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Le totalitarisme est toujours là
par Steve Walker, septembre 2022 (Human Village 46).
 

Il n’y a eu qu’une seule surprise dans le décompte des voix pour la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies en mars condamnant l’invasion non provoquée de l’Ukraine par la Russie. En tant que filiale de Vladimir Poutine, le Belarus a naturellement suivi les instructions du siège ; le « non » de la Syrie était un remboursement au capo dei capi de Moscou pour le soutien militaire qu’il a apporté au régime ; et bien sûr, la Corée du Nord a voté « non ». Mais l’Érythrée ? Pourquoi ce petit pays de la Corne de l’Afrique, n’ayant pas d’obligations ou de liens significatifs avec la Russie a-t-il choisi, à un moment géopolitique aussi tendu, de faire un doigt d’honneur aux normes établies des pratiques internationales, faisant subir des dommages irréversibles à sa réputation tout en n’y gagnant apparemment rien ?
Le cas de l’Érythrée mérite d’être examiné car, comme l’invasion de l’Ukraine par la Russie, il nous rappelle une leçon que l’Occident ne devrait pas oublier alors qu’il navigue dans la géopolitique de la « post-vérité » : les systèmes totalitaires sont intrinsèquement toxiques et, par nature, déstabilisants, et aucun « engagement » ne les changera.

Stefan Boness / Panos

Comme tous les visiteurs qui se rendent pour la première fois dans la capitale érythréenne, j’ai été charmé par Asmara lorsque j’y suis arrivé en tant que nouveau chef de mission à l’ambassade des États-Unis en 2019. Les rues sont immaculées ; grâce à son architecture Art déco, héritage vivant de la période coloniale italienne, la ville est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco ; le climat est parfait.
Mais en vérité, l’Érythrée est une maison des horreurs en matière de droits de l’homme. La dissidence est illégale. Il n’y a pas de presse indépendante. Dans le cadre du service national, obligatoire et indéfini, les citoyens sont conscrits ou affectés à des emplois civils. Le pays n’a jamais organisé d’élections nationales. Les Érythréens vivent dans un état de peur perpétuelle : la police secrète et les informateurs prolifèrent ; les arrestations sont arbitraires ; les citoyens sont régulièrement détenus sans que l’on sache sous quel chef d’accusation, et ceux qui ont la chance d’être libérés n’obtiennent aucune motif à leur libération et sont invités à garder le silence. Grâce à des politiques économiques « révolutionnaires », l’Érythrée est pauvre. Elle ne dispose d’aucune infrastructure digne de ce nom, n’a donc aucun espoir réaliste de développement économique, et connaît une insécurité alimentaire chronique. Avant que la pandémie de coronavirus et le conflit dans le Nord de l’Éthiopie ne rendent les départs impossibles, des centaines d’Érythréens fuyaient leur pays chaque jour.

La volonté de contrôle total du régime - une « mobilisation sociale » justifiée par un état d’urgence éternel - imprègne tous les secteurs de la société érythréenne. Les citoyens qui souhaitent se rendre à l’étranger doivent obtenir un visa de sortie ; ceux qui voyagent à l’intérieur du pays doivent avoir des « documents de circulation » et les présenter aux soldats armés aux points de contrôle le long du chemin. Quatre religions sont reconnues ; tout les autres cultes sont interdits. Les Érythréens ne sont autorisés à retirer que l’équivalent de 330 dollars par mois de leurs comptes bancaires, et ils doivent le faire dans les agences car il n’existe ni guichets automatiques ni services bancaires en ligne. J’ai voulu visiter une laiterie privée au printemps dernier, mais on m’a dit que cela nécessitait une invitation écrite de la laiterie, qui devait ensuite être envoyée au ministère de l’agriculture pour approbation, puis au ministère des affaires étrangères, qui déciderait de me délivrer ou non un permis de voyage. Le mal est peut-être banal, mais en Érythrée, il est aussi ridicule.

