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Trois trajectoires de sécession dans la Corne de l’Afrique : le Somaliland, l’Érythrée et le Soudan du Sud
par Sonia Le Gouriellec, septembre 2013 (Human Village 21).
 

« Une métaphore politique » : c’est en ces mots que R. Patman décrivait les États de la Corne de l’Afrique et leurs trajectoires [1]. La naissance d’un nouvel État au Sud du Soudan transforme une nouvelle fois la géographie politique de la Corne de l’Afrique. La multiplication du nombre d’États, et donc de frontières, est l’un des paradoxes de la période post-Guerre froide, marquée par la globalisation et l’abolition des frontières. Ce constat est particulièrement vrai dans la Corne de l’Afrique, lieu des deux dernières naissances d’États internationalement reconnues. L’Érythrée, le Somaliland et le Soudan du Sud ont choisi la sécession, la forme la plus radicale d’autodétermination. Ces nouvelles entités, dont la naissance s’est faite au nom de la paix et la stabilité, remettent cependant en question l’équilibre régional. Pourquoi ces entités ont-elles fait sécession ? Assistons-nous à une fragmentation politique illimitée de la Corne de l’Afrique ? Cette fragmentation régionale est-elle le signe d’un déclin de l’État face à la volonté d’appropriation des territoires par des identités infranationales ? La reconnaissance de l’Érythrée et du Soudan du Sud par une communauté internationale pourtant réticente à créer ce type de précédent est à ce titre remarquable.
Notre propos n’est pas de revenir sur le « droit » de sécession mais d’analyser les trajectoires sécessionnistes de ces trois États par une approche comparative. Chaque Etat ayant son histoire propre, ses ressorts politiques, sociaux, économiques, nous ne proposons pas de revenir sur le processus de formation de l’État, défini par Bruce Berman et John Lonsdale comme un processus historique conflictuel, involontaire et largement inconscient [2]. Néanmoins, et alors qu’un nouvel État a fait son apparition sur la scène régionale, il nous semble pertinent de retracer les trajectoires de ces trois sécessions, en mettant en évidence leurs similarités. Il nous semble indéniable qu’elles sont à certains égards comparables et permettent de faire émerger une problématisation commune de la généalogie de ces sécessions.

Balkanisation, fragmentation, scission, partition ?
Rappelons tout d’abord les différences entre ces terminologies. Selon Stéphane Rosière, la balkanisation est : « le processus de fragmentation d’un État en au moins trois nouveaux États (…) si un État “primaire” est divisé en deux nouvelles entités, on peut préférer les notions de scission ou de partition » [3]. Ainsi la notion de balkanisation, souvent employée avec une connotation péjorative, ne correspond pas à la réalité de nos cas d’études. En effet, l’Érythrée et le Soudan du Sud se sont séparés d’une entité qui existe toujours. Le cas du Somaliland est plus problématique, puisque l’État somalien s’est effondré et qu’une autre entité, le Puntland, s’est déclarée autonome. En revanche, la sécession est bien l’aboutissement d’un processus de désintégration politique. Si l’intégration politique se définit comme un processus par lequel les acteurs, de systèmes politiques distincts, sont persuadés qu’ils doivent loyauté à un nouveau centre de pouvoir, prévalant sur l’ancien système [4], lors d’une sécession les acteurs décident à l’inverse de retirer leur loyauté du centre juridique et de le donner à un nouveau centre. En interne, une sécession signifie donc la dissolution du pacte existant et marque un coup d’arrêt à la capacité de l’État à gouverner sur tout le territoire. La sécession est donc le retrait d’une entité constitutive d’un ensemble établi et reconnu internationalement et la création d’un nouvel État souverain.
La reconnaissance internationale est en générale l’étape suivante. Cet acte fait entrer le nouvel État dans l’ordre juridique internationale en lui attribuant des droits et des obligations. Néanmoins la reconnaissance reste un acte discrétionnaire et bilatéral que le Somaliland attend par exemple toujours.

