Human Village - information autrement
 
En aparté... avec Abdoulkader Kamil Mohamed
par Mahdi A., septembre 2013 (Human Village 21).
 

Abdoulkader Kamil Mohamed, 62 ans, est Premier ministre depuis près de six mois. Il nous a semblé que c’était le bon moment pour l’interroger sur l’actualité politique, et plus particulièrement sur les solutions que le gouvernement compte apporter aux nombreux défis qui l’attendent, que cela soit le chômage des jeunes diplômés, la qualité de l’enseignement qui mériterait d’être rehaussée, la corruption qui devient endémique, l’éternel problème de l’inadéquation emploi-formation, l’impasse politique qui perdure… Le Premier ministre ne semble pas être pris au dépourvu par nos interrogations, les difficultés à surmonter, il les connaît. Il nous livre son analyse, sans rien omettre des dures réalités, sans rien cacher des nombreux défis, souvent difficiles qu’il s’avère impératif de relever. Pour lui, notre pays a le vent en poupe, des opportunités réelles existent. Les réformes et les actions qui seront entreprises ces trois prochaines années seront déterminantes, elles permettront de poser solidement les jalons d’une croissance durable et soutenue. Il comprend l’impatience de la population de ne pas voir son quotidien évoluer et de ne pas tirer profit immédiatement des fruits de la croissance. Mais il insiste sur la nécessité pour notre pays d’investir massivement les trois années à venir sur le renforcement de nos infrastructures et la formation. Ces investissements s’élèveront à plusieurs milliards de dollars. Il ne prétend pas changer demain Djibouti en un oasis de prospérité ; il semble convaincu toutefois que dans quelques années les retombées profiteront à tous et plus particulièrement aux plus démunis.
L’enjeu, insiste t-il, est toujours le même, faire de Djibouti, la principale porte d’entrée de l’Afrique de l’Est. Dans cette concurrence régionale exacerbée, celui qui joue la bonne partition rafle la mise. Ce qui change, c’est que notre pays n’a jamais eu d’aussi bonnes cartes en main pour faire que ce rêve puisse enfin se concrétiser !
Comme dit l’adage, les pommes tombent rarement loin du pommier : pour ceux qui l’ignoreraient mais également pour la petite histoire, Abdoulkader Kamil Mohamed, n’est nul autre que le frère cadet de Mohamed Kamil Mohamed, fondateur et président du fameux « Club de la jeunesse dankalie » en 1953, sénateur français en 1959, et Premier ministre de la Côte Française des Somalis, en remplacement d’Ali Aref, en 1966.

Monsieur le Premier ministre la corruption demeure endémique dans notre pays pourtant le gouvernement semble ne pas agir de manière énergique. Ce thème était même absent de votre discours de politique générale. Est-ce à dire que la lutte contre ce fléau n’est pas une priorité du gouvernement ?
Je peux vous assurer que la lutte contre la corruption est une priorité du gouvernement. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle pour moraliser la vie politique, nous avons récemment fait adopté à l’Assemblée nationale une loi mettant sur pied une commission nationale totalement indépendante chargée de recevoir les déclarations de patrimoine et d’intérêts des membres du gouvernements, des élus, des responsables des grands exécutifs locaux, et des chefs des grandes administrations. Cette commission pour la transparence financière de la vie politique aura pour mission de surveiller et d’étudier de manière approfondie une éventuelle évolution de richesse d’une personnalité entre le début et la fin de son mandat. L’objectif est de rapprocher ces deux déclarations et d’assurer à l’opinion publique que les élus ne s’enrichissent pas durant la vie politique. En outre elle aura bien évidemment connaissance des revenus afin de vérifier les variations de patrimoine. Il est évident que pour bien mener sa mission cette commission devra être dotée de moyens conséquents, j’y veillerai personnellement.
Cette commission agira en complément des actions de contrôle de l’Inspection d’Etat, ou bien de la Cour des comptes et de discipline budgétaire. Comme vous pouvez le constater, nous sommes dans cette lutte bien outillé. Je veillerai personnellement à ce que ces institutions en place, puissent faire leur travail sans contrainte aucune. Je veillerai en outre à ce qu’elles puissent remplir les obligations qui sont les leurs et qu’elles transmettent à la justice tous les dossiers de malversations constatés et dûment étayés. La corruption est évidemment un frein au développement et à l’efficacité de l’action du gouvernement. C’est la raison pour laquelle nous souhaitons la prévenir en amont, à travers des mesures dissuasives : il y aura davantage de contrôles de l’Etat, des établissements publics mais également autonomes. Aucun dérapage ne sera toléré. Les membres du gouvernement mais également tous les agents de l’Etat doivent le savoir, un bien mal acquis ne profite jamais.

