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Le fabuleux destin d’Abdillahi Ismael Djama
par Dirieh Hassan Ali, décembre 2010 (Human Village 14).
 

Pousseur de chariots devant un supermarché, petit vendeur ambulant de cigarettes, marchand d’objets artisanaux et de cadeaux souvenir et aujourd’hui propriétaire d’une chaîne de « prêt-à-porter ». Décidément, la magie fonctionne toujours pour cet homme aux multiples vies.
C’est le destin exceptionnel d’Abdillahi dont la volonté tenace de réussite associée à la force de son poignet lui ont permis de s’élever parmi le commun des mortels. Tout ce qu’il touche se transforme en or. C’est le portrait et l’itinéraire d’un courageux entrepreneur que nous souhaitons vous conter…

Un parcours hors du commun
Surnommé « le Boiteux », ce sobriquet, Abdillahi se l’est donné lui-même, sans complexe, parce qu’il est amputé des deux jambes.
Il accepte son infirmité physique avec sagesse. Ce surnom constitue même sa marque déposée puisque c’est le nom d’enseigne de ses magasins d’habillement qui sont aujourd’hui au nombre de trois.
De ses vies, seul le côté « travail » semble s’entre-ouvrir chez cet homme, adepte de la discrétion. Ce n’est pas que les interviews l’ennuient mais il ne souhaite pas tout simplement se mettre en avant.
Il n’en voit pas l’intérêt puisqu’il ne tient pas à dévoiler une bribe de sa vie privée. Abordez ce chapitre et il vous gratifiera d’un charmant sourire avant d’éluder la question d’un geste évasif. « Parlons boulot plutôt » nous précise-t-il d’emblée d’un air timide mais ferme.
Abdillahi semble vouloir préserver jalousement les contours de son jardin secret. C’est à peine si l’on sait qu’il va vers ses quarante ans, qu’à Djibouti, il est arrivé très jeune et a sitôt posé ses bagages dans le quartier qui l’a accueilli et l’a vu grandir, le plateau du Marabout. Parfait self made man comme diraient les Anglais le « Boiteux » a forgé son destin d’entrepreneur en commençant par le bas de l’échelle. Ne rechignant à rien, c’est en portant les sacs et en poussant les chariots à la sortie pour les clients venus faire leurs courses au magasin de grande surface « Le Pierron », actuellement à l’emplacement du Cash Center, moyennant un pourboire qu’il entame sa première vie active. Pas de chichis pour ce jeune homme décidé coûte que coûte à gagner dignement sa vie. Tous les moyens sont bons pour y parvenir.
Avec quelques sous en poche, il commence à vendre des paquets de cigarettes et des cartes postales, toujours aux clients du même lieu, à leurs entrée et sortie. C’était vers la fin des années 70. Toutefois et afin de donner un autre sens à son existence, Abdillahi change rapidement de crédo. Du simple buraliste ambulant reconverti au cours de sa deuxième vie, il a entre temps, déjà engagé une autre phase de son parcours en marchandant dans la vente d’objets artistiques tels que les sculptures et posters paysagistes, avant de réaliser son coup de maître : Faire évoluer et transformer son commerce d’antan en un vrai empire de la fringue.
Comment en est-il arrivé là ? Il s’avère qu’avant de devenir propriétaire de ses différents magasins et de connaître le succès, un succès qu’il a bâti seul ou presque – cet entrepreneur dont la réussite n’était pas programmée par une éducation familiale et encore moins scolaire – se plaît à nous rappeler que la vocation de pratiquer ce métier lui est venu malgré lui, il ne l’a pas décidé, c’est une opportunité qui lui a été offerte. Celle-ci s’est présentée sous la forme d’une rencontre fortuite avec une personne, une dame d’une grande bonté : Delphine Delanoy. En effet, tout découle de cette rencontre avec cette Française venue accompagner son mari enseignant. Pour lutter contre l’ennui et l’inaction, cette créatrice dans l’âme s’est donnée et sans retenue à l’art de l’impression textile. Elle a eu ainsi l’ingénieuse idée de créer des tee-shirts imprimés avec des motifs personnalisés dont le plus fameux d’entre eux, un tee-shirt avec le célèbre slogan, « Tintin à Djibouti » avec en arrière plan les paysages désertique et lunaire de nos contrées de l’intérieur. Et pour écouler ses productions, elle fait appel à Abdillahi, vendeur à l’étalage : « Lorsque cette dame est venue vers moi pour me proposer ce travail, je me suis senti honoré et je voulais coûte que coûte réussir le pari : C’était une façon de la remercier parce qu’elle avait placé sa confiance en moi sans même me connaître. Elle me proposait de vendre ses produits sans à avoir à débourser le moindre franc par avance. Ce fut une véritable aubaine, rendez vous compte je ne disposais d’aucun capital, pas d’argent de côté, j’étais dans l’incapacité de pouvoir me développer et d’élargir par conséquent la gamme des produits que je proposais à ma clientèle. Cette relation commerciale n’était basée que sur la confiance. » nous confie t-il avec une certaine nostalgie.
Et aussitôt, Abdillahi prend place « plus confortablement » devant Le Pierron avec une installation de fortune qu’il réalise et où il pend ses tee-shirts sur des cintres. Bien entendu, ces derniers s’écoulent comme des petits pains. Les touristes et résidents subjugués se l’arrachent en guise de cadeaux à leurs proches et amis ou encore en guise de souvenirs de leur séjour à Djibouti. Toujours est-il qu’à partir de là, est née une étroite et fructueuse collaboration entre cette dame et notre jeune entrepreneur en herbe. De cette collaboration qui a duré plusieurs années, s’est formée une amitié, une complicité professionnelle et un grand sens de l’estime, si bien qu’avant son départ, Delphine a souhaité offrir à celui qui était devenu un ami, son outil de production. C’est ainsi qu’Abdillahi a bénéficié de la machine à presse, des couleurs, des filtres, des tee-shirts mais aussi et surtout d’un atout inestimable à savoir une formation technique dispensée sur le tas : « Vous savez, nous dit-il, si j’ai bien réussi aujourd’hui, j’ai pleinement conscience que c’est grâce à cette dame.
Mon succès, je le lui dois en quelque sorte. En effet, sans cette rencontre chanceuse avec Delphine, ma vie n’aurait pas connue cette tournure. Je me serais jamais permis de nourrir de tels rêves, encore moins n’aurais- je été tenté de les réaliser. C’est la raison pour laquelle je lui serais à jamais reconnaissant ».
Dorénavant le pied à l’étrier l’aventure pouvait commencer…

