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Cérémonie d’investiture du président de la République
par Mahdi A., mai 2016 (Human village 27).
 

Hier matin, 8 mai 2016, Ismaïl Omar Guelleh a prêté serment devant une salle pleine à craquer. La cérémonie a été organisée au palais du Peuple. De nombreux chefs d’État ou de gouvernements étrangers avaient fait le déplacement pour l’évènement, à l’instar du soudanais Omar Hassan El-Bachir, du rwandais Paul Kagamé, l’éthiopien Hailemariam Desalegn, le somalien Hassan Cheikh Mahamoud et le saotoméen Patrice Trovoada. Étaient également présents pour la prestation de serment, hauts responsable des corps constitués, membres du gouvernement, membres du Parlement, responsables d’institutions publiques, représentants de la société civile, du corps diplomatiques étrangers accrédités à Djibouti.
Pour faire honneur à cet événement politique, le palais du Peuple a fait peau neuve, sa façade a été entièrement repeinte et ses abords ont fait l’objet d’importants travaux de réfection, notamment les jardins, les artères mitoyennes ont été goudronnées et le marquage au sol rafraichi. Sur d’autres voies les imperfections ont été corrigées. La capitale s’est drapée de sa plus belle robe.
Pour des raisons de sécurité et pour libérer les voies de circulation aux nombreux convois officiels, la journée du dimanche 8 mai 2016 avait été déclarée fériée.
Pour l’occasion une impressionnante logistique a été déployée et des mesures spéciales de sécurité ont été prises à Djibouti et dans l’ensemble du territoire. Ces mesures de sécurité renforcée visaient à se prémunir d’une quelconque attaque terroriste dirigée par des shebbabs somaliens le cas échéant.


Cérémonie
La cérémonie a débuté avec le ballet des nombreuses délégations, accueillies par des chants et des danses traditionnelles du pays sur l’esplanade du palais du Peuple. La cérémonie était intégralement retransmise en direct à la télé. La cérémonie d’investiture est codifiée, cinq séquences en fixent le rythme. L’ouverture de la cérémonie se fait par la revue des détachements militaires réunis sur l’esplanade pour le salut militaire au chef de l’État, au rythme des tambours et des instruments à vent de l’armée. Il leur rendra le salut conformément aux usages protocolaires. Cette séquence est suivie par la lecture de la Fatiha, puis l’annonce des résultats des élections présidentielles par le président du Conseil constitutionnel. Un moment de solennité a gagné la salle lors du serment, le président Guelleh a répété, après le président du conseil des oulémas, les termes du serment, en gardant la main droite sur le Coran. Le temps fort, le plus attendu de la cérémonie, est sans nul doute le moment du discours. Dans le premier discours de son nouveau mandat, Ismaïl Omar Guelleh s’est voulu résolument optimiste. Il a présenté les grands axes de la politique qu’il va mener ces cinq prochaines années, les nouvelles orientations de la feuille de route de son prochain gouvernement. Il réitère essentiellement les engagements pris lors de la campagne. Son discours a été longuement ovationné.

Un discours optimiste, qui a foi en ses citoyens
Il annonce qu’il va poursuivre et renforcer la politique d’intégration économique avec nos voisins, qu’il compte remettre sur pied l’administration, lutter contre la corruption, améliorer l’enseignement, lutter contre le chômage… Comment compte t-il parvenir à réaliser ces objectifs ? Il compte sur chacun d’entre nous…
La clé de voûte de son ambition repose sur la notion de citoyenneté, d’ailleurs il demande à la population de prendre en main sa destinée ! Le chef de l’État veut mettre chaque Djiboutien face à ses responsabilités. Il indique ainsi que, seul, il ne peut rien. Il part du postulat que l’amour que tout un chacun porte à la patrie, à la nation, à notre « demeure commune », guidera chacun de nos pas, chacun de nos actes pour améliorer l’existant et aller encore plus loin sur le chemin de notre développement. « Notre conviction absolue c’est qu’un peuple ne s’élève que par son caractère et non grâce à la hauteur de ses monuments. Il y arrive si chacun, à son niveau, devient acteur de sa citoyenneté, créateur d’idées, générateur de solidarité et porteur du message universel de paix et d’espoir ». Et d’ajouter « c’est ainsi que se bâtit une citoyenneté moderne, forte et exemplaire. Et c’est ce chemin que nous allons emprunter, ensemble, en hommes libres, sûrs de notre capacité à réformer autant que de besoin ».