La traite humaine se poursuit à Obock, pourquoi le gouvernement reste inactif sur cette question ? On a l’impression que le gouvernement se satisfait de la situation et qu’il a fait le choix de la politique d’autruche, en s’accommodant très bien de cette situation qui a crée une véritable bouffée d’oxygène dans l’économie locale ?
Je peux pas vous laisser dire n’importe quoi : le gouvernement est en première ligne pour combattre cette activité criminelle abjecte, inhumaine, qui marchandise l’être humain. Des dizaines de personnes ont été arrêtées, elles ont été lourdement condamnées et les véhicules utilisés ont faits l’objet d’une saisie. Mais il nous est impossible de sécuriser nos frontières devant des personnes déterminées à la franchir. Il faut le savoir c’est une marée humaine que l’on voit déferler sur notre territoire. Ces candidats à l’exil sont originaires de tous les pays de la région et rentrent de part et d’autre de nos frontières. On nous accuse de laisser passer les candidats à l’exil. Mais comment pouvons nous honnêtement éradiquer cette déferlante ? Des pays plus riches et mieux outillés pour lutter contre ce fléau, comme les Etats-Unis d’Amérique, n’ont pas réussi à sécuriser leur frontière. Il faut le savoir, ces criminels, qui organisent cette traite, sont très bien organisés. Aussi, il nous faut des moyens pour lutter plus efficacement. L’Office Internationale des Migrations (OMI) essaye de nous appuyer mais c’est insuffisant. Je pense que les pays plus riches qui attirent ces trafics pourraient faire davantage. Nous ne sommes pas les destinataires finaux. Il n’est pas réaliste de vouloir endiguer l’arrivée des victimes de la traite en provenance des pays pauvres tant qu’on n’aura pas réglé la question de la demande dans les pays les plus riches. Il appartient donc aussi aux pays de destination d’intensifier leurs efforts dans ce domaine. Enfin je voudrais signaler que notre pays est touché de plein fouet, puisque il nous arrive de devenir pays de destination par hasard parce que des gens, en route vers le Yémen puis souvent vers l’Europe, se sont trouvés immobilisés sur notre sol pour diverses raisons.

Pourtant une activité économique extrêmement lucrative s’est bien créée à Obock autour de cette activité ?
Pas qu’à Obock ! Partout, toutes les régions sont malheureusement touchées : que cela soit Tadjourah, Ali Sabieh, Djibouti-ville ou bien encore Dikhil. Je vais vous donner un exemple : récemment nous avons arrêté une embarcation avec des candidats à l’exil au départ, tenez-vous bien, de Khor Ambado. Les passeurs étaient essentiellement originaires des pays dont étaient issus ces migrants. Des Djiboutiens étaient impliqués car ils facilitaient la logistique, le ravitaillement des migrants, et les conduisaient le moment venu jusqu’au lieu prévu pour l’embarquement à destination du Yémen. L’embarcation utilisée appartenait à des Yéménites. Ces migrants étaient rentrés du côté d’Ali Sabieh et des dispositions avaient été prises afin qu’une embarcation les attendent sur la plage de Khor Ambado. Nous avons mis fin à cette filière en renforçant les contrôles sur cette zone proche de la capitale. Mais comment faire pour sécuriser les 314 km de façade maritime lorsque nos ressources humaines et financières sont insuffisantes, conjuguées à la perméabilité de nos frontières et au réservoir apparemment inépuisable de personnes prêtes à tout pour échapper à la misère ?
Il faut savoir également que les sommes en jeu sont très importantes. C’est triste à dire et je me répète, mais je crois qu’il n’est pas réaliste de vouloir endiguer l’arrivée des victimes de cette traite humaine en provenance des pays limitrophes tant qu’on n’aura pas réglé la question de la demande pour ces personnes dans les pays les plus riches.

