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La République attend toujours ses fils et filles prodigues
 

« Rien n’est plus dangereux que l’autorité en des mains qui ne savent pas en faire usage »
Jean-Jacques Rousseau, Pensées d’un esprit droit

L’on ne saurait parler de politique sans la comprendre. La pratiquer n’a jamais été facile. Encore moins dans un pays où une dictature règne d’une main de fer. Parce que tout simplement, la politique est contingente. Variable. Parce que le leader, le vrai tout comme le faux, se trouve perpétuellement en face d’une situation nouvelle et, en partie au moins, imprévue. Qui l’eût cru que Djibouti se serait retrouvé isolé dans la Corne de l’Afrique, dans ce chamboulement où des forces profondes sont à l’œuvre ? Instable, elle l’est manifestement. Cruelle, décidément. Incrédule, assurément.
En ce sens, elle ne peut donc être gérée par des hommes dépourvus de convictions fortes, qui, à la base, n’ont pas la carrure des chefs charismatiques et dont la structuration « étatico-partisane-clanique » de la vie politique actuelle a propulsé aux arcanes décisionnels de la nation. C’est ce que décrit parfaitement bien le sociologue allemand Max Weber en utilisant une expression allemande devenue célèbre, je cite « de la montée en puissance des berufspolitiker ohne beruf » illustrant l’avènement « d’hommes politiques professionnels sans vocation et ni convictions » dans son livre L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme [1], œuvre fondatrice de la sociologie moderne.
Ce qui explique, actuellement, en grande partie, la composition du gouvernement djiboutien dans lequel chacun profite, faute de contrôle et d’impunité, à sa façon de son quart d’heure « warholien ». Ce qui explique, aussi, la composition de l’Assemblée nationale où siègent des personnalités choisies pour leur servilité, leur obéissance passive, en somme leur faculté à ne pas contrarier les intentions d’en haut. Ce qui explique, enfin, que le pedigree suffit à certains pour occuper des hautes fonctions échappant totalement à leur compétence.
C’est pourquoi ce pays a réellement besoin des hommes qui le font sortir des voies ordinaires, capables d’ébranler l’ordre établi, de percevoir la réalité des conditions qui les entoure et d’éprouver l’impulsion correspondante dans un grand mouvement d’unité. En d’autres termes, des hommes de caractère, d’instinct et de rassemblement.

Tout homme politique suscite des polémiques. Les demandes sont hétérogènes. Certaines tribales. Voire communautaristes. D’autres nationales ou pécuniaires. Le leader charismatique doit les incorporer, les transformer en une demande collective, en une passion commune dont il doit incarner l’identité. Il en sera, ainsi, en terme empirique, la représentation. Dès lors, s’installe un double-mouvement vertical qu’il faudra pérenniser : « du représenté vers le représentant et du représentant vers le représenté ». Rassembleur, il l’est.
Le chefaillon, lui, amuse. Il entretient les clivages et les divisions. Il assure l’instabilité. Son irresponsabilité est trop souvent éclatante. Parant au plus pressé, il ne cesse d’osciller entre les projets, entre les tiraillements incessants. Sa marque, le retournement de veste. Le chefaillon dirige par la ruse et la force. Par le mensonge et par l’éclat du faux. Privé d’une perception homogène de la population, il ne peut régner sur une population de plus en plus diverse et nombreuse. Sectaire, il l’est.
L’épanchement, le leader, le vrai, ne le connaît pas. La fièvre narcissique non plus. Tout comme les récompenses ostentatoires. La controverse et ses emballements, il les affronte. « La difficulté attire l’homme de caractère, car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même », nous apprend Charles de Gaulle, dans Mémoires de guerre. Face aux événements, l’homme de caractère impose sa marque. Le leader navigue entre rêve et réalité. Entre rationalité méticuleuse et folie douce. Obéit et suivi, il l’est.
Le chefaillon, par manque de confiance en soi, a besoin de s’entourer d’une presse ou d’un groupe de personnes l’encensant, s’adonnant au culte de sa personnalité et dressant son hagiographie. A l’envie de plaire, il lui concède tout. Son intégrité. Son honneur. Incapable de se dresser face à ses responsabilités, il se débine le plus souvent. Le goût du risque, il n’en fait point son affaire. La prise d’initiative, non plus. Dans le peu qu’il entreprend, se mêlent l’indécence et la farce. Par l’agitation, il se donne et donne l’illusion d’influer sur les événements. Sans prestige et sans ressort, il l’est.