La reconnaissance internationale des nouvelles entités
Le système international ne reconnait qu’aux États certains pouvoirs, droits et devoirs, alors que les gouvernements ne sont reconnus que comme les agents d’États légitimes [5]. En effet, deux principes contradictoires guident la communauté internationale : le droit à l’autodétermination et le respect de l’intégrité territoriale. En général, l’instauration de l’autonomie est préférée à la sécession, mais cette dernière reste parfois l’unique mode de résolution des conflits.
Ainsi, l’Érythrée a accédé à l’indépendance, après l’autorisation préalable du nouveau régime en place à Addis Abeba, et son engagement à reconnaitre les résultats du référendum d’autodétermination. L’indépendance est ainsi déclarée de facto en 1991, et de jure en 1994 après le referendum en avril 1993.
Concernant le Soudan du Sud, ce sont les accords de paix inclusifs, ou Compehensive Peace Agreement, (« accords de Naivasha »), signés au Kenya le 9 janvier 2005 par la rébellion sudiste de John Garang (Mouvement populaire de libération du Soudan - SPLM) et Ali Osmane Taha, le vice-président du Soudan, qui ont ouvert la voie au référendum d’autodétermination. En effet, ces accords prévoyaient une large autonomie du Soudan du Sud, ainsi que la tenue d’élections démocratiques dans l’ensemble du Soudan un an avant la fin de la période de transition. Puis ils octroyaient, au terme d’une période intérimaire de six ans, la possibilité de choisir, par référendum, entre l’indépendance et le maintien au sein du Soudan.
Le Somaliland s’est, quant à lui, autoproclamé indépendant selon la même logique que l’Erythrée, mais cette indépendance n’est pas internationalement reconnue. L’ancienne colonie britannique bénéficiait en 1991 d’une autonomie de facto, en l’absence de pouvoir central légitime à Mogadiscio. La capitale Hargeisa s’est dotée de tous les instruments de la puissance régalienne (drapeau, monnaie, etc.). Le président du SNM (Mouvement national somalien) proclame, en mai 1991, la nullité de l’acte d’union du 1er juillet 1960 et déclare l’État souverain. Or la déclaration d’indépendance est un acte juridiquement controversé et n’est pas validé par la communauté internationale. Le Somaliland a proclamé son indépendance unilatéralement à plusieurs autres reprises ensuite : notamment en mai 1993 et en 1997, à l’occasion de « conférences nationales » qui devaient mener à l’adoption d’une constitution. Cette indépendance est inscrite dans l’article premier de la Constitution, adoptée en mai 2001 : « The country which gained its independence from the United Kingdom of Great Britain and Northern Ireland on 26th June 1960 and was known as the Somaliland Protectorate and which joined Somalia on 1st July 1960 so as to form the Somali Republic and then regained its independence by the Declaration of the Conference of the Somaliland communities held in Burao between 27th April 1991 and 15th May 1991 shall hereby and in accordance with this Constitution become a sovereign and independent country known as “The Republic of Somaliland” » [6].
Dans les trois cas, le scrutin référendaire a recueilli des scores élevés et montre l’adhésion du peuple aux mouvements d’indépendance. Le scrutin d’autodétermination érythréen a été approuvé par 99,8% des électeurs. Le référendum somalilandais du 31 mai 2001, en faveur de la nouvelle constitution qui réaffirme le statut indépendantiste de l’État [7], fut approuvé par 97% des votes bien que les résultats soient certainement surestimés. Au Soudan du Sud, en 2011, près de 98% des votants approuvaient la sécession malgré les contestations et les intimidations dénoncées.