Ne pensez-vous pas qu’un renforcement de la poursuite pénale contre les auteurs aurait un effet de dissuasion certain contre ceux qui s’adonnent à la traite d’êtres humains et de faire comprendre ainsi qu’il n’y a rien à gagner de l’exploitation humaine ?
Oui, il ne fait aucun doute que cela peut avoir un effet dissuasif : d’ailleurs nous préparons un train de mesures législatives contre la traite des êtres humains. Toutes ces mesures viseront à permettre à la justice de poursuivre plus énergiquement les auteurs de ces actes abominables devant les tribunaux. Nous réfléchissons également à créer une section spéciale des forces de l’ordre chargée de lutter contre cette criminalité d’un genre nouveau. Mais l’Etat ne peut pas tout : les associations, la société civile, les chefs coutumiers et religieux ont également un rôle important à jouer. Les interventions au niveau local sont les plus efficaces. Les associations locales ont les moyens de mobiliser les responsables, d’alerter les personnalités religieuses et les chefs traditionnels, et de pourvoir des conseils sur les risques encourus. Nous allons en outre poursuivre et intensifier nos efforts de sensibilisation à l’endroit de nos concitoyens afin de démontrer que la traite des êtres humains est un problème de société ne pouvant être toléré.

Quels seront les moteurs de la croissance en 2013 ?
La croissance restera encore forte cette année, de l’ordre de 5 ou 6%. L’économie djiboutienne se porte bien. Nous présentons un environnement propice à la croissance, à l’investissement et à la création d’emplois. L’un de nos principaux objectifs est de rehausser la confiance en l’économie. Les moteurs de croissance restent les mêmes, à savoir le transport/logistique mais également la construction. Vous connaissez le fameux adage « quand la construction va, tout va » : c’est un bon indicateur de la santé d’une économie.

A la lecture du dernier classement « Doing Business » notre pays est au 171e rang (sur 190 pays). La Banque mondiale nous recommande d’engager des réformes profondes pour améliorer le climat des affaires et l’attractivité des investissements. Comment le gouvernement veut-il s’y prendre ?
L’amélioration du climat des affaires fait partie également des priorités du gouvernement qui a mis en oeuvre des procédures à court et moyen terme en concertation avec cette institution, en vue de corriger le tir et de promouvoir davantage l’attractivité de notre économie nationale. Nous allons travailler d’arrache pied afin de renforcer la confiance. Permettez-moi tout de même de constater que malgré ce classement dont, je me permettrais pas de commenter l’évaluation, le climat d’investissement n’a jamais été aussi élevé dans notre pays. Il est en très forte hausse, les investissements directs étrangers, ont représenté 27,2 % du PIB l’an passé, cette année nous estimons qu’ils seront de 30%. Mieux le stock d’IDE (Integrated Development Environnement) a même atteint en 2012 un montant record, 988 millions de dollars. Ces chiffres parlent d’eux mêmes, ils caractérisent la stabilité et la confiance dont jouit le pays. Pour autant nous ne comptons pas nous arrêter en si bon chemin. Nous voulons accroître davantage le rythme de croissance, afin de créer de l’emploi et lutter contre la pauvreté et la marginalisation, et je précise, Djibouti poursuivra ces réformes tant que cela sera nécessaire. Nous sommes convaincus qu’un environnement adéquat nous permettra d’attirer davantage d’investisseurs qu’ils soient nationaux ou bien étrangers, et d’élever le niveau de compétitivité de nos entreprises surtout les petites et moyennes.

Quels sont les grands axes de ces réformes ?
Les grands axes de ce programme ont trait à la bonne gouvernance, et à l’amélioration du cadre légal des affaires, notamment à travers une plus grande facilitation des procédures administratives et une réforme de la résolution des litiges.
Le gouvernement s’est engagé, à travers une série de réformes et de programmes lancés en concertation avec la Chambre de commerce, à améliorer la concurrence. A cet égard, plusieurs lois et réglementations sont en préparation. Une vaste réflexion sur le sujet est engagée. L’ensemble de cet arsenal juridique est destiné à soutenir les entreprises, à faciliter leur création, à lutter contre la bureaucratie et la corruption. On ne part pas de rien, il s’agira de renforcer l’existant tout en mettant en place de nouveaux mécanismes de simplification des procédures. Sur l’axe juridique, plusieurs actions sont à prévoir dès 2014, dont notamment une importante refonte du code des investissements.

