Human Village - information autrement
 
Révolutionner la société avec trois mots… le pari de la Poste !
par Mahdi A., février 2017 (Human Village 29).
 

« 75% des lieux de la planète ne possèdent pas d’adresse spécifique », tel est le constat établit par What3Words. Cette start-up britannique a assigné une adresse unique à tous les lieux du globe, habités ou non. Mardi dernier, 14 janvier, elle a noué un/Volumes/Butu/Human Village/Images Art/29/29-LaPoste.jpg partenariat avec la Poste de Djibouti. Quel est l’intérêt pour la Poste ? Le logiciel de What3Words quadrille la planète entière. Il a attribué 57 milliards d’adresse dans le monde, à des carrés de trois mètres de côté. Ainsi, chaque maison, chaque endroit, a son adresse.
Les agents de la Poste de Djibouti pourront ainsi livrer bientôt des colis et courriers dans des endroits qui ne sont pas référencés, si ce n’est par des coordonnées GPS impossibles à mémoriser, lorsque les rues n’ont pas de nom et les maisons pas de numéros. C’est un outil novateur, qui donne de nouveaux moyens aux services postaux, mais pas uniquement ! Ses informations permettent de gagner un temps précieux pour atteindre une personne. Il peut être utilisé dans de nombreuses situations, notamment pour sauver des vies, pour atteindre des populations isolées ou très dispersées, ou lancer un appel à de l’aide en cas de panne de voiture, dans un lieu reculé… L’intérêt majeur de cette solution réside dans la fiabilité des identification spatiales et la facilité de mémorisation des « adresses ». Enfin, son utilisation sur le terrain ne nécessite pas de connexion internet en temps réel, les données sont stockées dans la mémoire d’un téléphone pour une utilisation hors ligne à tout moment ou peuvent être télécharger pour visualiser un itinéraire.