L’Érythrée n’existait pas lorsque Jeane Kirkpatrick [1], ancienne diplomate et politologue, a écrit son classique Dictatures et doubles standards, mais l’État paria qui hante aujourd’hui la Corne de l’Afrique confirme la thèse de son essai selon laquelle les systèmes totalitaires sont plus pernicieux que les systèmes autoritaires, construits idéologiquement d’une manière qui exclut la libéralisation, et inévitablement déstabilisants. J’ai lu l’essai de Kirkpatrick pendant mes études supérieures. J’ai oublié ses importantes leçons.
Au lieu de cela, je me souviens avec une certaine gêne que je suis arrivé à Asmara, désireux de « m’engager de manière constructive » et optimiste quant au fait que, grâce à un travail acharné et de la patience, je pourrais améliorer les liens entre les États-Unis et l’Érythrée. Je n’étais pas le seul avec cet enthousiasme de débutant : nombreux sont les diplomates accrédités en Érythrée arrivés débordant d’énergie et d’ambition, pour repartir quelques années plus tard, frustrés, épuisés et avec peu de résultats tangibles. Mon séjour en Érythrée a été mouvementé, comprenant la pandémie de coronavirus, le conflit proche de la guerre civile dans le Nord de l’Éthiopie et une détérioration radicale de nos relations bilatérales. Cette expérience m’a permis de comprendre les défis uniques que posent les systèmes totalitaires. En tant que praticien de la politique étrangère, je suis parvenu à un certain nombre de conclusions sur la manière de traiter avec les États totalitaires, qui sont, pour l’essentiel, une série de corollaires diplomatiques pratiques au cadre conceptuel posé par Kirkpatrick. Je dois précise que ces conclusions représentent mes propres opinions, pas nécessairement celles du Département d’État.

1. Les relations diplomatiques avec des États totalitaires sont futiles. Le régime érythréen adore « s’engager » – participer à des discussions et des réunions qui donnent l’impression d’être ouvertes et raisonnables, et les rendre publiques. Cependant, au cours de ces interactions les responsables érythréens font clairement comprendre que le régime est prêt, comme ils l’ont dit à l’un de mes collègues, à « faire des compromis sur le processus mais pas sur les principes ». En d’autres termes, vous pouvez« vous engager » indéfiniment, mais rien n’empêchera le régime de terroriser et d’appauvrir son peuple, ou de déstabiliser la région (depuis des décennies, il intervient dans des conflits et des guerres civiles dans les États voisins, ou les déclenche). Il existe une tendance naturelle parmi les diplomates, à Washington et ailleurs, à favoriser l’engagement. C’est compréhensible, mais potentiellement dangereux car l’engagement, s’il n’est pas soigneusement calibré, risque de légitimer les régimes totalitaires. Les États-Unis, les pays de même sensibilité et les Nations-unies devraient continuer à traiter avec l’Érythrée, et même coopérer sur des questions d’intérêt mutuel, mais il devrait s’agir d’une interaction tactique subordonnée à une appréciation stratégique du fait que le régime est hostile à nos intérêts et à nos valeurs.

2. Nous devons soutenir les populations opprimées en reconnaissant la réalité qu’elles vivent. Les régimes totalitaires ne se contentent pas d’un contrôle politique. Ils exigent un contrôle omniprésent qui ne peut être obtenu qu’en déterminant la « vérité ». Selon le récit soigneusement élaboré et propagé par le ministère de l’information, l’Érythrée est un David africain engagé dans une lutte juste pour sa dignité et sa survie contre un Goliath occidental dirigé par les États-Unis qui « arme » les droits de l’homme. Dans ce récit, le gouvernement et le peuple, unis comme un seul homme, ont atteint la justice sociale, l’autonomie nationale et l’harmonie ethnique et religieuse. En réalité, l’Érythrée est une dictature gériatrique violant les droits de l’homme, dominée par les chrétiens orthodoxes tigrigna et totalement dépendante des emprunts aux étrangers. Les États-Unis ne sont peut-être pas en mesure de sauver le peuple érythréen, ou tout autre peuple vivant sous des dictatures totalitaires, mais en fournissant des informations exactes et des points de vue divers, ils peuvent leur donner du pouvoir en contrecarrant les efforts du régime pour contrôler la perception. De nombreux Érythréens ont dit aux diplomates américains que notre défense des droits de l’homme avait donné une voix aux sans-voix. C’est ce que la diplomatie américaine devrait chercher à faire. À son crédit, l’administration Biden le reconnaît. S’exprimant à Pretoria le 8 août, le secrétaire d’État Blinken a souligné l’engagement des États-Unis à travailler avec des « partenaires africains pour s’attaquer aux menaces du XXIe siècle pour la démocratie, comme la désinformation, la surveillance numérique, [et] la corruption militarisée » par le biais d’un soutien diplomatique, y compris l’accueil du Sommet des dirigeants africains en décembre prochain, ainsi que d’une aide financière dans le cadre de la loi bipartisane sur la fragilité mondiale, qui prévoit 200 millions de dollars par an pour promouvoir la réforme et la bonne gouvernance dans les zones sujettes aux conflits.

