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Philosopher à Djibouti
par Ayane Abrar, janvier 2017 (Human Village 29).
 

Perdue au milieu de ses grands voisins tragiquement célèbres (Somalie, Éthiopie, Érythrée), la République de Djibouti est un petit pays de 23000 km2 et d’à peine 700000 habitants. Le slogan de l’office de tourisme, « Djibouti, terre d’échanges et de rencontres », n’est pas une usurpation, tant il est vrai que le pays réunit des peuples d’horizons et de cultures différentes, réussissant à faire coexister dans une paix relative des inconciliables et des contradictions. Ceci débouche sur un amalgame des civilisations tel qu’il n’est plus possible de les distinguer, et le jeune Djiboutien est très souvent perdu à la croisée (ou à la dérive) de toutes ces différences qui n’en sont plus pour lui. Son état : richesse ou schizophrénie ? L’altérité n’a qu’un sens pour le moins relatif : il est moi, en moi, à moi. Dans un tel contexte, l’autre n’est plus, l’interrogation sur lui, sur sa culture, sa différence, son mode de vie, son univers n’a pas de raison d’être, la rencontre est altérée voire inexistante. Sur quoi se questionne donc le Djiboutien ? Quel effort de réflexion ? Quelle philosophie ? L’interrogation philosophique a-t-elle sa place dans la culture djiboutienne d’aujourd’hui ?
Historiquement, toutefois, deux ethnies originairement nomades, les Afars et les Somalis (particulièrement les Issas) se croisent, croisent souvent le fer, cohabitent tant bien que mal : « les voisins ne sont jamais ni tout à fait amis ni tout à fait ennemis », voilà leur adage. En période d’abondance et de prospérité, ce sont des conflits incessants et très souvent fondés sur des broutilles qui consolident leurs relations. En période de sécheresse et de son cortège macabre (famine, maladies, bétail décimé…), c’est l’entraide et la solidarité sans lesquelles aucune vie, surtout en brousse, ne serait possible, qui prévalent. Comme dans toute vie communautaire, des règles strictes régissent leur rapport à l’intérieur de l’ethnie et entre les différentes ethnies : la coutume (avec son droit, ses lois, ses sanctions, son savoir-vivre) qui réglemente la vie de chaque individu. Pour régler leurs différends, rendez-vous est souvent pris sous l’arbre à palabres, réalité africaine devenue aujourd’hui, aux yeux du reste du monde, un cliché à la limite du grotesque. Sous l’arbre, il fait frais et c’est le lieu de prédilection de ces nomades, éleveurs de bétail, qui doivent parfois marcher toute une demi-journée sous un soleil de plomb pour trouver herbe et eau pour leur précieux dromadaires, moutons et bœufs.