Avec cet outil, Bahnan Ali Meidal, directeur de La Poste de Djibouti, veut « révolutionner La Poste mais également la société ». Il nous parle du service postal et de ses ambitions numériques :
« La Poste est obligée d’innover sinon elle ne survit plus, d’ailleurs cela fait une centaine d’années qu’elle innove, surprend ses clients. Prenez l’exemple de l’envoi d’un courrier important à un notaire ou à un avocat, dans le délai le plus court possible… Que faire ? Nous, à la Poste, nous sommes en mesure de faire parvenir votre courrier en quelques heures. La Poste avec un serveur sécurisé envoie votre courrier crypté à nos partenaires postaux, partout dans le monde. Ils réceptionnent le document, certifié par sa signature numérique, puis le décryptent pour le transmettre à son destinataire final quelques heures plus tard. C’est ce que nous appelons le courrier hybride. Nous développons une dizaine de solutions électroniques pour être toujours au plus près des besoins de nos clients.
Les simples lettres sont en chutes libres, mais les colis et petits paquets sont de plus en plus nombreux. Cette reprise est notamment due au fait que nous avons réussi à sécuriser à 100% les produits distribués. Auparavant, un colis sur trois était « volé » ou perdu. Nous avons renforcé notre coopération avec notre principal transporteur, Ethiopian Airlines, afin de neutraliser définitivement les auteurs de ces délits. Le circuit de distribution est maintenant sécurisé de bout en bout. A titre d’exemple, nous avons réceptionné cinquante colis hier, arrivés par le vol Air France. Il y a quelques années, c’était le nombre de colis que l’on devait gérer par mois… La confiance revenue, nous dépassons les 1000 colis mensuels ! Je n’en suis pas peu fier.
Le service financier est notre principale source de revenu, près de 60 pour-cent de notre chiffre d’affaires : ce n’est plus le courrier. À titre de comparaison, la Poste au Japon est la première banque du pays ; au Maroc, c’est la deuxième. En France, la banque postale se situe dans les premières banque du pays… A Djibouti la Poste n’est pas encore une banque pour l’heure, mais cela ne saurait tarder ! Nous connaissons un succès énorme du fait des transferts d’argent. Nos tarifs sont environ 30% moins chers que les autres prestataires privés ; c’est notre grand attrait au delà de la force du réseau postal mondial. C’est en menant cette politique que nous avons capté 70% de la clientèle des étudiants djiboutiens au Sénégal. En 2014, lorsque j’ai été nommé à sa direction, la Poste n’effectuait que 110 mandats par mois ; nous sommes passés à plus de 1000 mandats toutes destinations depuis 2016 !
Nous avons aussi développé le e-commerce grâce à un système de groupage de colis ; nous sommes également les plus compétitives sur ce segment, notre prix au kilo s’élève à 3500 FD, lorsque la concurrence propose 5600. Il n’est pas difficile de comprendre le succès de cette activité que nous réalisons en partenariat avec la CAC banque.
C’est cet esprit qui nous guide : continuellement nous renouveler, saisir toutes les opportunités ! C’est ainsi qu’en septembre 2016 à l’occasion d’une réunion postale qui a réuni à Paris près d’une soixantaine de directeurs de postes du monde, que nous avons pour la première fois entendu parler de What3Words, une start-up britannique. Immédiatement nous avons été emballé par le concept : donner une adresse à n’importe quel lieu au monde, n’importe quelle habitation, que cela soit à Djibouti ou ailleurs dans le monde, à partir d’une combinaison de trois mots… c’est au cœur de notre métier. Cette innovation va nous permettre de lancer un service à domicile impossible auparavant, et donc de mieux répondre aux attentes de notre clientèle et plus particulièrement aux besoins des entreprises. 0ù que vous résidiez, sur l’ensemble du territoire, nous serons en mesure de vous livrer directement à votre domicile, de vous remettre votre colis ou votre courrier en mains propres.
Ce n’est pas tout. Avec l’utilisation d’un système d’adressage, nos entreprises pourront utiliser leur potentiel de développement économique mais également social. Enfin, au delà des activités commerciales, au niveau national il faut voir le panel de services que peut offrir ce système numérique : c’est un formidable instrument de lutte contre la pauvreté ! Comment ? Donner une adresse à un citoyen, en trois mots, c’est aussi lui permettre de s’enregistrer pour voter, de s’enregistrer pour ouvrir un compte en banque, de recevoir de l’inclusion financière, d’avoir une existence officielle, bref de devenir enfin un citoyen de plein droit. Il s’agit d’une révolution dans notre façon de vivre notre espace.
Cette application numérique va modifier profondément la société, améliorer les services de l’État envers ses administrés, aux plus démunis, aux couches les plus vulnérables. En développant cette application à Djibouti, la Poste est au cœur de sa mission de service public. Nous sommes convaincus que notre entreprise, plus que toute autre, a un devoir citoyen : celui de contribuer à rendre la vie des habitants moins difficile, à les aider à se développer, notamment en contribuant à rendre le monde toujours plus proche, à connecter les humains entre eux, où qu’ils soient. Avec notre partenaire What3Words, nous allons diffuser le plus largement possible cette innovation afin qu’elle puisse bénéficier au plus grand nombre. Vous pourrez fournir aux secours les coordonnées exactes du lieu d’un accident, grâce à l’application de votre mobile… Nous prévoyons une vaste campagne d’information sur les bénéfices évidents de cette application, afin de mobiliser mais également surtout faire adopter par les Djiboutiens ce concept qui va bouleverser notre façon de vivre et de communiquer ! »

Anne-Claire Blet, responsable commerciale de What3Words, ajoute : « Les adresses “trois mots” sont basées sur des localisations du Global Position System (GPS). Elles sont beaucoup plus simples à mémoriser et à communiquer que l’adresse GPS. Personne n’est capable de dire : “Viens me rencontrer à 46°37m12s Est et 38m Nord ». En revanche il est commode de dire : “Viens me retrouver” en utilisant trois mots, par exemple “chaise-église-mosquée”, où que l’on me livre mon courrier à “bureau-classeur-chaise”.
Nous allons aider la Poste à sensibiliser la population à l’identification de leur adresse de trois mots, ensuite elle va trier le courrier sur la base de cette adresse. Enfin, la Poste va utiliser notre application pour aller jusqu’à l’adresse trois mots du client. Cela va permettre de pratiquer la livraison à domicile pour tout le monde, à travers tout le pays, partout, puisque l’ensemble du pays à une adresse maintenant.
Nous avons commencé à Rio avec les favelas, où les rues n’ont pas de nom, les maisons pas de numéro. Donc les habitants de ces favelas ne pouvaient pas recevoir leur courrier. Nous avons noué un partenariat avec une petite entreprise qui faisait des livraisons de colis et de courriers un peu partout dans Rio à l’exception des favelas, Carteros. Depuis, les favelas peuvent recevoir du courrier. Il aura fallu attendre fin 2016 pour que les personnes qui habitent dans ces favelas puissent recevoir du courrier, ou faire venir un médecin ou une ambulance à leur domicile. Ce que nous sommes capables de faire à Londres ou à Paris depuis des dizaines d’années, dans ces favelas, ils ne peuvent le faire que depuis six mois. Cela crée de l’emploi sur toute une chaîne, pas uniquement des facteurs, mais aussi pour des entreprises qui produisent les biens. Chaque lieu sur la Terre possède maintenant une adresse ! ».