Le « China Merchants Holdings » vient de mettre la main sur 23,5% des installations du PAID, qui possède notamment 66,66% de Doraleh Container Terminal SA, et de 23,1% de Djibouti Free Zone pour la somme de 185 millions de dollars. Comment le gouvernement compte t-il investir cette manne exceptionnelle ?
Ces fonds permettront d’appuyer les grands projets d’investissements que nous comptons mener. Ils serviront d’effet de levier dans nos recherches de capitaux pour mener à bien nos grands projets d’infrastructures, comme ceux du mégaport de Doraleh, du port à bestiaux de Douda, ou bien encore du chantier naval à Obock.

Les investissements chinois sont très importants dans notre pays. Ces dernières années la Chine est même devenu notre 1er partenaire économique. On parle de plusieurs milliards de dollars américains également en instance. Quels sont-ils ?
Les autorités chinoises ont bien compris tout l’intérêt pour leur économie d’investir dans notre pays. Des potentiels inexploités, le fait que ses besoins d’hydrocarbures acheminés depuis la sous-région pourraient-être transportées plus rapidement depuis nos ports par voie maritime, et enfin en raison des opportunités commerciales offertes à leurs entreprises.
Je tiens à vous rappeler qu’un projet de construction d’un oléoduc nous lie avec la République populaire de Chine. Il devrait permettre la liaison entre le Sud-Soudan et Djibouti en passant par l’Ethiopie. Nos discussions portent sur 300 000 barils/jours pour passer en deux ans à 600 000 barils/jours. Il ne m’est pas permis d’évoquer les montants des taxes que pourraient générer les frais de transit pour notre pays. Vous comprendrez que les discussions sont encore en cours mais sachez que ces montants sont très substantiels. Ce projet est d’autant plus important pour notre pays que cet oléoduc sera doublé d’un nouveau corridor routier reliant Djibouti et Juba, traversant l’Ethiopie. A la clé c’est une part du gigantesque marché du fret, qui s’élève à 20 millions de tonnes, passant pour l’heure par le port de Mombassa que nous visons. Il manque peu de choses pour rendre réaliste notre ambition. Il faut savoir que, pour rendre opérationnel dès aujourd’hui le fret du Sud-Soudan depuis nos ports, il manque moins de 400 kilomètres de routes bitumées, essentiellement sur un axe se situant au Sud Soudan. Ce projet transfrontalier a bien évidemment accru le poids de la Chine dans la région puisqu’elle financera les 3 milliards de dollars nécessaires à la réalisation de ce projet. Le rôle de notre pays, comme courroie naturelle de la Corne de l’Afrique, en sera également conforté. Il faut imaginer le potentiel de ce vaste projet transfrontalier. Il va nécessiter la construction de plusieurs nouveaux ports. Un nouveau mégaport conteneur, un complexe pétrolier avec une énorme capacité de stockage, et une raffinerie.
Pékin s’intéresse aussi à nos minerais : je pense au sel du Lac Assal ou encore à la perlite. Des coopérations ont été mises en place dans ce domaine mais également dans le domaine énergétique, notamment dans l’éolien. L’essor de nos infrastructures va également dans le sens des intérêts de la Chine. Leur participation au financement de la construction du futur port minéralier du Goubet, un investissement de 65 millions de dollars, ou bien encore ceux des travaux des deux lignes de chemin de fer électrique en cours de réalisation, l’une de 730 kilomètres visant à relier Djibouti à Addis-Abeba, et de la seconde de 780 kilomètres, qui reliera la ville de Tadjourah à celle de Mekélé en Ethiopie, cette dernière pour un coût d’à près d’un milliard deux cent millions de dollars. Quand on additionne tous ces éléments, cela dresse le tableau d’une Chine bien présente qui est devenue le premier investisseur de notre pays. Je suis d’ailleurs convaincu que ces liens vont encore se raffermir, toutes les opportunités n’ont pas encore été exploitées.