Une réussite fulgurante
« J’ai besoin d’être stimulé en permanence. Je suis mauvais dans la routine » nous confie l’énergétique patron qui ne fonctionne qu’à l’adrénaline. Avec lui, pas de demi-mesures. C’est tout ou rien. D’où ce parcours ponctué d’ascensions fulgurantes et de petites ruptures fracassantes, le menant de la poussette de chariots au secteur de l’habillement.
En effet, après avoir mis de côté un peu tous les jours et constitué un petit pécule, le jeune homme pressé et épris d’ascension sociale négocie un virage à 180 degrés. Jouissant d’un flair sans pareil pour les bonnes affaires, notre homme ne veut manquer sous aucun prétexte la révolution du « prêt-à-porter » made in China qui bat son plein à la fin des années 80. Et du courage, « le Boiteux » n’en manque pas : Ouverture d’un premier magasin en 1991 dans son quartier d’adoption. La clientèle visée ? Les expatriés français, civils et militaires, essentiellement en nombre dans ce quartier résidentiel de la capitale. Abdillahi baragouinait le français. Qu’importe puisqu’il savait convaincre et vendre ses produits. Le succès est au rendez-vous. Impressionné par l’envolée de ses ventes, cet intuitif qui a un goût prononcé du risque qui le caractérise si bien et un sens inné des affaires, entamait une autre étape dans ses activités et il ne souhaitait nullement s’arrêter en si bon chemin.
Il veut désormais s’attaquer au marché de l’importation en gros du textile. « Devenir fournisseur-grossiste était une envie, un désir qui me taraudait depuis que j’avais posé les pieds dans ce monde du « prêt-à-porter », duquel d’ailleurs je ne suis plus jamais - disons pas encore - descendu. Partir en Chine pour m’approvisionner à la source me permettait à la fois de faire des économies sur le coût d’achat d’une part et de l’autre d’engendrer plus de gains en fournissant d’autres magasins de la place » nous explique Abdillahi, en homme d’affaires avisé.

