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L’État s’est-il fait rouler dans la farine par le groupe Loukil ?
par Mahdi A., mai 2017 (Human Village 30).
 

Mardi 23 mai 2017, de nombreux journaux tunisiens, dont Kapitalis, font un gros titre de la signature d’un contrat du siècle – vu de Djibouti – avec une transaction qui avoisine les 140 millions d’euros [1]… Il s’agit de l’acquisition de « 2000 Citroën C Elysées, ainsi que 600 tracteurs camions Renault Trucks, avec plateaux, pour un montant total de 140 millions d’euros », par le gouvernement de Djibouti à la société Loukil Véhicules Industriels (LVI), filiale de la holding du groupe Loukil (UADH). L’article mentionne également qu’une possibilité d’option a été négociée dans le cas de figure où le gouvernement souhaiterait dans le futur une extension du contrat pour un montant global qui pourrait alors se monter à 300 millions d’euros. Étaient présents en Tunisie pour sceller ce contrat, Ali Guelleh Aboubaker, ministre auprès de la présidence de la République, chargé des investissements, Ali Daoud Houmed, directeur général du Fonds de développement économique de Djibouti, ainsi que Chehem Watta et Alexis Mohamed, respectivement conseiller et chargé de mission du président de la République.

À quoi vont servir ces véhicules ?
Avant tout, cette nouvelle relative aux tracteurs est une aubaine pour le pays. Cette acquisition va permettre de soutenir le niveau très élevé de notre croissance économique. Il faut se remémorer les énormes difficultés rencontrées l’an passé pour désengorger le port de Djibouti de ses marchandises, à la suite de la crise alimentaire en Éthiopie du fait du phénomène climatique El Niño. Les près de 2000 camions qui utilisent quotidiennement le corridor sont à 98% éthiopiens. Les transporteurs djiboutiens sont absents de ce secteur d’activité, principalement pour des raisons financières : les entreprises nationales ne disposent pas des garanties suffisantes pour mobiliser les ressources nécessaires pour se développer. Interrogé dans nos colonnes sur les raisons pour lesquelles le gouvernement n’impulsait pas ce secteur viable et créateur d’emplois, le Premier ministre avait expliqué qu’il était conscient de la situation et avait indiqué avoir bon espoir d’y remédier prochainement. On peut comprendre qu’à travers cette vaste opération d’achat le gouvernement a décidé de saisir le taureau par les cornes et de donner un coup de fouet à la création d’emplois et de richesses en soutenant une meilleure insertion des Djiboutiens dans cette niche commerciale dont nous avons été trop longtemps absents. « Une évidence s’impose : l’offre actuelle de camions sur le corridor est bien en deçà des besoins réels du marché. C’est un handicap. C’est la raison pour laquelle nous souhaitons soutenir ce secteur à travers des actions ciblées d’accompagnement. Pour l’heure le secteur du transport de marchandises reste relativement peu développé en raison de sa structure fragmentée, de la vétusté de son parc, de son coût élevé et également des insuffisances enregistrées en matière d’organisation et de gestion.
Comment surmonter ces handicaps ? Tout d’abord je me dois de rappeler que notre pays s’est engagé, ces dernières années, dans un processus de modernisation du secteur et de développement de ses infrastructures routières.
L’objectif maintenant est de mettre à niveau ce secteur pour qu’il assure son appui à l’activité économique nationale. Dans un premier temps en partenariat avec les professionnels du secteur nous avons déjà amorcé une réflexion afin d’élaborer une stratégie pour soutenir ce secteur. Dès que ce document nous sera remis avec ses conclusions, l’État s’engagera à accompagner la modernisation et la réforme du transport des marchandises : c’est une mission prioritaire qui nous a été confiée par le chef de l’État », avait expliqué le Premier ministre.


Il est important de rappeler que cette décision gouvernementale de mieux accompagner le secteur du transport avait été également recommandée par le dernier rapport du CNUCED, Étude diagnostique sur l’intégration du commerce [2] : « la faible compétitivité de l’industrie djiboutienne de camionnage résulte par ailleurs des coûts élevés dans le renouvellement de la flotte de camions et les difficultés d’accès au marché du transport international. Une stratégie d’achat groupé de camions par le gouvernement pour les revendre ensuite aux sociétés djiboutiennes de transport routier au prix coûtant permettrait de renouveler le parc national de poids lourds à un prix réduit ».

