acte de naissance et j’ai donc pris le chemin de la France, très jeune, pour continuer ma scolarité. Ma mère, qui n’a jamais été à l’école a compris, comme toute femme, très vite que la vie nomade était sur le déclin et qu’il fallait mettre son dernier rejeton à l’école. Alors j’ai compris que j’étais le représentant de ma famille d’abord et ensuite de tous les nomades, pour chercher et acquérir la connaissance. Mais en grandissant loin de chez moi, j’ai acquis l’intime conviction que dans cette partie du monde, nous sommes tous natifs de la poésie ! J’ai écrit mon premier poème à l’âge de 14 ans.
La femme qui brûle a été pour moi un cri de colère contre les traditions, les pouvoirs des hommes, celui des pères que j’ai appelé les parrains des règles sociales révoltantes. Pourquoi ce poème ? Une jeune fille, a décidé un jour, de donner le signal de la révolte en s’immolant par le feu : devant son père et sa mère, elle a mis le feu à son corps. Au fait, ce qu’elle a brulé n’était pas seulement son beau corps, mais aussi ces règles sociales dépassées, le silence complice de la société sur les conditions de la femme. Oui, « le feu a parlé après le silence » et à la suite de cet acte, plusieurs filles se sont immolées par le feu, pour faire reculer les mariages arrangés, pour dire non à la tyrannie des pères, pour dénoncer le regard illisible de notre société sur nos femmes. Il y a une leçon que j’ai apprise après tout cela : que la souffrance qui s’exprime est primordiale mais elle ne doit pas être apaisée mais plutôt transformée. Chacun de mes livres s’efforce de porter les voix de nos femmes, qui sont les meilleurs agents du changement, de la transformation. Le recueil des poèmes sur les Soleils de Houroud est dédié aux femmes, la dernière nouvelle Amours nomade : Bruxelles, Brumes et Brouillards parle de leur exil en Europe et O pays Perle sur la Langue, Routes pour le Monde et une autre nouvelle, L’éloge de voyous, évoque aussi leur combat, leur vision, leur attachement au progrès. Dans le recueil Cahier de brouillon des poèmes du désert, il y a un poème en écho avec une femme, c’est-à-dire écrit à deux mains. Pèlerin d’errance est comme un hommage à ma mère, à sa vie dans le désert.
Mais nos livres, une fois produit, je sais, ne nous appartiennent plus. Ils ont leur existence propre. Ils font leur chemin parmi le monde, tranquillement, furieusement, prudemment ou urgemment, porté par d’autres forces que nous. Alors écrire, réécrire devient pour moi un plaisir, une souffrance énorme, un voyage au plus profond de moi-même ; écrire devient un lieu d’aucun espace mais qu’il devient urgent d’occuper. Il faut aller plus loin, comme Mallarmé, un poète français l’écrit : « il n’est d’explosion qu’un livre ». Un livre n’est pas le rassemblement laborieux d’une totalité enfin obtenue mais l’éclatement bruyant, silencieux, qui sans lui ne se produirait pas ; tandis que appartenant lui-même à un être éclaté, violemment débordé, mis hors être : le livre s’indique comme sa propre violence d’exclusion, le refus fulgurant du plausible.