Renouveler en profondeur la politique de l’administration, de l’éducation, de la solidarité et élaborer une nouvelle vision
Il entend opérer un changement profond des habitudes dans l’administration. Cette stratégie est d’ailleurs tellement urgente que le président n’a pas attendu d’être officiellement investi pour demander au Premier ministre de s’atteler à la tâche. C’est ainsi dans le cadre de la réforme de l’administration qu’une réunion s’est tenue la semaine dernière à la primature. Elle visait à faire un état des lieux en vue d’accélérer la réforme des structures et des missions des différents organes de l’État.
La lutte contre la corruption est aussi à l’agenda de ce quatrième mandat. Le président insiste sur la nécessité d’élever le niveau de rigueur dans la gestion des deniers publics, bref il propose de tourner la page sur les errements passés et espère un nouveau départ pour notre pays, pour bâtir une nouvelle espérance.
« Notre citoyenneté doit être le levain d’une administration moralisée, rigoureuse et éthique, parce que l’administration est l’émanation de la République ». Il faut quand même constater que pour mener ce combat contre la corruption et la moralisation de la vie politique, bien au delà du sursaut citoyen qui est demandé et attendu de tous, pour endiguer cette pandémie, le président doit probablement compter sur un nouvel instrument dont il vient de doter sa boite à outils : la commission nationale de lutte contre la corruption. Cette commission pour la transparence financière de la vie politique a pour mission de surveiller et d’étudier de manière approfondie une éventuelle évolution de la richesse d’une personnalité politique entre le début et la fin de son mandat. Pour ce faire elle aura bien évidemment connaissance des revenus afin de vérifier les variations de patrimoine. A noter également que cette commission agira en complément des actions de contrôle de l’Inspection d’État, ou bien de la Cour des comptes et de disciplines budgétaires. On constate que le président semble bien outillé pour mener sa croisade si le cœur lui en dit vraiment.

Concernant l’enseignement, qui souffre de graves maux et de carences énormes, qui pénalisent doublement les entreprises, non seulement en terme d’efficacité mais plus encore du fait du déphasage ahurissant qui perdure ad vitam entre les attentes du marché du travail et les formations dispensées par l’éducation nationale, le chef de l’État confesse indirectement son échec. A cause des défaillances profondes du système scolaire actuel, il se veut humble sur la question et se montre ouvert à explorer des solutions alternatives d’apprentissage dans les écoles. La notion de citoyenneté n’est jamais très loin dans son discours, c’est le fil rouge du déroulé de son intervention. Aussi, encore une fois, il en appelle à la population et l’invite à mettre la main à la pâte pour relever le défi. Les citoyens, les chefs d’entreprises, les parents d’élèves, les enseignants : tout le monde est invité à agir et à participer pour fonder l’école de demain.
Le président ne s’interdit rien, il se dit prêt à renverser la table si nécessaire et à tout remettre en question. Il propose à tous de contribuer à la réflexion afin d’« inspirer à notre système éducatif, ingéniosité et audace afin qu’il continue de former les leaders de demain, parce que l’éducation est l’âme de la République ». Sans être devin on peut voir pointer une prochaine assisse nationale sur la question de l’enseignement. Il faudra affronter ce problème sans tabou, en se demandant comment adapter au mieux notre jeunesse au monde professionnel du XXIe siècle. On ne saurait trop recommander pour lancer une réflexion la brillante analyse du système actuel proposée par l’ancienne ministre, Nimo Boulhan Houssein dans Regard(s) sur l’école djiboutienne [1]. Elle y rêve de voir émerger un système éducatif qui ne soit plus basé sur la norme mais sur la découverte et le renforcement des talents de chacun. Elle y préconise de revisiter l’enseignement rigide actuel en l’adaptant aux besoins personnalisés des enfants, et de mettre l’accent sur la lecture. Elle part du principe que qui sait lire, sait écrire. Bref, elle s’interroge sur ce qui vaut la peine d’être appris aux enfants. Cela semble être une bonne amorce pour ouvrir le débat sur l’école de demain...