Et pendant que les bêtes se restaurent, le nomade n’a rien à faire d’autre que méditer sous l’arbre. Et le soir, une fois le bétail rentré, tout le monde se réunit hommes, femmes, enfants et vieillards pour s’adonner à une activité prisée par tous : la joute verbale. Encore une fois sous l’arbre. C’est à ce moment-là que se distinguent les meilleurs. Poésies, réparties cinglantes, bons mots, réflexion sur les problèmes du quotidien afin de trouver des solutions communes. On s’écoute, on s’entend, on se respecte. Et même si un égard particulier est réservé aux aînés, ces derniers ne peuvent toutefois pas imposer leurs points de vue. Épreuve de sagesse. Tradition orale oblige : chacun se doit d’écouter attentivement, de comprendre, de mémoriser l’argumentaire de l’adversaire pour le contredire ou pour s’en servir plus tard. C’est l’occasion aussi de former les générations futures à cette culture de l’argumentation. Les enfants ont donc très tôt l’habitude de poser des questions, de s’interroger et d’interroger les autres, d’être curieux. Et même s’ils n’ont pas toujours des réponses, cela permet aux aînés d’avoir de quoi méditer sous l’arbre. Ainsi l’on raconte qu’un jour, voulant se débarrasser des idiots, cette question fut posée : à quoi reconnaît-on un idiot ? Ou son pendant : à quoi reconnaît-on l’intelligence ? Première réponse évidente pour une culture de l’argumentation : c’est celui qui parle sans réfléchir, sans modérer ses propos, sans construire sa réflexion. On sélectionna quelques hommes connus pour leur mauvais verbe, leurs réparties ridicules, leur manque d’imagination. Pour ne pas être injuste à leur égard et motiver cette exclusion, on leur ordonna sous peine de bannissement d’élaborer un nouveau code constitutionnel. Comme on les enjoignait à faire vite, ils instituèrent comme première règle : « En toute chose importante, il faut savoir prendre son temps ». Stupeur générale. Une telle clairvoyance était inattendue. On s’excusa, on retint la leçon : tout homme est capable de sagesse pour peu qu’on veuille bien lui donner sa chance.
Ces peuplades une fois sédentarisées, clouées à un sol, ont perdu cette culture. Par la colonisation, ils se sont « francisés », occidentalisés ; par la religion, ils se sont islamisés, se cherchant par la même occasion une ascendance arabe. Occident et Orient que l’on oppose dans tous les médias se retrouvent dans la même tête sans trop de difficultés. Sédentarisation oblige : démographie galopante grâce à une meilleure hygiène de vie, à un système de santé jusque là obsolète parce que traditionnel et donc souvent aléatoire (les plantes sont fréquemment utilisées sans dosage), le temps jusque là si disponible se fait rare. Plus de discussions, de dialogue, plus de palabres, plus d’argumentation, plus d’interrogation. On n’a plus le temps. D’ailleurs pourquoi discuter ? Le reste du monde n’a donné sens qu’à l’action. Agissons donc et laissons tomber, oublions l’arbre à palabres. Le jeune Djiboutien scotché devant la télévision ne connaît rien de la culture de ses ancêtres. Il est autre. Il ne dialogue pas, ne s’interroge presque plus, n’écoute les autres que s’ils sont dans la télévision qui, même si elle est un outil formidable, a cette tendance terrible à tout banaliser, à tout rendre quelconque. Pas de problèmes.