Similarité des trajectoires sécessionnistes
L’analyse montre qu’au moins trois éléments sont nécessaires pour faire sécession [8] : une communauté distincte, un territoire, et une cause de mécontentement.
Une communauté distincte. Le terme « communauté » que l’on préfèrera à celui de « nation », trop souvent confondu avec celui d’État. D’autant que ce terme permet d’inclure toutes les communautés (groupes ethniques, tribus, etc.). Cette communauté est distincte par la culture, la langue, la religion, etc. Mais surtout les membres de cette communauté se perçoivent différemment. Ils adhèrent au projet du vivre ensemble, ce qu’Anderson a appelé la « communauté imaginée » [9]. Déjà, à la fin des années 1960, Samuel Huntington soulignait l’importance de l’établissement d’une communauté politique et d’une légitimité populaire pour la stabilité de l’État [10]. La naissance d’une « communauté imaginée » est aussi l’expression d’un rapport de domination politique, économique ou social. La langue peut être un vecteur d’affirmation, la religion joue aussi un rôle essentiel. Elle est un marqueur identitaire et organise la communauté. L’histoire coloniale est également un facteur de sécession, les communautés se vivant différemment.
En effet, la colonisation est un autre point commun aux trois trajectoires sécessionnistes étudiées ici. En Somalie, les Anglais établissent en 1887, sur le nord, le protectorat du British Somaliland. Et en 1889, les Italiens établissent un protectorat sur le sud de l’actuelle Somalie, la Somalia italiana. Dans le mouvement de décolonisation de l’Afrique des années 1960, le Somaliland britannique se déclare indépendant le 26 juin 1960. Mais il décide six jours plus tard, de fusionner avec l’ex-colonie italienne pour former la République de Somalie. Ces six jours d’indépendance vont jouer un rôle important quelques décennies plus tard. La décision de se joindre à la Somalie du Sud puis de s’en séparer peut être comparée à la décision du Bengale de rejoindre le Pakistan en 1947 puis de rompre et de créer le Bangladesh en 1973. Les deux parties du pays sont très différentes tant par leurs appareils administratifs que leurs armées, qui ont été formées selon des modèles différents. L’anglais est utilisé administrativement au nord, l’italien au sud jusqu’en 1972. Le nord commerce avec la péninsule arabique et le sud avec l’Italie et les échanges entre les deux parties du pays sont négligeables. A partir de 1982, le SNM, au Nord, entame une lutte armée contre la dictature de Syaad Barré au Sud. La Somalie a été donc structurée en partie par cette colonisation.
Au Soudan, les britanniques ont maintenu pendant la colonisation une division entre le Nord et le Sud, chaque entité étant dirigée par une administration distincte. Après 1920 les langues des groupes majoritaires du Sud étaient encouragées dans les missions chrétiennes alors que l’arabe était pratiqué au Nord. Pour Catherine Miller, « la principale conséquence de la politique linguistique britannique fut non pas la modification des usages linguistiques, mais la cristallisation des attitudes conflictuelles concernant le rôle de la langue arabe et de l’islam dans la future nation soudanaise. Pour l’élite nordiste, arabophone et musulmane, la langue arabe et l’islam représentaient des valeurs authentiquement soudanaises. Pour la petite élite sudiste, chrétienne et anglophone, la langue arabe et l’islam constituaient des valeurs étrangères, voire des symboles d’acculturation » [11]. L’encadrement du Sud était minimaliste et assuré par des administrateurs locaux. Les Britanniques introduisent même un système de pass pour restreindre les mouvements des arabes. Le système judiciaire différait également entre musulmans et non musulmans. Une série de mesures qui limita d’autant plus les contacts entre les deux entités. Les Soudanais du Sud furent sous-représentés lors des négociations d’indépendance puis dans le premier gouvernement, malgré leurs protestations. Les britanniques négligèrent d’intégrer les sudistes et déclarèrent, en 1946, les peuples négro-africains du Soudan « inextricablement liés au Moyen-Orient et au Nord-Soudan arabisé » créant ainsi un lien artificiel entre ces deux entités. Le premier ministre, Sadiq-el Mahdi, donna ainsi clairement un rôle prépondérant à la composante arabe de l’identité du pays : « the dominant feature of our nation is an Islamic one and its over-powering expression is Arab, and this nation will not have its entity identified and its prestige and pride preserved except under an Islamic revival ».