Renouveler le parc national de poids lourds à un prix réduit… mais est-ce vraiment le cas ?
Partant de la proposition de la CNUCED d’organiser un achat groupé afin de bénéficier d’économies d’échelle, et donc de prix réduits, nous avons tenté d’évaluer le plus précisément possible la ristourne obtenue pour ces 140 millions d’euros d’achats.

Prix unitaire DTPrix euroQuantitéTotal euro
Citroën C Elysée 42 600 [3] 15 853,5 2000 31 707 000
Tracteur camion 220 000 [4] 81 701,18 600 49 020 708
Total 80 727 708

Le prix indiqué pour le modèle Citroën C Elysée est celui du modèle le plus cher, TTC alors que l’opération est à l’exportation et donc hors taxe. Concernant les tracteurs, dans la fourchette de prix mentionnée par Abdessalem Mahjoubi, directeur général de LVI, nous avons considéré également le plus élevé pour notre estimation. « A une question de Kapitalis sur la gamme des prix, M. Mahjoubi a expliqué que ceux-ci varient selon les modèles et les options choisies, mais on peut avancer une fourchette allant de 110 000 à 220 000 DT ». Il faudrait y ajouter le prix des plateaux.

Ces éléments mis bout à bout donnent un prix maximum pour ces véhicules. Sans aucune ristourne, 2000 Citroën C Elysée et 600 tracteurs auraient dû coûter au plus 80 727 708 euros.

Bien entendu, ce montant ne tient pas compte des frais de transport par voie maritime ni des frais portuaires à l’arrivée. N’ayant pu obtenir une estimation de devis de fret Tunis-Djibouti, nous sommes partis du prix du transport d’un petit véhicule Marseille-Djibouti, à savoir 1500 euros selon la cotation d’un transitaire de la place, Syyan Transit. Pour le fret d’un tracteur sur la même ligne maritime, il a considéré que la majoration serait au maximum de 50%, ce qui fait 2250 euros. Pour les frais portuaires du PAID, toujours selon le même opérateur logisticien, il faut compter autour de 500 euros par petit véhicule et 1000 euros par camion.

Prix fretFrais portuairesTotalQuantitéTotal
Citroën C Elysée 1500 500 2000 2000 4 000 000
Tracteur camion 2250 1000 3250 600 1 950 000
      Total 5 950 000

Nous obtenons ainsi un coût total du transport, y compris les frais portuaires, d’environ 5 950 000 euros. Ce montant additionné au coût d’acquisition des véhicules, à savoir 80 727 708 euros, nous amène à un total de 86 677 708 euros.

Or, le marché porte sur 140 millions d’euros. Il est aisé de se rendre compte d’un problème dans les chiffres… Selon les estimations de notre enquête, qui se fonde essentiellement sur les éléments publics diffusés par la société Loukil Véhicules Industriels (LVI), il apparaît que les véhicules seraient achetés plus de 50 millions d’euros trop chers… (53 322 292 euros exactement). Comment expliquer cette différence ?

Chacun à son niveau doit devenir acteur de sa citoyenneté
À l’occasion du premier discours de son nouveau mandat, au Palais du peuple, le président de la République a présenté les grands axes de la politique qu’il allait mener durant cinq ans, les nouvelles orientations de la feuille de route de son prochain gouvernement. Il avait insisté notamment sur la nécessité d’une plus grande rigueur dans la gestion des deniers publics. Il proposait de tourner la page sur les errements passés et espérait un nouveau départ pour notre pays, pour bâtir une nouvelle espérance. « Notre citoyenneté doit être le levain d’une administration moralisée, rigoureuse et éthique, parce que l’administration est l’émanation de la République », avait-il affirmé.
Il voulait mettre chaque Djiboutien face à ses responsabilités. Il indiquait ainsi que seul, il ne pouvait rien. Il nous demandait « chacun à son niveau » de devenir « acteur de sa citoyenneté, créateur d’idées, générateur de solidarité et porteur de message universel de paix et d’espoir (…) c’est ainsi que se bâtit une citoyenneté moderne, forte et exemplaire. Et c’est le chemin que nous allons emprunter, ensemble, en hommes libres, sûrs de notre capacité à réformer autant que de besoin ».

