Human Village - information autrement
 
En aparté... Antonio Guterres
par Mahdi A., mars 2011 (Human Village 15).
 

La Somalie est, après l’Afghanistan et l’Irak, le troisième pays générant le plus grand nombre de réfugiés au monde. Janvier 2011 a marqué la vingtième année de cette crise puisque c’est en janvier 1991 que le président Zyad Barreh était renversé et que les seigneurs de la guerre prenaient le pouvoir à Mogadiscio. Quatorze tentatives de constitution d’un gouvernement plus tard, la Somalie est toujours ravagée par la violence : attentats suicide, meurtres… Si ce n’est pas assez de ces facteurs pour expliquer la problèmatique des réfugiés somaliens, il faut ajouter à cette liste la sécheresse, les inondations et la famine qui frappent le pays depuis plus d’une décennie.
Le remède est pourtant connu de tous ! La raison de l’exil en masse des Somaliens vient du fait que leur pays n’a plus de gouvernement central effectif depuis 1991. Ce renversement a plusieurs conséquences, la principale étant un état de guerre permanent. Malgré la mise en place d’un gouvernement fédéral de transition dans le cadre du processus de Djibouti, le pouvoir continu à être détenu par les chefs des différents clans, ou seigneurs de guerre.
Mais comment le Gouvernement fédéral de transition pourrait-il, sans armes ni moyens financiers, raisonnablement gagner contre les milices ?
Dans ce pays où les capacités financières manquent cruellement pour l’instauration d’un gouvernement d’une certaine stabilité, l’espoir a presque disparu... La Somalie risque ainsi de se déchirer une fois pour toute si rien n’est fait rapidement. Les centaines de milliers de réfugiés somaliens perdront alors bien plus que leur domicile : ce qui reste de leur identité !
C’est dans cette situation alarmante qu’une délégation conduite par le haut commissaire aux réfugiés, Antonio Guterres, a observé les situations résultant d’un surpeuplement croissant et du manque de financement dans les camps tentaculaires en Éthiopie, à Djibouti, au Kenya, et au sein même de la Somalie. Les nombreux officiels qu’il a rencontré dans tous ces pays lui ont tous fait part de leur crainte croissante sur la capacité de leur pays à faire face à un afflux massif de réfugiés à ce point démunis. D’autant plus que l’intensification des violences risque d’augmenter considérablement la crise humanitaire. Il faut savoir qu’Antonio Guterres a été premier ministre du Portugal d’octobre 1995 à avril 2002. Il occupe la fonction de Haut commissaire des Nations unies aux réfugiés depuis juin 2005. Rencontre...

Monsieur le haut commissaire, la République de Djibouti accueille des flux migratoires en provenance des pays de la région et plus particulièrement en provenance de la Somalie au camp d’Ali Addeh. Ce phénomène prend de l’ampleur depuis quelques années. Quel est le contexte politique régional qui explique son développement selon vous ?
C’est le contexte politique, l’instabilité du conflit… La République de Djibouti est un pays stable, un havre de paix, alors que des crises se sont déclenchées chez tous ses voisins, notamment en Éthiopie à un moment donné, au Yémen à un autre moment, en Somalie ou bien encore en Érythrée aujourd’hui. Ces différentes crises ont engendré un mouvement de réfugiés vers le pôle de stabilité que Djibouti constitue. Heureusement que Djibouti est un îlot de stabilité dans cette région tourmentée de l’Afrique mais également un pays accueillant, avec un peuple d’une grande générosité et un gouvernement qui mène une politique d’ouverture et de solidarité face à laquelle la communauté internationale a une énorme dette de gratitude vis-à-vis de cette nation.

Quels sont les services dispensés au camp d’Ali Addeh ? Et surtout, le sont-ils pleinement ?
Ce sont des services d’assistance et d’aide alimentaire donnés par le PAM [1]. Approvisionnement en eau, soins de santé et nutrition, assainissement, éducation, appui en matière d’abris, d’activités génératrices de revenus, services communautaires, mais pour parler en toute franchise, nous aimerions faire mieux. Nous avons entamé des discussions avec le gouvernement djiboutien pour créer les conditions nécessaires à l’amélioration de cette assistance.