L’instinct, force naturelle chez le leader, lui procure les jugements éclairés, les enchaînements logiques pour entreprendre par la suite. Elle précède, en matière de conception, chaque décision. C’est grâce à elle qu’il perçoit étroitement la réalité profonde qui l’entoure. Il flaire tout. Cette intuition qui confère au leader le commandement n’est-elle pas celle qu’explique Gustave Flaubert dans Salammbô quand il décrit Annibal encore adolescent, portant déjà les germes « de l’indéfinissable splendeur de ceux qui sont destinés aux grandes entreprises. » ? Tous les grands hommes ayant marqué l’histoire en sont doués. N’est-ce pas ce qu’Alexandre le Grand appelait plus communément « son espérance » ? César « sa fortune » ? Napoléon « son étoile » ?
Le chef porté donc par ces trois caractéristiques que sont le caractère, l’instinct et le trait de rassembleur, détient ainsi une certaine qualité de voix. Une parole capable d’émouvoir, d’entraîner, de galvaniser et de convaincre non pas simplement par des techniques rhétoriques et communicationnelles, comme on en voit très souvent sur Facebook, mais parce qu’on y entend une voix portée par l’esprit, quelque chose qu’on ne peut guère appréhender que sous l’œil de l’authenticité et sous l’angle de la conviction. Ainsi, cette voix ne phénoménalise-t-elle pas ces trois ferments et n’en produit-elle pas la persuasion ?

Jusqu’à présent, ce pays n’a eu que des chefaillons s’appliquant à ne rien prescrire qui ne leur soient prescrit par l’autorité supérieure. Tant dans la majorité que dans l’opposition. A l’exception de rares personnalités qui n’ont jamais eu la chance ou l’opportunité d’y œuvrer. Notamment le regretté Ahmed Dini. D’ailleurs, Raymond Aron, dans son introduction d’un ouvrage de Weber [2], ne résume-t-il pas dans une formule saisissante les grands traits distinctifs du leader en écrivant : « L’homme obéit aux chefs que l’accoutumance consacre, que la raison désigne, que l’enthousiasme élève au-dessus des autres ». En d’autres termes : tradition, rationalité et charisme.

Plus de quarante et une années après son indépendance, notre République attend toujours ses fils et filles prodigues !

Kadar Abdi Ibrahim


[1Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, publiée en deux parties en 1904 et 1905, puis dans une édition revue en 1920. Traduction française en 1964.

[2Raymon Aron, introduction à l’édition française de Le savant et le politique de Max Weber.

 
Commentaires
La République attend toujours ses fils et filles prodigues
Le 4 juin 2019, par ali farah guedi.

Excellente analyse socio-politoque sur le leadership. Ce qui fait cruellement défaut dans notre chère république tant dans la majorité que dans l’opposition.
Je ne connaissais pas l’auteur ! Ça donne beaucoup d’espoir pour le futur si nous avons des gens comme lui.
Surtout bravo à la rédaction pour votre travail citoyen.


La République attend toujours ses fils et filles prodigues
Le 4 juin 2019, par Fardoussa Abdillahi.

"Jusqu’à présent, ce pays n’a eu que des chefaillons s’appliquant à ne rien prescrire qui ne leur soient prescrit par l’autorité supérieure."

Totalement vrai. Je valide.

 
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