Dès 1956, le Nord mène une politique d’intégration culturelle du Sud par l’arabisation et l’islamisation. Ainsi, les décisions du gouvernement et la résistance du Sud Soudan sont, comme nous l’avons vu précédemment, directement liées aux racines coloniales du pays, même si le ressentiment des sud soudanais envers le nord trouve aussi ses origines avant le condominium anglo-égyptien (1899-1956), notamment dans la mémoire de la traite islamo arabe au XIXe siècle [12] et l’occupation égyptienne en 1820.
Dans le cas érythréen, Michel Foucher a souligné le fait que cette entité était une création de l’Italie : « d’un ensemble disparate, le colonisateur italien a fait un territoire et un peuple » [13]. En effet, le projet des Italiens était de faire de ce territoire une colonie de peuplement et une base de départ pour d’éventuelles nouvelles tentatives de conquête [14] de l’Éthiopie. Aussi, ont-ils doté l’Érythrée d’une infrastructure économique moderne. Au cours du siècle, le développement, dans les domaines de l’éducation notamment, donne à l’Érythrée ce sentiment d’être une communauté distincte de l’Éthiopie. Au moment de la décolonisation, l’élite érythréenne se trouve dans une position ambiguë. En effet, elle conteste la domination italienne, sans pour autant se reconnaître dans le régime éthiopien. Michel Foucher parle de « cas exemplaire, mais tragique, de formation d’un peuple » et y voit l’une des causes de la revendication de l’indépendance.
Le deuxième élément, essentiel à la sécession, est l’existence d’un territoire distinct, un espace géographique spécifique sur lequel sera établi le nouvel État. Ce territoire est délimité par des frontières, comprises comme les lignes séparatrices des compétences étatiques. Si la notion de frontière semble s’affaiblir avec le processus de mondialisation, elle garde tout son sens pour les nouveaux États indépendants aux souverainetés nationales sourcilleuses (ils accordent une importance particulière au bornage de leurs frontières). Après les sécessions, aucun de ces États n’a réussi à se soustraire territorialement de celui auquel ils étaient rattachés précédemment. Dans les trois cas, les frontières ont été l’objet de conflits. Avec le Puntland dans le cas du Somaliland, les deux entités se disputant les territoires de Sool et de Sanaag à l’est du Somaliland (ou à l’ouest du Puntland selon le parti). L’Érythrée a, quant à elle, provoqué une guerre frontalière avec l’Éthiopie autour de la localité de Badme, en 1998, qui lui sera finalement attribuée par une commission arbitrale en 2002. Mais face au refus de l’Éthiopie de retirer ses troupes, les deux pays demeurent dans une paix froide dont les conséquences déstabilisent toute la région. La politique étrangère de l’Érythrée reste fondée sur cette conviction que l’Éthiopie n’a toujours pas accepté son indépendance et que le combat doit se poursuivre pour à la fois parachever le processus d’indépendance (avec la démarcation de la frontière) et défendre la souveraineté du pays. L’Érythrée a aussi provoqué un conflit frontalier avec son voisin djiboutien en 2008 [15]. Quant au Soudan du Sud, la délimitation de la frontière est depuis l’indépendance du pays une cause de conflit avec le Soudan.
Enfin, les mouvements sécessionnistes expriment un mécontentement et donc des revendications, fondées sur des perceptions communes liées au sentiment partagé d’être confronté à des discriminations ou des exploitations pour des raisons économiques, politiques, culturelles, religieuses, etc.
Dans nos trois cas d’étude, la politique répressive des pouvoirs centraux a renforcé les sentiments séparatistes et donné de la légitimité aux mouvements de guérillas, bien qu’à l’origine les mouvements séparatistes aient été minoritaires. Ainsi, le Soudan du Sud cherchait à obtenir un statut équitable : les leaders sud soudanais demandaient uniquement des réformes internes. La sécession n’a été envisagée qu’après le rejet par Khartoum l’islamisation.