Ces paroles, pleines de bon sens, nous ont inspiré, interpellé… forcément ! Et, évidemment nous pensons qu’il appartient à tous les citoyens de veiller à la bonne gestion des deniers publics. C’est la raison pour laquelle nous souhaiterions tirer la sonnette d’alarme et informer le ministre auprès de la présidence, chargé des investissements, ainsi que les membres de sa délégation présents à Tunis à ses côtés, qu’il n’est pas impossible qu’ils se soient fait rouler dans la farine dans cette opération, si l’on se réfère aux éléments accessibles au grand public.
Comment un tel écart est-il possible ? L’article de presse indique pourtant que « les discussion de cet accord (auraient) commencé depuis plusieurs mois entre le groupe Loukil et l’État de Djibouti pour aboutir à (cette) signature, aujourd’hui, par Bessem Loukil, Pdg du groupe Loukil, et Ali Daoud Houmed, représentant du Fonds de développement économique de Djibouti »... C’est d’autant plus regrettable de l’apprendre ! Preuve que les négociations en tête à tête, de gré à gré, ne nous réussissent absolument pas. Que peut faire maintenant Ali Guelleh Aboubaker pour réparer ce qui à tout l’air d’une grave bévue : évidemment dénoncer le contrat dans un premier temps. Dans un second temps, pour éviter de mordre la poussière une nouvelle fois par des choix hasardeux et semble-t-il guidés par la volonté de bien faire, il faudra procéder dans les règles de l’art : après la rédaction d’un cahier des charges, réaliser un appel d’offre international pour chercher le moins disant. Le gouvernement veut acheter français afin de contredire les critiques relatives à une supposée lune de miel avec la république populaire de Chine, à la veille du quarantième anniversaire de l’indépendance ? Ce n’est pas une mauvaise idée que ce clin d’œil, mais il suffirait juste de faire concourir une short list, de distributeurs Renault établis sur le continent au lieu d’attribuer 140 millions d’euros sans appel d’offres pour une seule entreprise et alors qu’aucune urgence n’empêche le déroulement d’une procédure transparente et concurrentielle... D’une pierre deux coups comme dit le dicton !

L’erreur est humaine - on peut mettre sur le compte de la création récente du ministère et le peu d’expérience du nouveau ministre -, ce qui importe maintenant c’est que les 140 millions d’euros empruntés à la Banque africaine d’import-export [5] pour soutenir notre croissance, au final ne grèvent pas notre budget de 50 millions d’euros (soit 2,5% du PIB) à cause d’un contrat à prix gonflés... En l’état des éléments disponibles et tangibles à notre disposition il serait prudent de suspendre le contrat - voire mieux de réclamer sa dissolution immédiate -, le temps de s’assurer qu’il ne s’agit pas d’une mauvaise gestion de l’argent public.

Mahdi A.


[2Rapport du CNUCED, Étude diagnostique sur l’intégration du commerce, s.d., PDF en ligne.

[3Selon le site easygo.tn, version 1.6 VTI Exclusive BVA.

[4« Grand-messe à Hammamet pour le lancement de Renault Trucks », Kapitalis, 15 juillet 2015.

[5Loi n°160/AN/16/7ème L, portant approbation de l’adhésion de la République de Djibouti à l’Accord relatif à la création de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank).

 
Commentaires
L’État s’est-il fait rouler dans la farine par le groupe Loukil ?
Le 1er juin 2017, par M. Ismail Moussa Ali .

Bonjour,

C’est juste pour apporter une clarification par rapport à l’Etude diagnostique sur l’intégration du commerce (EDIC). Cette étude est un document officiel du gouvernement Djiboutien, financé par notre partenaire le Cadre Intégré Renforcé (CIR) et élaboré en collaboration avec la CNUCED.
Donc, ce n’est pas tout juste un rapport de la CNUCED.
A propos, je pourrai vous en donner un exemplaire physique de la dite étude.

 
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