Chris Sheldrick, fondateur et PDG de What3Words, précise les raisons qui l’ont incité à développer ce projet :
« Auparavant je travaillais dans l’industrie de la musique. Mon travail consistait à organiser des concerts un peu partout dans le monde et dans des lieux parfois improbables. Les musiciens venaient de partout, et il arrivait souvent qu’une fois débarqués de l’aéroport, malgré la position GPS précise, ils se perdaient et n’arrivaient pas à la bonne destination. Une erreur sur la numérotation des points GPS est très courante ! Si au lieu de taper 48° 37 minutes 27 seconde, vous tapez 48° 35 minutes, vous pouvez vous retrouver à mille kilomètres au nord ou au sud de la destination souhaitée. Votre GPS ne vous dit pas que vous faite fausse route, il indique uniquement les coordonnées rentrées dans sa base de données. Aussi vous comprendrez que je me retrouvais souvent dans des situations intenables où une partie des artistes étaient perdus. C’était un cauchemar à gérer, sans compter la déception des spectateurs qui avaient acheté des billets et fait le déplacement parfois de très loin pour écouter leurs artistes préférés… C’est là que je me suis dit qu’il y avait forcément des solutions plus pratiques, plus efficaces qu’une longue combinaison de chiffres, pour indiquer sa localisation.
C’est à partir de cette idée que j’ai crée ma société en 2003. Je dois reconnaître que le succès a été très rapide. Dès 2015, notre application a décroché le Prix de l’innovation de Londres. Je crois que tout le monde comprend rapidement l’intérêt de ce logiciel : c’est un formidable outil pour mettre en contact des communautés comme jamais auparavant. Il s’agit d’une grande première pour un grand nombre de gens, surtout pour ceux qui se trouvent dans des zones rurales et qui avaient pris l’habitude de subvenir à leurs propres besoins…
À ce jour, What3Words est utilisée dans 170 pays à travers le monde. La Poste djiboutienne sera la cinquième à utiliser notre application comme système d’adressage pour le courrier/colis. Votre pays est pionner en la matière, et nous sommes très fiers de ce partenariat. Sur le continent, Djibouti est le deuxième pays à utiliser cette application après la Côte d’Ivoire. Vous aurez compris que notre application se décline pour de nombreux autres services, comme la navigation automobile, le tourisme, l’urgence médicale… Nous sommes convaincus que lorsque la Poste aura montré les bénéfices et l’utilité des “trois mots”, de nombreux autres services, comme le services des eaux, de l’électricité, les départements concernés par la lutte contre la pauvreté…, verront les opportunités considérables qui existent avec les déclinaisons de notre application.
Par exemple en Afrique du Sud, nous travaillons avec des sages femmes qui aident des femmes enceintes à accoucher. Ces femmes habitent dans des zones qui n’ont pas d’adresse, mais elles ont quand même besoin de recevoir de l’aide. Grâce à notre application, elles peuvent fournir au personnel de santé les trois mots qui constituent leur adresse, ce qui permet à ces dernières de leur venir en aide.
Aux Philippines, c’est la Croix rouge et les Nations unies qui utilisent What3Words notamment après une catastrophe naturelle, un désastre, en adressant à leur équipe sur le terrain des localisations en trois mots afin de leur permettre de s’y rendre pour apporter de l’aide médicale, ou travailler à la reconstruction ».

Il faut bien comprendre que la Poste de Djibouti est confrontée à une tendance de fond : la diminution du trafic courrier, du fait de la percée des échanges électroniques. Le courrier représente à peine aujourd’hui 5% de son chiffre d’affaires alors qu’il était encore au cœur de son métier il y a dix ans… D’où la nécessité de ré-inventer son activité. Sous la houlette de Bahnan Ali Meidal, elle semble vouloir faire sa mue en s’ouvrant à de nouveaux services, à de nouveaux produits… c’est une tres bonne chose !
Pour autant est-ce que cela sera suffisant ? Pour l’heure, la Poste est sous perfusion de Djibouti Télécom qui prend en charge depuis de nombreuses années les salaires du personnel postal. Cette situation pourra-t-elle durer indéfiniment ? La Poste pourra-t-elle faire plus longtemps encore l’économie de l’introduction de services bancaires à ses guichets, à l’instar de ses aînées un peu partout dans le monde, qui d’ailleurs semblent y avoir trouvé une voie de salut ?

Mahdi A.

 
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