Concernant le Somaliland, Daniel Compagnon émet l’hypothèse que par réalisme politique, ou intérêts économiques, une partie des dirigeants du SNM, n’étaient pas partisans de la sécession. Pourtant ils ont du s’y plier sous la pression populaire. En effet, une partie de cette élite avait quitté le Nord du pays pour le Somaliland. La population trouva dans les répressions aveugles des manifestations à partir de 1982 et les tueries de 1988, un fondement à sa lutte. L’insurrection de 1988 fut un bain de sang mais un véritable succès politique et renforça la légitimé de la guérilla [16].
Dans le cas de l’Érythrée, le sentiment séparatiste ne prend vraiment racine dans la population érythréenne qu’à partir de 1974 et la chute du régime impérial Haylä Sellasé. En effet, l’Assemblée générale des Nations unies adopte en 1950 la résolution 390 rattachant l’Érythrée à l’Éthiopie dans une union fédérale. Cette décision accorde au peuple érythréen un statut particulier de « peuple reconnu titulaire de droits mais non sujet du droit » tout en lui refusant l’indépendance. La résolution 390 se prononce pour une « étroite association politique et économique avec l’Éthiopie ». Elle désire que « cette association assure aux habitants de l’Érythrée le respect et la sauvegarde de leurs institutions, de leurs traditions, de leurs religions ou de leurs langues ». Elle fait référence à la constitution érythréenne, d’assemblée érythréenne, etc. L’absence de Cour fédérale, qui serait chargée de veiller au respect du texte, permet aux Éthiopiens de dénaturer le fonctionnement des institutions. Progressivement ils étendent leur droit pénal au territoire érythréen, suppriment le drapeau et les emblèmes érythréens (1952), enfin imposent la langue amharique dans la vie publique puis dans l’enseignement [17]. Le Parlement érythréen s’adresse à l’ONU en 1954 et en 1956 pour protester. En vain puisqu’en 1962, l’Érythrée devient officiellement la quatorzième province éthiopienne et entre en guerre civile.
C’est également ce sentiment de voir leurs particularités reniées qui motive les Sud Soudanais. Leur motivation première est de protéger leurs langues et religions du prosélytisme islamiste de Khartoum. L’origine des contestations remonte à l’indépendance en 1956. Le gouvernement de Khartoum revient alors sur les promesses faites aux provinces du sud par le chef religieux Muhammad ibn Abdallah, qui s’était proclamé Mahdi (« messie ») à la fin du XIXe siècle, de créer un État fédéral. Le gouvernement soudanais décréta l’introduction de l’Islam et de l’arabe en 1958. Or, dans un pays majoritairement animiste ou chrétien, et historiquement détaché du gouvernement central de Khartoum, cette décision génère l’hostilité. Dès lors, une mutinerie organisée par des officiers du Sud déclenche une guerre civile Nord-Sud qui ne cessa qu’en 1972 avec l’accord d’Addis-Abeba et l’adoption du Southern Province Regional Self-Government Act (SPRA), créant ainsi un certain degré d’autonomie régionale. Mais l’hostilité du Sud ne cessa que lorsque le gouvernement de Khartoum accepta formellement le droit des Sud Soudanais à pratiquer leurs religions et parler anglais ou d’autres langues locales. Mais surtout, le Nord abandonna son objectif de créer un État islamique, reconnut la contribution des communautés africaines noires au Soudan. D’après l’article 6, l’arabe était la langue nationale mais l’anglais était reconnu comme « langue principale de la région du Sud ». Néanmoins, Nimeiri introduisit la charia (loi islamique) en 1983 dans le code pénal et annonça que le Soudan devait devenir un État islamique, afin s’assurer la survie de son régime en s’alliant aux groupes musulmans conservateurs. En sacrifiant ainsi les intérêts du Sud, une guerre civile entre le gouvernement et des groupes armés du Sud Soudan éclata à nouveau. Le conflit s’analyse le plus souvent comme une guerre de religion entre le Nord (islamique) et le Sud (chrétien). Si cette dimension religieuse existe, elle doit être relativisée, le Sud étant minoritairement chrétien (15%). Ainsi, l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA) de John Garang était initialement procommuniste et anticléricale [18].
Ainsi, ces guerres dites d’indépendance ou de libération constituent le creuset d’une histoire commune, qui fonde le sentiment d’appartenance nationale. Pour autant, l’accession à l’indépendance n’est pas allée de pair avec l’instauration de la paix et de la stabilité.