Le sens du partage
Sérieux, téméraire, dynamique et très professionnel sont les premiers mots qui nous viennent à l’esprit pour caractériser cet homme. Cet entrepreneur quadragénaire, diplômé de l’école de commerce de la rue est aussi un homme extrêmement courtois, extrêmement modeste et responsable : Il est avant tout un homme doté d’une générosité sans pareille et d’un grand sens de l’amitié. Le personnel qu’il emploie dans ses différents magasins sont pour la plupart des anciens compagnons de route. Il les surnomme affectueusement les « amis de la galère ». Ce sont ces personnes avec lesquelles il s’est vu grandir, avec lesquelles il a vu et vécu tant de choses : le partage dans la misère, les souffrances tout comme les moments de joie - de son propre aveu – qui se produisaient malheureusement que trop rarement.
Pour cet entrepreneur hors du commun, ses employés sont un peu sa famille selon ses propres dires. « Si je les emploie aujourd’hui, indépendamment du sérieux de leur travail, c’est moins par obligation morale que par fidélité à un engagement pris. C’est notre passé commun qui nous lie les uns aux autres.

Des projets en perspective
Insatiable et féru de réussite professionnelle, notre homme est toujours à l’affût des nouveaux objectifs à concrétiser. Ses projets aujourd’hui ? Diversifier son commerce en investissant dans d’autres secteurs porteurs, par ailleurs il envisage également de nouer des partenariats sous la forme de joint venture avec des étrangers. Un nouveau pari ambitieux ? Des projets démesurés ? Ni l’un ni l’autre.
En tout cas, pas pour cet entrepreneur profondément convaincu qu’une réussite ou un échec découle forcément d’une nécessaire prise de risque, quelque soit les précautions prises. Prendre cela pour de la prétention serait mal connaître le personnage. Abdillahi n’a jamais eu besoin d’encouragements pour s’obstiner dans ce qu’il fait. Flairant mieux que quiconque le vent qui tourne, saisissant au vol toutes les opportunités de la vie, il sait investir au bon moment dans des secteurs qui bougent. « Cette réussite m’a permis de comprendre que le travail comme vecteur d’expression individuelle dans la communauté était beaucoup plus important que je ne le croyais » nous révèle le « Boiteux ». Qui veut ne cultive donc pas l’oisiveté. Pragmatique, vif d’esprit, sa qualité de chef d’entreprise lui a permis d’apprendre beaucoup, de voyager souvent et très loin, notamment dans les pays asiatiques au contact desquels il s’est imprégné d’une certaine culture en matière de management.
Dieu seul sait ce que les enfants donnent lorsqu’ils grandissent. Dans le cas d’Abdillahi, le Très Haut n’a pas à s’en faire : le petit enfant, pousseur de caddies est devenu un commerçant prospère qui sait tout de même rester modeste. Son parcours est exemplaire, c’est celui d’un homme pourtant sans formations et démuni physiquement, mais qui, néanmoins a brillamment réussi à la sueur de son front. Le bonheur est souvent près de soi mais pour le toucher du doigt, il ne faut pas avoir peur de parcourir son chemin de croix… En effet, dans ce cas précis, le succès et la réussite sont largement tributaires d’une volonté de dépassement et d’une persévérance à toute épreuve. Deux qualités forcément nécessaires pour atteindre l’accomplissement de soi. Tel pourrait-être la morale de ce morceau de vie qui appartient à celui qui nous l’a raconté en homme libre et bien dans sa peau.

Dirieh Hassan Ali

 
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