3. La confrontation est nécessaire et appropriée. Les systèmes totalitaires ont besoin d’avoir un ennemi ; l’hostilité étrangère (généralement occidentale) justifie leur répression. Nous devons contrer sans réserve, mais sans hostilité, les efforts des régimes totalitaires pour propager la désinformation, légitimer leur répression et dénaturer les politiques occidentales. J’ai décidé l’automne dernier que nous avions trop longtemps donné un laissez-passer à la machine de propagande érythréenne. Cette négligence avait normalisé les violations des droits de l’homme et la propagande du régime. Nous avons commencé à contrer la désinformation du régime, en particulier la propagande anti-américaine du fil Twitter du ministre de l’information, sur la page Facebook de notre ambassade. La diplomatie publique cherche généralement à se concentrer sur les histoires « positives ». Dans le cas de régimes totalitaires, nous ne devons pas craindre la confrontation disciplinée. En Érythrée, cette approche a fonctionné.

4. Les États totalitaires sont intrinsèquement déstabilisants et doivent être isolés et contenus. Les régimes totalitaires sont des cancers dans le corps politique international. Il est dans leur ADN de se métastaser. L’Érythrée est une menace régionale. Ses décennies de belligérance déstabilisante - comme le conflit des îles Hanish avec le Yémen en 1995, l’ingérence dans la deuxième guerre civile soudanaise de 1996 à 1998, la guerre frontalière avec l’Éthiopie de 1998 à 2000, les escarmouches frontalières avec Djibouti en 2008 et l’aide présumée au groupe terroriste al-Shabaab en Somalie au milieu des années 2000 - ont conduit à des sanctions de l’ONU en 2009 et 2011. La participation militaire actuelle de l’Érythrée au conflit dans le Nord de l’Éthiopie, au cours duquel les forces érythréennes auraient pillé et commis d’horribles violations des droits de l’homme, notamment des violences sexuelles, à l’encontre de civils, a compliqué les efforts visant à mettre fin aux combats et a exacerbé une crise humanitaire déjà grave. Nous devons accepter que pour les régimes totalitaires, l’agression est une question de moment, et non de possibilité, et adapter nos approches et calculs diplomatiques en conséquence. Notre politique actuelle de sanctions et d’isolement de l’Érythrée est un bon modèle pour traiter avec les régimes totalitaires. Nous ne sommes peut-être pas en mesure d’arrêter leur agressivité, mais nous pouvons essayer de la contenir.

La réponse à la question posée au début de ce texte - pourquoi l’Érythrée a-t-elle voté « non » aux résolutions des Nations-unies condamnant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, vote que le ministre de l’information, un Orwell hors pair, a décrit comme « une démonstration de la position intransigeante [de l’Érythrée] en faveur de la paix » - est que l’Érythrée voulait punir les États-Unis pour les sanctions américaines imposées l’automne dernier lorsque l’engagement diplomatique n’avait pas réussi à persuader le régime de retirer ses forces du Nord de l’Éthiopie. Le fait que cette décision ait été prise au détriment de principes internationaux fondamentaux, qu’elle contredise les positions publiques antérieures de l’Érythrée et qu’elle confirme le statut de paria du pays ne semble pas avoir importé aux dirigeants érythréens. C’est un autre aspect des régimes totalitaires : nombre d’entre eux sont dirigés par des sociopathes capricieux, paranoïaques et rongés par les griefs. Nos attentes en matière de succès dans l’engagement avec de telles personnes doivent être modestes.
Ce que j’essaie de dire ici, c’est que le totalitarisme est toujours là, et toujours mauvais. Les hypothèses qui sous-tendent les notions traditionnelles de diplomatie en tant que résolution collégiale d’intérêts divergents ne s’appliquent pas aux États totalitaires. Mon séjour en Érythrée m’a appris que la confrontation, et non le compromis, est la meilleure approche pour traiter avec ce type de régime.

Nous, les diplomates, aimons penser qu’aucun problème n’est trop important pour ne pas être géré par un engagement et une négociation réfléchis. Cette approche est souvent la bonne. Mais elle ne fonctionnera pas avec les Érythréens du monde entier. Nous devons être intellectuellement préparés aux défis à venir de la nouvelle dynamique internationale. Lorsque quelqu’un vous montre qui il est, Maya Angelou [2] vous a un jour prévenu, croyez-le du premier coup. Alors que l’invasion de l’Ukraine par la Russie nous fait prendre conscience de la pertinence des leçons apprises pendant la guerre froide, nous ferions bien de tenir compte de son conseil.

Steve Walker  [3]
Publié dans The Atlantic, 5 septembre 2022, voir en ligne.
Traduction Human Village avec l’aide de DeepL.


[1Diplomate américaine, représentante aux Nations-Unis sous la présidence de Ronald Reagan, voir Wikipédia.

[2Militante américaine des droits civiques, voir Wikipedia.

[3Diplomate américain, voir Wikipédia.

 
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