La solidarité continuera à rester une préoccupation essentielle du nouveau gouvernement
Conscient des difficultés que continuent à vivre les parties les plus importantes de notre population, le président se fixe comme objectif de continuer à améliorer le sort des plus démunis de la communauté. « Notre citoyenneté doit rendre notre action sociale suffisamment attentive aux besoins des plus fragiles pour jeter les ponts de solidarités entre les hommes et entre les territoire, parce que c’est, la vocation d’une république, c’est là son premier devoir. »

Renforcement de l’intégration économique régionale pour soutenir la croissance élevée de notre pays, pour résoudre la question de l’emploi, la meilleure arme contre la récession…
Le président indique qu’il va continuer à inscrire sa politique dans la continuité, celle de transformer Djibouti en un véritable hub pour la sous région. Sur ce point il faut reconnaître qu’il ne s’agit pas de la pire des stratégies. Accrocher notre économie à la locomotive éthiopienne, conjugué au partenariat économique avec la Chine, aura permis de tirer notre croissance très haut et d’améliorer de manière soutenue les conditions de vie de la population. Selon les estimations du FMI, la croissance sera de 6,5% en 2017. « Enfin, la promesse de cette citoyenneté doit également s’accomplir en faisant prospérer notre économie afin qu’elle donne à nos jeunes et à nos familles les emplois et les opportunités nécessaires à leur épanouissement. Pour cela, nous mettrons toutes nos énergies, toutes nos convictions dans la réalisation des projets structurants, certes coûteux, mais ô combien nécessaires à notre croissance d’aujourd’hui et de demain.
Il s’agit, bien entendu, de ces routes, ces ports, ces chemins de fer, qui sont autant de voies qui nous mènerons non seulement vers la prospérité, chez nous, mais permettront, aussi et surtout, à notre continent de tisser les liens, nécessaires pour échanger, commercer et ainsi engranger les opportunités pour une croissance africaine inclusive et pérenne. »
D’un revers de main il rejette les commentaires et les appréhensions de ceux qui refusent une accélération de l’intégration économique avec notre grand voisin. Le chef de l’État estime que cette interdépendance économique, est le meilleur moyen de sceller le sort des deux nations et donc d’éloigner à tout jamais un quelconque risque de conflits ou de rivalité. L’exemple de l’Union européenne semble confirmer cette thèse du chef de l’État. « Il nous appartient à nous, Africains, de rapprocher nos peuples, d’unir nos forces, d’intégrer nos économies, les lier de telle sorte que les conflits et les rivalités deviennent obsolètes ! Si oui ou non, allons-nous contribuer au progrès de nos voisins, et ainsi assurer notre prospérité ? Allons-nous, ainsi, rester enfermés dans des considérations dépassées et des principes surannées qui nous feraient vivre dans la crainte du voisin ? »

Pied de nez au discours d’Accra d’Obama ?
Le chef de l’État semble faire un pied de nez au fameux discours d’Accra (Ghana) du président américain, lorsque ce dernier avait déclaré à l’adresse des chefs d’État africains :« On a besoin d’institutions fortes et non d’hommes forts en Afrique ». Il lui oppose cette autre conviction sous les applaudissements d’un parterre de chefs d’Etat de la région : « Nous croyons en notre capacité à bâtir des hommes forts et des États solides, garants de la souveraineté et de la prospérité de nos peuples ». Il indique son refus de voir imposer le modèle de démocratie à l’occidentale au continent africain. Il rappelle aussi qu’il appartient à chaque peuple de définir sa voie vers son développement et le système politique sous lequel il souhaite vivre, en tenant compte de son histoire mais également de ses spécificités culturelles. C’est courageux !
« Nombreux sont ceux qui mettent en doute notre capacité à mener de front nos projets d’avenir. » Et d’ajouter sous forme d’avertissement à l’Occident et probablement aussi à Dubaï : « A ceux là, nous leur répondons que nos ambitions n’ont d’égales que notre volonté de nous affranchir de tout ce qui pourrait brider nos énergies et nos talents et que plus que jamais, nous avons foi en l’avenir. »

La CPI et le cas Omar Hassan El-Bachir
Omar Hassan El-Bachir est recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre depuis 2009 et génocide depuis juillet 2010 dans le cadre du conflit au Darfour qui a fait plus de 300 000 morts et deux millions de déplacés. La République de Djibouti étant signataire du statut de Rome et membre de la CPI, le gouvernement était tenu d’appréhender le président soudanais et de le livrer à la justice internationale. Or, sur cette question de la CPI, la messe a été dite. De nombreux pays africain ne lui reconnaissent aucune légitimité, l’Union africaine a dénoncé en mai 2013 « la chasse raciale » de la CPI contre les Africains. D’ailleurs, dans sa déclaration du 9 décembre 2013, elle réaffirme à l’adresse de la CPI qu’« aucune poursuite ne doit être engagée devant un tribunal international contre un chef d’État ou de gouvernement en exercice ou toute autre personne agissant ou habilitée à agir en cette qualité durant son mandat [2]. » Enfin concernant la CPI, le chef de l’État s’est déjà publiquement prononcé sur la question, lors d’un entretien à Jeune Afrique : « Avoir adhéré à la CPI n’a rien apporté d’autre aux Africains que le risque d’être poursuivis – et seulement eux [3]. Et ils ont eu le culot de confier ce travail à une Africaine ! Quand je pense que la première chose que les Américains ont exigé de nous quand ils ont installé une base à Djibouti, c’est l’immunité totale pour leurs ressortissants, quel que soit le crime commis, cela me laisse songeur… » [4]. Enfin si cela était encore nécessaire l’inauguration le 11 février dernier, du don soudanais à notre pays d’un hôpital militaire dénommé Omar Hassan El-Bachir, d’une capacité de 120 lits et dont le coût est estimé à près de 20 millions de dollars, témoigne des liens solides qui unissent les nations.