L’écriture, comme une nécessité absolue
« Pourquoi tu écris ? » est une question que l’on me pose souvent, mais que je ne me suis jamais posé, personnellement. Même si elle manque d’élégance, de profondeur et de sincérité, j’ai tenté d’y répondre à chaque fois par politesse, par solidarité, par amitié et aussi par convention. Je la transforme souvent en une autre question : « quelle route j’emprunte en prenant la plume », en descendant un peu plus dans les profondeurs de moi-même, de ma solitude, de ma tristesse et de mes contradictions d’homme libre et perdu dans le silence de moi-même, au milieu de ce chaos quotidien que sont nos pays ? C’est dans ce sens que je dis que nous sommes hantés par le commandement qui nous vient du livre ! Lorsqu’on vit, travaille en Afrique en général et en particulier dans la Corne de cette Afrique, c’est la question du comment ne pas écrire qui nous obsède. Car, celle qui se rapporte au pourquoi, a déjà, depuis longtemps, commencé de perdre de sens, pour moi, en tout cas.
Car je me refuse à une écriture qui devienne signe de survie et non de résistance, signe d’impuissance et non d’espoir. Ecrire, c’est nécessairement se dépouiller de toute conscience pour s’offrir à l’aube, se jeter dans le crépuscule et gouter au midi d’un soleil intraitable. Ecrire, c’est aimer cette solitude et supporter sa souffrance, y gouter patiemment comme à un fruit au gout amer et dangereux, pour accepter la souffrance dans toute son amplitude, sans tomber dans les plaintes aux beaux accents humanistes.
D’abord, il me faut dire que j’écris pour moi-même, pour traduire le silence comme un havre, un lien simple avec la vie, un soutien, un héritage de tous les chemins qui sont les nôtres. Ecrire alors devient une nécessité absolue, une question de vie et de mort, sans crainte d’une expérience inédite, des vertiges de la vie, de notre vie car je sais maintenant que toutes nos distances se transforment comme une demeure est transformée par la présence d’une note : on ne sait pas ce qui a changé, mais quelque chose a pourtant changé dans notre maison qui doit s’exposer à tous les vents !
Moi l’Africain, « comment ne pas écrire » dans ce chaos permanent ! Et d’emblée, comment faire part aux autres de ces crevasses béantes dans la vie quotidienne, comment intégrer dans nos consciences ces guerres en Somalie qui nous arrachent à tout présent, déracinent notre passé et obstruent toute idée de futur parce qu’elle s’éternisent, qu’elles mettent en rapport les mêmes communautés et surtout quand elles déchiquettent et jettent sur la route les plus jeunes, les femmes et les plus vieux, c’est-à-dire ceux et celles qui ont servi d’exemple, dont la parole est dévalorisée, l’acte abhorré et la vie empoisonnée ? Ceux et celles que nous voulons faire rêver, que nous voulons aimer, admirer. Nos livres peuvent parler un peu à leur place, en écho à leur souffrance, témoigner de leur trace comme le dit Baudelaire dans ses poèmes fusées : « Cependant, je laisserai ces pages, parce que je veux dans ma colère, tristesse ». Alors il nous faut, non seulement écrire, mais agir ; non seulement pleurer, mais transformer ; non seulement crier, mais souffrir en silence, transformer sa peur, vivre sa solitude, la refuser si elle n’a pas une certaine grandeur. Oui, écrire c’est aimer sa solitude, rentrer dans l’ampleur du désastre, dans une rude réalité, accepter d’être indulgent avec soi et l’Autre, chercher la plénitude, un petit accent de joie dans le jour qui pointe son nez, faire pénétrer en soi les étoiles qui dansent dans leur frou-frou du soir tremblant. »
Ecrire, c’est aussi se demander comment rendre audible des questions considérables, mais sans grands intérêts pour les plus riches, les plus puissants de ce monde : « Oui, si on est capable de sauver des banques privées qui ont ruiné tant de monde, en mettant en jeu justement l’argent de tout le monde, comment ne sommes-nous pas capables de sauver des milliers d’enfants dans le monde et qui n’ont pourtant ruiné personne ? » Ecrire, c’est aussi faire part de ce monde sans partage, solidaire du bout des lèvres, ce monde où l’on est capable de dépenser dans certains pays, pour s’acheter des produits de beauté, en un mois le même montant qu’une famille dépense ailleurs toute l’année pour se nourrir, se vêtir, bref, pour survivre. Oui, dans ces espaces il faut communiquer avec les autres, ne jamais s’enfermer mais changer nos savoirs et échanger nos différences, partager nos doutes, se défaire de nos solitudes exemplaires, parler de nos distances et accepter notre existence, sa dureté, et l’accompagner aussi loin qu’elle peut nous conduire ; être courageux face à ce que l’on rencontre, surtout ce qui est nouveau, à ce qui est difficile, à ce qui est impalpable, déchirant, mobile…
Et pour accepter ces échanges, le danger est de rentrer dans la littérature sans observer ce silence, ou cette solitude profonde, qui nous fait entendre les grands bruits des vents violents, l’odeur de la mer lointaine ou proche, le bruissement des villes, la tristesse des montagnes car son écoute nous fait accomplir, sur nous mêmes un travail de transformation. Sommes-nous pour autant prisonniers du silence car nous rentrons dans ces endroits sans repère, sur les cimes des montagnes nues, sur les crêtes des dunes chauves ? Non, il nous faut reconnaître que les abimes, si abimes il y a, sont nos routes, nos interrogations d’aujourd’hui et de demain, qui n’excluent rien.
Alors écrire, c’est goûter aux heures où croit notre dignité, notre amour dans la grande solitude, où le silence debout nous permet de pénétrer en nous-même ; écrire c’est refuser que le silence soit d’or mais devienne un espace où l’indignation va naître, prendre son envol, s’enraciner dans la contestation, s’engouffrer dans le combat. Oui c’est aller plus loin que ce que l’on écrit et dit ; c’est un honneur au faire, au dire, à la nature humaine.
Permettez-moi de finir avec mon pays, la République de Djibouti, « l’œil éveillé » de la Corne d’Afrique : pour nous natifs de la poésie, quelles sont les plus belles routes ?
Ce ne sont pas celles que nous traversons dans la quiétude, avec des ruisseaux bondissants, des falaises belles à couper le souffle, ou encore des plateaux où l’herbe fleurit, mais c’est celle que nous avons construite avec nos mains, avec notre sang, la peur et la terreur ancrés dans nos ventres ! La plus belle route pour moi, c’est celle que j’ai construite avec quelques petits cailloux autour, quand j’avais cinq ans, pour ma mère et ses amies qui allaient chercher pieds nus, chaque jour, de l’eau saumâtre sur plusieurs kilomètres. Cette route là, tracée dans la sonorité de la solitude, avec quelques camarades, ne s’effacera jamais de mon existence. Et l’écriture me fait croire que je suis chaque jour au tournant de mon existence.
« Ecoutez, prêtez l’oreille : même très à l’écart, des livres aimés, des livres essentiels ont commencé à râler » (René Char).

Chehem Watta

 
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