Après la sécession, les leaders au défi du changement de paradigme
Ces trois cas ont ceci en commun que les guérillas qui ont mené la lutte pour l’indépendance, éprouvent des difficultés à passer de la lutte à la gouvernance dans les premières années de transition. A différents degrés, chaque sécession a éprouvé des difficultés à passer d’une administration militaire à une administration civile. C’est cette capacité politique à changer de paradigme pour passer du statut d’homme militaire à celui d’homme politique, qui doit être analysée comme le fondement d’une sécession réussie. Le défi est grand pour ces nouveaux États qui ont la charge de recomposer des sociétés traumatisées par des années de guerre. Si les résultats des scrutins d’indépendance ont été largement majoritaires, il ne faut pas s’y fier et de façon réductrice croire en l’unanimité des positions dans le nouvel État. Des divisions internes persistent ou renaissent. Il faut solder la guerre civile et répondre à des rébellions locales et instrumentalisées par l’extérieur. En regardant de plus près l’histoire de ces guerres civiles, on constate que le SPLM s’est construit en incluant certains groupes et en excluant d’autres. Ainsi, les Dinka domineraient le SPLM, le GoSS (Gouvernement du Sud Soudan), pendant la période de transition avant l’indépendance, et le gouvernement du nouvel État. Au Soudan la guerre n’a pas simplement opposée le Nord au Sud, le conflit est bien plus complexe. Dans certaines régions, celle du Nil bleu par exemple, le SPLM est vécu comme la structure d’un gouvernement étranger. En outre, lots des élections de 2010, les candidats non SPLM furent empêchés de participer à la campagne [19].
En Erythrée, le gouvernement d’Issayas Afworki a été confronté au même défi après l’indépendance, d’autant que le pays avait connu une double guerre civile. En effet, pendant la guerre de libération, les revendications du Front de libération de l’Érythrée (FLE) s’inscrivaient dans la lutte séculaire des musulmans pour conserver leurs droits face au pouvoir centralisateur de l’Éthiopie chrétienne. Or en 1970, les Forces populaires de libération (FPLE) [20], fondées par Issayas Afworki (protestant laïque) et recrutant dans les populations chrétiennes, mènent une guerre contre le FLE. En 1980, le FPLE devient la seule force luttant contre la domination éthiopienne. Au moment de l’indépendance, « par souci d’efficacité », le FPLE interdit l’opposition politique et instaure une période de gouvernement intérimaire de quatre ans. Aujourd’hui, le président est toujours en place, le processus de démocratisation et la Constitution sont suspendus…
Au Somaliland, le SNM a dirigé le pays pendant une période transitoire de deux ans avant la tenue de nouvelles élections et le vote d’une constitution. Or cette première phase transitoire fut un échec. Le gouvernement ne parvint pas à reconstruire l’administration, l’armée, à dissoudre les milices et à mettre fin aux luttes factionnelles. Les troubles internes dégénérèrent quasiment en guerre civile pendant une année.