Les conflits régionaux… et une proposition de médiation !
Face aux crises qui ravage le monde musulman, que cela soit au Yémen, en Syrie, en Irak contre l’Etat Islamique, la guerre en Turquie contre les Kurdes, en Somalie contre les Shebbabs, ou bien encore le conflit libyen le chef de l’Etat exprime son incompréhension, sa douleur de voir les choses évoluer de manière aussi tragique, sa tristesse de voir des vestiges millénaires disparaître, son émotion de voir des populations frères s’entredéchirer… A la veille de ce mois béni du Ramadan, il veut adresser un message de paix, un message de tolérance, un message de réconciliation et d’unité à la communauté de l’ « Oumma ». Devant l’impasse de la situation, il veut inciter les pays en conflit à s’engager dans une autre voie, celle du dialogue… C’est ainsi qu’il indique la disponibilité de la République de Djibouti à essayer de contribuer à rapprocher les points de vues des protagonistes et plus spécifiquement au Yémen où notre connaissance du pays, nos liens d’amitié et nos nombreux relais sur place pourraient faire la différence ! Les Saoudiens vont-ils savoir saisir la perche tendue par le chef de l’Etat ? Rien n’est moins sûr...
« Face à un monde de plus en plus menaçant et devant la tentation de l’extrémisme qui met en péril notre vivre-ensemble, nous croyons à la tolérance, à la modération, à la générosité, à l’ouverture aux autres, à toutes ces valeurs communes aux deux mondes auxquels Djibouti appartient. A l’heure où le monde musulman et les nations arabes sont confrontés à des divisions sans précédent, nous souhaitons communier et exprimer, plus que jamais, notre attachement à l’unité de la Oumma et à la fraternité et à la solidarité entre ses membres. Nous déplorons d’assister à la chute de ces villes, de ces civilisations millénaires, berceaux de l’islam ; de les voir emprunter le chemin funeste de l’auto destruction et du déshonneur. En cédant au sentiment d’impuissance et au cynisme, notre Oumma semble s’accommoder de ces conflits et de ces injustices. Pire, elle renonce.
En n’agissant pas pour son unité, c’est son identité, son essence qu’elle remet en question. C’est la raison pour laquelle il est vital que nous sachions raison garder, que nous aidions nos frères à retrouver le chemin du dialogue et de la cohésion. »

Conclusion
La citoyenneté comme salut de la nation ! Encore faut-il que tout le monde rame ensemble et dans la même direction. Encore faut-il que la population ait reçu une bonne formation citoyenne, indispensable pour comprendre ce que l’on attend d’elle. Cela va être laborieux pour mettre tout le monde sur la même ligne, avec les mêmes objectifs… Ce qui a fonctionné au Rwanda, à coups de bâton, n’est pas forcément applicable ou transposable à Djibouti du jour au lendemain. Mais ne décourageons pas le chef de l’État. L’édification d’une véritable culture citoyenne prendra un peu de temps et il appartient à l’État, d’inculquer, de faire germer cette notion de citoyenneté au sein de la population.
Quant aux promesses de campagne du chef de l’État, on peut imaginer que la future composition du gouvernement qu’il annoncera probablement jeudi 12 mai, nous indiquera ce qu’il en sera durant les prochaines années…

Mahdi A., photos Hani Khiyari


[1Nimo Boulhan Houssein, Regard(s) sur l’école djiboutienne, Londres, Tingal, 2015.

[2Décision UA, paragraphe 10 , voir en ligne.

[3Notons que Radovan Karadzic a été condamné à 40 ans de prison par la CPI le 24 mars 2016 pour le siège de Sarajevo et le massacre de Srebrenica.

[4Jeune afrique, n° 2822 du 7 février 2015.

 
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