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Les frontières de l’audace en diplomatie et la quête des soutiens impossibles
 

Le parrainage de Djibouti par l’Union africaine à un siège non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, en 2021-2022, a échoué mercredi 21 août. Les pays membres de l’Union Africaine ont préféré accorder le soutien de leur organisation au Kenya pour représenter l’Afrique de l’Est. Le Kenya a réuni 37 voix contre 13 pour Djibouti.

Trois constats peuvent être tirés de cet échec : le faible investissement diplomatique mis au service de cette volonté d’intégrer le Conseil de sécurité des Nations-unies, l’absence d’une stratégie de politique étrangère en matière de diplomatie multilatérale et l’inexistence d’une présence diplomatique djiboutienne en Afrique sub-saharienne au-delà de la Corne.

Mise à part la détermination et le travail des coulisses de quelques ambassadeurs djiboutiens dans cette candidature, globalement les actions du gouvernement djiboutien en ce sens ont été limitées. Y compris au niveau national, beaucoup de nos compatriotes ont appris la candidature de Djibouti en même temps que son échec. Nous sommes en présence d’un type de candidature qui se prépare normalement durant des mois qui devrait mobiliser tout le pouvoir exécutif, nos diplomates et nos partenaires se traduisant par quantité de déplacements et de déclarations. Il n’en a pas été ainsi. Il faut se dire la vérité : nous ne nous sommes pas donnés les moyens nécessaires ni fournis les efforts diplomatiques et communicationnels inhérents à une candidature de cette nature qui n’est pas chose aisée. On aurait pu faire mieux dans cet essai pour espérer se mettre en bonne position pour la prochaine candidature même en cas d’échec. Même avec notre témérité, il faut la reconnaitre, nous ne nous sommes pas appropriés ni domptés l’immensité et la difficulté de la tâche. Dans le même temps, le gouvernement kenyan et ses diplomates sillonnaient les capitales africaines et non africaines pour déployer son argumentaire afin de solliciter les soutiens des pays africains. Le Kenya avait durant les derniers mois commencé également à prospecter hors du continent pour préparer la phase suivante, après celle au sein de l’Union africaine comme si les soutiens des membres de cette dernière lui étaient acquis. Nos efforts actuels dans cette candidature n’atteignent même pas le niveau de ceux investis dans la candidature de l’ambassadeur Rachad Farah à la tête de l’Unesco il y a cinq ans.

La deuxième raison de cet échec est structurellement liée à l’absence d’une stratégie de diplomatie multilatérale. La diplomatie djiboutienne est assez efficace dans ses relations bilatérales surtout avec les grandes puissances du monde du fait de la position stratégique qu’occupe le pays et en raison de la présence de nombreuses forces militaires étrangères sur notre sol. Elle arrive à tirer un meilleur parti des discussions bilatérales avec les grandes puissances et à dealer sans complexe avec elles, mais n’a même pas l’ambition encore moins la capacité d’occuper des positions importantes, parfois même celles qui lui sont dues, au sein de l’IGAD dont le siège est à Djibouti depuis sa création. C’est un paradoxe ! Notre diplomatie a constamment fait preuve de désintérêt et ne semble pas avoir pris conscience du levier déterminant que constituent les instances multilatérales. Cela aurait représenté autant de débouchés potentiels pour nos diplomates, nos anciens ministres, députés ou hauts fonctionnaires et serait plus valorisant que le poste de conseiller technique, une voie de garage avant la retraite. In fine, les Djiboutiens placés à des postes au sein des organisations multilatérales pourraient servir de têtes de pont à la diplomatie djiboutienne à la fois pour mieux défendre ses intérêts dans ces instances, acquérir une connaissance approfondie de leur fonctionnement et tisser un réseau d’appui mobilisable pour toute fin utile.

Enfin, Djibouti manque d’une politique strictement africaine. Désintérêt et négligence là aussi. Au-delà de la corne de l’Afrique et du Maghreb arabe, nous ne disposons pas de chancelleries, tandis que le Kenya en compte au moins une dizaine en Afrique de l’Ouest, du centre et australe. Avions-nous pris la mesure des capacités diplomatiques de cet adversaire ? Pouvions-nous solliciter et obtenir aisément les soutiens de ces pays qui ne nous connaissent pas et que nous ne connaissons pas ? Que savons-nous du panafricanisme, des ressorts de l’âme africaine, de ses attentes ? Pouvions-nous rivaliser avec le Kenya sur ce terrain puisqu’il s’agissait de choisir le pays qui défendrait le mieux ces valeurs et intérêts ? Avions-nous pleinement conscience de tout cela ? Nous sentons nous vraiment, suffisamment africain ? Quel était le sens de notre candidature ?

En diplomatie comme en politique, seule importe et fait la différence, le jour venu, la cohérence entre rhétorique du présent et actions du passé.

Aden Omar Abdillahi, chercheur au CERD

 
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