Comment les Djiboutiens perçoivent-ils la philosophie ?
Le mot de philosophie n’apparaît dans la bouche du jeune Djiboutien qu’une fois arrivé au lycée. Ses premières impressions ne se font que par ouï-dire. Comme partout ailleurs, la philosophie a une très mauvaise réputation : pour les uns elle rendrait fou, pour les autres ce serait une discipline inaccessible pour le commun des mortels parce que très difficile ; elle serait « l’art de compliquer les choses faciles » ; pour d’autres encore elle rendrait athée, ce qui est d’autant plus grave que la religion occupe une place essentielle, pour ne pas dire vitale dans la société. Toutes ces opinions s’accompagnent de leur cortège d’attitudes négatives et récalcitrantes. « Je ne veux pas devenir fou », me disent souvent mes élèves. A quoi je réponds invariablement par une boutade : « Vous avez intérêt à le devenir d’ici la fin de l’année car un examen vous attend ». La maïeutique se fait lentement, l’accouchement est difficile, mais fort heureusement couronné de succès la plupart du temps. En réalité, c’est plutôt sur le mot « philosophie » que bute tout le monde. La discipline est marginale, peu connue, voire pas du tout. D’un coté cette réputation de folie, de l’autre une réputation de génie. Face à un philosophe, on surveille ses propos, on évite de dire quelque chose de stupide, on emploie des mots à rallonge, histoire de l’impressionner et de ne pas se laisser impressionner.
La République de Djibouti ne compte en tout et pour tout que onze philosophes locaux de formation, dont seulement cinq travaillent comme enseignants, et trois collègues étrangers coopérants venus d’Algérie, de Tunisie et de Madagascar. Au total, huit professeurs répartis sur l’ensemble du territoire entre sept lycées situés dans quatre villes (Djibouti, Ali-Sabieh, Dikhil et Tadjourah). Il peut arriver qu’un professeur soit affecté dans les lycées de deux villes situées à 80 km, voire parfois à plus de 200 km l’une de l’autre. L’enseignement s’accompagne à ce moment-là d’une vie d’aventures où l’organisation est vitale. Chaque professeur compte à son actif plus de 30 heures de cours par semaine, auxquelles viennent s’ajouter les heures enseignées dans les établissements privés qui poussent comme des champignons, l’enseignement public n’étant pas en mesure d’absorber l’ensemble des élèves. Au baccalauréat 2009, 3500 candidats, scolarisés dans le public ou libres, ont passé le concours. Chaque année, des collègues de France au nombre de quatre, principalement de l’académie d’Amiens, viennent renforcer nos rangs. Ils sont toujours impressionnés par le nombre élevé des copies. À chacun des correcteurs incombe la responsabilité de terminer en à peine une quinzaine de jours entre 280 et 300 copies. Un véritable marathon intellectuel. La tâche est d’autant plus difficile que les jeunes Djiboutiens n’ayant rien à envier à leurs camarades du reste du monde, ne maîtrisent pas très bien l’expression écrite, génération télévision et textos obligent. Pour les comprendre, force est parfois de lire à voix haute leurs propos car ils écrivent phonétiquement. Et même si, comme n’ont pas manqué de le remarquer les collègues français, il y a indéniablement de la réflexion, corriger leurs copies est une véritable gageure pour les nerfs. Ces mêmes professeurs nous ont parfois, de façon diplomatique, reprochés d’être quelque peu trop exigeants. Quand on a cinquante-cinq élèves par classe, six classes pour lesquelles il faut corriger trois devoirs par trimestre, la patience et l’indulgence sont très vite émoussées.
Dès la rentrée prochaine, de nouveaux lycées que les institutions ont ouverts pour accueillir un nombre d’élèves toujours plus élevé vont ouvrir des classes de terminales. Et il y aura nécessité de former de jeunes recrues. Mais la mauvaise réputation de la discipline combinée aux conditions difficiles dans lesquelles nous enseignons découragent même les quelques rares hésitants. Ce qui pousse les institutions à chercher des enseignants d’ailleurs. D’autre part, les sujets du bac jusque-là étaient préparés par l’académie de Bordeaux, car les diplômes djiboutiens profitent d’une homologation française. Mais dans les années à venir, le baccalauréat djiboutien a pour ambition de se désarrimer du baccalauréat français, essentiellement pour des raisons de logistique. En effet, en 2013, arrive une vague, un tsunami de plus de onze mille élèves dans les classes de terminale. Le nombre peut sembler dérisoire au regard des autres pays du monde, mais pour la République de Djibouti, c’est un défi de taille à relever.
Loin de toutes ces pérégrinations politiques, le jeune Djiboutien que plus rien n’étonnait parce que tout était dans la télé, découvre cette « folle » discipline qui remet en question un univers qui pour lui était évident. Bourré de préjugés, surtout en matière de religion, il a des difficultés à accepter la remise en question aussi radicale et hyperbolique qu’on lui propose. Pourtant cette discipline le fascine, l’ensorcelle. Une fois en dehors de la classe, les élèves ne cessent d’en parler entre eux, de discuter et même parfois de se disputer. Rentré chez lui, ils s’enorgueillissent de ce vide sidéral provoqué en eux, se sentant supérieurs par cette capacité à détruire les dogmes, les arguments des adversaires. Que l’on ait pu être souvent à ce point aveugle sur soi, que l’on ait cru à foule de choses souvent sans aucun fondement, que l’on ait adhéré à la supériorité d’une race ou d’une culture, voilà qui semble désormais aberrant. Par la philosophie, il réapprend un mode d’existence qui ne lui appartenait plus mais qu’il peut dorénavant se réapproprier : la méditation, la capacité à s’interroger sur toutes choses, l’ouverture aux autres sans se perdre soi-même, le plaisir du dialogue argumenté où l’on s’enrichit avec et par l’autre…

Ayane Abrar, professeur de philosophie dans un lycée de Djibouti.

Ce texte a été publié en 2009 dans la revue Diotime, voir en ligne.

 
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