Le défi de la construction de l’État
Si l’existence de ces trois facteurs (communauté, territoire, revendication) ne garantit cependant pas la viabilité des entités nouvellement créées, qui n’obtiennent pas nécessairement la reconnaissance internationale. Ainsi, le Somaliland reste un État illégitime au statut juridique flou renvoyant à cette catégorie d’État qualifiée par les chercheurs d’États de facto, para-states ou quasi-states, pseudo-states ou encore unrecognized states.
Peut-on qualifier le Somaliland d’État alors qu’il n’est pas reconnu ? Selon une conception dite « constitutive » de la reconnaissance étatique, la formation d’un État n’est complète qu’avec l’existence d’une population, d’un gouvernement et d’un territoire mais aussi de la reconnaissance de cet État par les autres États du système international. Ainsi, la reconnaissance n’est pas qu’un simple acte déclaratif mais un élément essentiel de l’existence de l’État.
L’affirmation de la souveraineté est un enjeu majeur pour la construction des États. D’autant que même leur souveraineté interne est remise en cause. Robert Jackson [21] parle d’une « souveraineté négative » (negative sovereignty) pour qualifier cette déliquescence de la souveraineté. Et John Stuart Mill montre que la liberté n’était pas possible dans un État conglomérat artificiel de deux ou plusieurs communautés distinctes dont l’une domine les mécanismes gouvernementaux. Ainsi, selon Jok Madut Jok, sous-secrétaire au ministère de la Culture et de l’Héritage du gouvernement du Sud-Soudan, le Soudan du Sud ne serait pour l’instant qu’une expression géographique. Le gouvernement du nouvel État devra relever le défi de gérer soixante-dix groupes et ethnies différents. Des groupes toujours en conflits, puisque le SPLA a volontairement ethnicisé sa gestion de la sécurité. Or le SPLA est passé d’armée rebelle à armée nationale avec l’accession à l’indépendance. Pour Marc-André Lagrange : « cette stratégie s’inscrit dans une gestion à court terme de la construction de l’appareil d’État sud-soudanais où le référendum de 2011 est une fin en soi et non une étape dans la construction de l’indépendance (…) SPLA et SPLM ont bien du mal à cacher leur penchant pour un régime autoritaire à parti unique calqué sur celui de Khartoum mais aussi et surtout sur les modèles politico-économiques de leurs alliés rwandais et ougandais au sein desquels armée et origine ethnique jouent un rôle prépondérant. » [22].
Ainsi, la menace de perte de souveraineté interne et/ou externe, après la sécession, est prétexte à une confiscation des pouvoirs par les acteurs qui ont dominé la lutte pour l’indépendance tant en Érythrée que ce qui semble se profiler quelques mois après la déclaration d’indépendance au Soudan du Sud. Ces mots font échos à ceux de Bertrand Badie : « Une élection n’a de sens que si elle est approuvée comme mode de régulation politique par tous ceux qui y participent. Autrement dit : pas d’élection sans démocratie instituée, pas de démocratie possible sans État installé, et pas d’État concevable sans nation construite autour d’un contrat social. »
Les dynamiques sécessionnistes sont donc longues, souvent violentes et brutales : dix ans de guerre pour le Somaliland, trente ans pour l’Érythrée, presque autant pour le Soudan du Sud. L’existence de trois dynamiques sécessionnistes dans cette région du monde, dont deux reconnues par la communauté internationales, est surprenante. Elle met en évidence une contradiction majeure de cette communauté depuis le milieu du XXe siècle : entre, d’une part, le principe normatif nationaliste, c’est-à-dire le principe selon lequel tout peuple ou groupe ethnique (le sens large du terme « nation ») a le droit d’avoir son propre État souverain [23], bien qu’il ait été limité aux cas de décolonisation, et, d’autre part, le principe d’inviolabilité de l’intégrité territoriale de tous les États existants, principe consacré par l’Organisation de l’union africaine dans sa charte en 1963. Cette contradiction est particulièrement bien illustrée dans le cas de la Corne de l’Afrique, où deux trajectoires sécessionnistes ont abouti à l’application du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, tandis que le Somaliland n’en bénéficie toujours pas.