Les relations étroites du RPP et PCC sont régulièrement célébrées par la presse publique. Pourriez-vous nous indiquer si le RPP est idéologiquement un parti communiste ?
(Petit sourire)… Non, le RPP n’est pas un parti communiste pour autant cela nous empêche pas d’être proche d’un parti qui partage avec nous le même souci de contribuer à l’amélioration de la vie de nos concitoyens.

Pourquoi notre pays est-il absent du secteur du transport de fret avec l’Ethiopie ? C’est d’autant plus regrettable que, selon les professionnels du secteur du transit, ils n’arrivent pas à livrer à temps leurs marchandises à leurs clients du fait de l’insuffisance de la flotte de véhicules éthiopiens ? Pourquoi un tel attentisme du gouvernement ? Pourquoi le gouvernement n’impulse pas ce secteur viable et créateur d’emplois ?
Une évidence s’impose : l’offre actuelle de camions sur le corridor est bien en deçà des besoins réels du marché. C’est un handicap. C’est la raison pour laquelle nous souhaitons soutenir ce secteur à travers des actions ciblées d’accompagnement. Pour l’heure le secteur du transport de marchandises reste relativement peu développé en raison de sa structure fragmentée, de la vétusté de son parc, de son coût élevé et également des insuffisances enregistrées en matière d’organisation et de gestion.
Comment surmonter ces handicaps ? Tout d’abord je me dois de rappeler que notre pays s’est engagé, ces dernières années, dans un processus de modernisation du secteur et de développement de ses infrastructures routières.
L’objectif maintenant est de mettre à niveau ce secteur pour qu’il assure son appui à l’activité économique nationale. Dans un premier temps en partenariat avec les professionnels du secteur nous avons déjà amorcé une réflexion afin d’élaborer une stratégie pour soutenir ce secteur. Dès que ce document nous sera remis avec ses conclusions, l’Etat s’engagera à accompagner la modernisation et la réforme du transport des marchandises : c’est une mission prioritaire qui nous a été confiée par le chef de l’Etat. Pour information le gouvernement n’a pas attendu les conclusions de ce document pour agir puisque nous venons d’acquérir près de 500 camions de marchandises que nous comptons rétrocéder au privé à des conditions avantageuses, probablement sous forme de leasing. Mais ce n’est pas tout, la communication avec les pays voisins, est très importante. Nous devons, en matière de route, faire mieux que nos voisins parce que nous ambitionnons d’être un Hub pour la région. Ainsi, de grands chantiers ont été mis en oeuvre par le gouvernement pour améliorer le niveau des différents réseaux de transport, mais également en ouvrir de nouveaux comme celui du corridor nord, avec une route en construction, reliant Tadjourah-Dorrah-Balho pour un investissement de 64 millions de dollars.
Mais il ne suffit pas seulement de construire des routes, leur parfaite tenue est également un impératif qui tient du rôle de notre pays dans le transit et la facilitation des échanges. Il nous appartient de faire en sorte que l’infrastructure qui sera réalisée soit de qualité. Il faut que les entreprises sachent que ces investissements sont considérables et qu’elles doivent par conséquent faire correctement leur travail. Au niveau de l’Etat, il faut que nous puissions aller au-delà de ce qui se fait habituellement au niveau de la réglementation. Il faudra rester vigilant sur la charge : les camions qui doivent transporter 35 tonnes et qui en transportent 50 et qui dégradent nos routes, devront être contrôlés avec rigueur. Deux stations de pesage de camions seront bientôt opérationnelles sur le corridor 1, afin de sanctionner les infractions constatées. Le corridor 2 en sera bien entendu également pourvu.