Sonia Le Gouriellec


[1Patman (R.), The Soviet Union in the Horn of Africa, Cambridge University Press, 1991, cité par Roland Marchal, « L’invention d’un nouvel ordre régional », Politique africaine, n° 50, juin 1993, p.2.

[2Bayart (Jean-François), « L’historicité de l’État importé », Les Cahiers du CERI, n° 15, 1996.

[3Rosière (Stéphane), « La fragmentation de l’espace étatique mondial. », L’Espace politique [en ligne], 11, 2010-2, mis en ligne le 16 novembre 2010, consulté le 1er décembre 2011, espacepolitique.revues.org.

[4Haas (Ernest), The uniting of Europe, Stanford University Press, 1968, p.16

[5Buchanan (Allen), « Recognitional legitimacy », Philosophy and Public Affairs, 28 (1), 1999, p.62

[6The Constitution of the Republic of Somaliland, (en ligne), consulté le 19 juillet 2011, www.somalilandlaw.com.

[7Institute’s Election Monitoring Team, Somaliland National Referendum : Final Report of the Initiative & Referendum, Citizen Lawmaker Press, Washington, D.C. 27 juillet 2001, 138 p.

[8Bartkus (Viva Ona), The Dynamic of Secession, Cambridge University Press, 1999, 276 p.

[9Renan (Ernest), Qu’est-ce qu’une nation ?, Paris, Calmann-Lévy, 1882 ; Anderson (Benedict), Imagined Communities : Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, Londres, Verso, 1991.

[10Huntington (Samuel), Political Order in Changing Societies, New Haven, Yale University Press, 1968.

[11Miller (Catherine), « Langues et identité », in Marc Lavergne (dir.), Le Soudan contemporain, Paris, Karthala-Cermoc, 1989.

[12Kasfir (Nelson), « Peace-Making and Social Cleavage in Sudan », in V. Montville (ed.), Conflict and Peace-Making in Multi-Ethnic Societies, New-York, Lexington Books, 1990, p. 363-387.

[13Foucher (Michel), Fronts et frontières : un tour du monde géopolitique, Paris, Fayard, 1991.

[14Mussolini a attaqué l’Éthiopie en 1935 : Éthiopie, Érythrée et Somalie ont alors été réunies dans l’Afrique orientale italienne. L’armée britannique, pendant la Seconde Guerre mondiale, a chassé les Italiens et restauré l’autorité du négus (titre donné au souverain éthiopien : negus nagast qui signifie « roi des rois »).

[15Imbert-Vier (Simon), « Invention et réalisations de la frontière djibouto-érythréenne », Africa, 2009, vol. 64, n° 1-2, pp. 105-119. Pour une présentation de la position djiboutienne on lira avec intérêt le rapport rédigé par le ministère djiboutien des affaires étrangères : La souveraineté de Djibouti sur le Ras Doumeira et l’île de Doumeira. Faits et bien-fondé, MAECI, décembre 2009, 79 p.

[16Notons que pour la première fois, un gouvernement bombarde et rase pratiquement deux villes de son pays

[17Le Houerou (Fabienne), Ethiopie-Erythrée : frères ennemis de la Corne de l’Afrique, Paris, L’Harmattan, 2000, p.49.

[18Alex de Waal, « Exploiter l’esclavage : droits de l’homme et enjeux politiques », Politique africaine, n° 66, juin 1997.

[19Lagrange (Marc-André), « Une stratégie contre-insurrectionnelle victorieuse ? Les insurrections de 2010 dans la province du Jonglei, au Sud-Soudan », Notes de l’IFRI, juin 2011, p.6.

[20Pool (David), From Guerrillas to Government : The Eritrean People’s Liberation Front, Ohio University Press, 2001.

[21Jackson (R. H.), Quasi-states, Sovereignety, International Relations and the Third-World, Cambridge University Press, 1990.

[22op. cit., Lagrange (Marc-André), « Une stratégie contre-insurrectionnelle victorieuse ? Les insurrections de 2010 dans la province du Jonglei, au Sud-Soudan », p.18.

[23Buchanan (Allen), « Les conditions de la sécession », Philosophiques, vol. 19, n° 2, 1992, p. 159-168. Ce principe du « droit des peuples » est concrétisé par la charte des Nations unies de 1945 : « tous les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes. En vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel ».

 
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