L’université forme chaque année entre 1000 et 1500 nouveaux diplômés. Où ces derniers iront-ils travailler ? Le marché du travail est-il en mesure de les absorber ? En outre on constate que ces nouveaux diplômés ne répondent pas aux besoins du secteur du privé. Comment expliquez-vous une telle inadéquation entre la formation et l’emploi ? Enfin ne serait-il pas temps de prendre le problème par les cornes et d’établir un plan Marshall pour refonder la formation professionnelle ?
Evidemment la qualité de l’éducation doit-être améliorée, et ce en dépit des progrès remarquables que nous avons accomplis dans les chiffres de la scolarisation primaire et secondaire. L’inadéquation qui existe entre l’offre et la demande de compétences est bien évidemment flagrante, et c’est d’autant plus regrettable qu’aujourd’hui la compétitivité repose sur l’existence d’entreprises qui emploient une main-d’oeuvre formée et qualifiée sur le plan technique, capable d’adopter de nouvelles technologies. Nous sommes bien entendu conscients de cette problématique. Le gouvernement a reçu un mandat très clair du chef de l’Etat : trouver des solutions pour améliorer la qualité de l’éducation, stimuler l’innovation et fournir aux jeunes des compétences adaptées aux besoins du marché. Le gouvernement mobilisera donc toutes les ressources disponibles pour apporter les correctifs indispensables et veiller à ce que nos enfants reçoivent des formations de qualité en vue de pouvoir s’ouvrir les portes de l’emploi et ainsi mettre un terme au chômage des jeunes diplômés. Malheureusement il n’y a pas de solution simple pour lutter contre le chômage des jeunes diplômés mais nous pensons tout de même que l’antidote doit être recherchée dans la formation. Il faut savoir que de nombreuses offres d’emplois n’arrivent pas à trouver preneur car la formation demandée, est souvent à forte technicité et, celle-ci manque cruellement dans notre pays. Aussi, des moyens importants vont être consentis pour mieux adapter la formation à la réalité du marché du travail.
Cela dit, je pense que les entreprises devraient s’investir plus à nos côtés pour améliorer la formation professionnelle. Nous voudrions établir un vrai partenariat avec le privé. Pourquoi ne formerait-il pas eux mêmes les spécialistes dont ils ont tant besoin, notamment les conducteurs d’engins lourds. Je souhaite également renforcer le partenariat privé-public afin de rendre plus performant le système en alternance actuel entre l’entreprise et les centres de formation, avec une évaluation académique en fin de contrat. On pourrait imaginer notamment que, si cette dernière est positive, le contrat de travail alternatif permettra un accès à l’emploi. Il faut le savoir, le public ne peut plus absorber de personnel. C’est la raison pour laquelle il est urgent que l’enseignement aujourd’hui s’adapte à cette nouvelle réalité. L’enseignement de demain devra, en plus de la transmission d’un savoir académique, s’efforcer d’insuffler l’esprit d’entreprenariat chez les jeunes. Bien entendu les jeunes ont besoin d’être aidés à concrétiser leur rêve. Ils ont des idées, ils ont de l’énergie, ils sont nombreux : nous les aiderons à prendre leur avenir en main. Nous financerons leurs projets et leurs initiatives à travers le Fonds de Développement Economique de Djibouti, où une ligne de crédit de près de 3 millions de dollars, sera dédiée à appuyer les jeunes entrepreneurs et les petites entreprises. Il faut bien comprendre que ce gouvernement veut donner une chance à notre jeunesse. Sachez-le, pour trouver du travail aux jeunes, je suis prêt à frapper à toutes les portes.

On constate que le double enseignement arabe pour certains et français pour d’autres se fait au détriment des arabophones qui se retrouvent déconnectés du marché du travail. Pour eux un vrai problème d’emploi se pose. Pensez-vous pas que cette question devrait être rapidement tranchée ?
Je ne crois pas que votre raisonnement tient. Je ne vois pas de quel problème d’emploi les arabophones souffriraient dans notre pays. A ma connaissance ils sont confrontés aux mêmes difficultés que les autres dans la recherche d’un emploi. Un ingénieur arabophone est aussi efficace dans la réalisation de ses tâches professionnelles qu’un ingénieur francophone ou bien anglophone. Personnellement je pense que le questionnement aurait dû être le suivant : étant donné la sphère géographique qui est la nôtre, est-il toujours aussi opportun d’offrir dans notre système éducatif une place aussi importante à l’enseignement du français ?

Le site du Goubet est cité comme l’un des plus beaux sites de plongée du monde. Aujourd’hui le gouvernement se lance dans de grands projets économiques au Lac Assal et sur le site du Goubet jusqu’à ce jour préservés. Le risque de voir ces lieux uniques au monde totalement défigurés semble inévitable. Est-ce à dire que l’économie doit toujours avoir le pas sur les questions environnementales ? Une étude d’impact environnementale crédible a-t-elle été menée sur les risques potentiels pour notre écosystème ? Enfin la direction de l’Environnement a–t-elle été consultée avant que le gouvernement ait délivré la concession à un opérateur privé ?
Effectivement des projets sont en cours de réalisation à proximité de ces sites. Nous n’avons pas pris de décision hâtive, nous nous sommes conformés aux textes en vigueur. Au préalable bien évidemment une étude d’impact environnementale rigoureuse a été menée. Celle-ci a démontré qu’il était possible de concilier préservation de l’environnement et développement économique, de manière harmonieuse sur ces sites. Et, c’est suite aux conclusions de cette étude que la direction de l’Environnement s’est prononcée, et qu’elle a donné son assentiment au démarrage de ces projets sur ces sites. Cela ne signifie pas que nous avons donné un blanc-seing aux investisseurs. Nous comptons évaluer annuellement les conséquences sur l’écosystème, que cela soit au niveau du Lac Assal, ou bien au Goubet afin d’avoir l’opportunité de corriger le tir le cas échéant, et par là même de minimiser les dégâts qui auraient pu être occasionnés à la beauté et à la richesse exceptionnelle de ces lieux. Les conséquences d’un désastre écologique sur ces sites pourraient causer des conséquences irréversibles pour notre environnement. Il y a beaucoup, beaucoup à perdre au Goubet et au Lac Assal, et nous ne nous serions pas lancés dans cette entreprise s’il existait un risque écologique. Je pense que le pays a effectivement besoin de créer des emplois mais pas à n’importe quel prix ! Nous avons un devoir vis à vis des générations futures, notamment celui de lui léguer un patrimoine environnemental préservé.

Vous connaissez bien le pays, que vous inspire le succès relatif de l’USN aux dernières élections législatives ?
Pour être honnête j’ai été très surpris. Nous ne nous attendions vraiment pas un tel résultat de l’opposition. Il faut bien reconnaître que c’était un attelage improbable, hétéroclite, regroupant des personnes qui n’ont aucun point en commun entre eux, aucun programme, aucune feuille de route pour le pays. Pourtant, et c’est un fait, ils ont réussi à percer. C’est toujours plus facile lorsque l’on n’a ni bilan ni projet de société à proposer. Là où nous avons péché pour notre part, c’est que nous avons lourdement sous-estimé le poids et l’implication des courants religieux intégristes dans la campagne électorale. Certains d’entre eux, se sont mêmes présentés aux électeurs en prétendant qu’en votant pour eux, c’est le paradis sur terre qu’ils leur promettaient. Pour ma part je ne crois pas que l’islam politique soit une solution. Regardez la Tunisie ou bien encore l’Egypte, ces expériences ont révélé que les islamistes sont, pour l’heure, inaptes à l’exercice du pouvoir. Ils se sont disqualifiés et on ne peut leur confier la responsabilité ni d’un Etat ni même d’un gouvernement.

Vous semblez convaincu que religion et politique ne font pas bon ménage, pourquoi ?
Oui j’en suis convaincu. Je crois profondément que la démocratie est impossible sans la liberté et la diversité des opinions. Je crois également que la démocratie implique, que personne ne puisse prétendre agir selon les préceptes d’une vérité selon laquelle il peut affirmer, dans le domaine politique « cela est vrai » et « cela est faux ». Autrement, cela sous entend que celui qui détient cette vérité pourrait prétendre également, si l’on suit son raisonnement, prendre la place du corps politique, et guider les choix du pays. Je ne peux pas cautionner cette forfaiture. L’autre enjeu de taille, et c’est le plus dangereux je crois, dans notre pays les mosquées ont toujours côtoyé les églises chrétiennes et orthodoxes. Les minorités religieuses pratiquent librement leurs cultes religieux dans notre pays. C’est à cet équilibre religieux, que ces personnes veulent s’attaquer. Le risque de le voir voler en éclat si les islamistes arrivent au pouvoir, est malheureusement bien réel. Cette tolérance religieuse assurée par la Constitution mais également par un esprit séculier de tolérance et de respect du culte d’autrui se verra fragiliser. La montée en puissance d’un fondamentalisme islamiste, depuis une dizaine d’années, met en péril ces acquis. Il est hors de question de perdre face à la montée d’un islamisme radical qui se sert des mosquées pour prendre le pouvoir en récupérant le sentiment religieux et ses symboles à des fins électoralistes. Le gouvernement n’a pas su voir à temps que ces personnes avaient un agenda politique. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire, c’est la raison pour laquelle des mesures ont été prises afin de limiter l’utilisation des mosquées aux seules cinq prières quotidiennes, et d’écarter des prêches du vendredi, les imams soupçonnés d’appartenir aux intégristes.

Envisagez-vous d’ouvrir un dialogue avec l’opposition afin de sortir le pays de l’impasse politique actuelle ? Ne pensez-vous pas que c’est au plus fort de tendre la main au plus faible ?
A ce que je sache cette main tendue n’a jamais été refermée ! Pour preuve nous venons d’entamer un début de dialogue politique avec l’opposition mais vous comprendrez que je ne puisse en dire plus pour le moment. Cela dit, le plus important ce n’est pas de négocier mais, c’est de négocier de bonne foi pour arriver à des solutions. Puisque, vous pouvez négocier des heures, des jours, des semaines, des mois ou voire même des années durant, si l’une des parties n’a pas la volonté d’arriver à un résultat positif, vous n’arriverez pas à un résultat. Nous souhaitons que, chacun vienne et, que de bonne foi on parvienne à une solution.
Il est évident que pour les électeurs qui ont voté pour la coalition de l’USN aux élections du 22 février dernier, certaines attitudes peuvent paraître inacceptables et injustifiées. C’est vrai qu’on a du mal à imaginer que certains leaders de l’opposition qui, jusqu’à présent, ont fait preuve de beaucoup de responsabilité, puissent continuer à contester les résultats qui ont été reconnus par l’ensemble des observateurs étrangers et validés par le Conseil Constitutionnel. Il me semble que la seule préoccupation de l’opposition, c’est d’empêcher le gouvernement de faire son travail, c’est ce qui est inacceptable. Parce qu’il faut comprendre, l’opposition n’a pas de bilan à présenter. C’est le gouvernement qui aura un bilan à présenter. Donc, les actions de rue n’avancent pas le pays, cela ne pourra que nous retarder. Alors, j’invite l’opposition à accepter le dialogue franc. Nous, notre souhait, c’est que notre pays continue à aller de l’avant, à améliorer la vie des Djiboutiens les plus démunis, parce que Djibouti, cela devrait être notre demeure commune. Pour notre part le gouvernement garde sa main tendue au dialogue. D’ailleurs l’opposition devrait savoir qu’elle aura vraiment beaucoup plus de chance de réussir dans ses revendications en dialoguant d’abord avec la majorité. Maintenant l’opposition estime que la meilleure manière de se faire entendre, c’est de passer par la rue, de refuser de siéger au Parlement et de courir les chancelleries. C’est dommage même s’il est vrai que c’est elle qui en assume la responsabilité. Nous sommes obligés de constater que ce n’est pas la voie la plus appropriée pour s’exprimer et qu’en elle-même, elle comporte des risques. C’est la raison pour laquelle nous espérons sincèrement que ces discussions qui s’ouvrent permettront enfin de sortir de cette impasse.
En ce qui nous concerne, le gouvernement a une double responsabilité, celle de préserver la paix sociale et de faire respecter la loi. Si aujourd’hui, nous nous en tenons uniquement au respect de la loi, il est vrai que nous serions dans une autre dimension par rapport à certains actes inconsidérés, puisqu’à plusieurs moments, la loi a été violée. Ceci dit, rester dans le tout-sécuritaire, dans le tout-règlementaire ou judiciaire, n’est pas la solution. C’est la raison pour laquelle, le chef de l’Etat garde sa main tendue. Je pense que le plus important c’est que chacun garde la sérénité. Quel que soit le différend, tôt ou tard, nous serons obligés de trouver une solution, un compromis et donc, autant le faire dès à présent dans l’intérêt de notre pays, et de nos concitoyens, plutôt que d’arriver à des extrêmes qui seront difficiles à réparer.

Propos recueillis par Mahdi A.

 
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