Nous possédons peu d’informations sur l’immigration irrégulière en République de Djibouti. Pouvez-vous nous livrer quelques données générales sur ce phénomène, notamment quelle est la proportion de ceux pour qui la République de Djibouti est une destination finale ? Et ceux pour qui Djibouti est un pays de transit vers les pays du Golfe ?
Je n’ai pas de statistiques précises en tête, mais l’OMI [2] a publié récemment des données sur le domaine. En tout cas, c’est un mouvement massif de populations. Nous vivons dans le siècle des peuples en mouvement. Et un de ces points de passage dans le monde est Djibouti ! Notamment à cause de sa position géostratégique. J’ai pu constater aujourd’hui le drame des migrants, notamment éthiopiens, qui attendaient les passeurs le long d’une plage des côtes d’Obock pour aller au Yémen, avec des risques et des incertitudes énormes. Particulièrement pour les femmes, avec des dangers terribles aussi bien dans leur trajet qu’à leur destination.

Les dangers de la mer et les nombreux naufrages signalés ne semblent pas dissuader les migrants de tenter le passage au Yémen pour se rendre ensuite en territoire saoudien… Comment l’expliquez-vous ?
C’est toujours la pauvreté ! Naturellement il y a les conflits, et malheureusement, leur lot de réfugiés. Les populations civiles sont, comme bien souvent, les premières victimes de ces affrontements fratricides. Mais pour les migrants, c’est bien souvent l’absence des conditions minimales de vie qui les mènent à affronter les montagnes et les mers. Malheureusement, nous vivons dans un monde injuste, où il y a encore un pourcentage très important de la population, notamment en Afrique, qui vie en dessous du seul de pauvreté absolue.

Quelle est l’attitude de la République de Djibouti vis-à-vis de la situation des migrants qui traversent le pays ? Peut-elle raisonnablement lutter contre cette marée humaine qui souhaite coûte que coûte braver la mer ?
C’est une attitude très humaniste ! J’ai pu aujourd’hui visiter des groupes de migrants. Je l’ai fait avec le préfet, les autorités locales, la gendarmerie. J’ai trouvé sur place un état d’esprit très ouvert et très humaniste de la part des responsables locaux. Mais aussi un sentiment d’impuissance, parce qu’il n’y a sur place, ni les ressources, ni les capacités pour répondre à un fléau d’une telle dimension. C’est la raison pour laquelle il faut que la communauté internationale toute entière s’engage à donner au gouvernement de Djibouti les instruments et les moyens qui puissent l’aider à faire face à ce fléau. Mais il faut aussi que les organisations internationales s’engagent aux côtés du gouvernement : c’est seulement en nous unissant que nous pourrons réduire les souffrances inimaginables de ces migrants. Mais je tiens à souligne l’humanisme de l’approche offerte par Djibouti face à une tragédie comme celle là.

Quel est le statut des réfugiés qui travaillent en République de Djibouti ? Le code du travail le permet-il ?
Les réfugiés ont le droit de travailler à Djibouti : c’est une position avec laquelle nous sommes tout à fait d’accord mais qui révèle une fois de plus l’humanisme et la générosité de votre pays.


Les réfugiés installés à Djibouti sont-ils, selon vous, bien acceptés par la population avoisinante du camp ?
J’ai pu constater par moi-même. Vraiment il existe une fraternité entre la population locale et la population réfugiée, qui partagent d’ailleurs quelques fois les mêmes services. Ils ont une attitude très accueillante et une solidarité qui est très touchante.

Le HCR préconise en général des solutions durables pour accueillir les réfugiés dans la société et leur permettre de reprendre une vie normale dans un environnement sécuritaire. Il s’agit du rapatriement volontaire dans le pays d’origine, de l’intégration dans le pays de refuge ou de réinstallation dans un pays tiers. Aussi avez-vous effectué des démarches auprès des autorités djiboutiennes afin qu’une partie, même infime, des populations déplacées, dont certaines sont installées dans le camp d’Ali Addeh depuis deux décennies, puissent obtenir le nationalité djiboutienne et ainsi reprendre le cours normal de leur vie ?
Avant tout, je dois dire que la solution que nous préférons c’est le retour volontaire, digne et sécurisé, vers le pays d’origine du réfugié. D’ailleurs, l’an prochain, nous espérons appuyer le retour de 2500 réfugiés originaires du Somaliland. Ensuite, je voudrais dire que nous nous efforçons de faire notre mieux pour augmenter le quota de réinstallation à partir de Djibouti. Cette années, nous avons soumis 1400 dossiers de réinstallation individuelle à des pays du monde développé. Nous espérons des réponses positives. Nous espérons également pouvoir continuer, et si possible augmenter, le nombre de pays d’accueil. Ce programme ne compte à ce jour que six pays : les États-Unis d’Amérique, la Norvège, la Suède, la Hollande, le Canada, la France. Aujourd’hui, nous avons discuté avec les autorités djiboutiennes de la possibilité, pour ces réfugiés de longue durée, de trouver un mécanisme plus efficace d’insertion dans la société djiboutien, et nous avons trouvé une attitude très ouverte et de très bonne coopération de la part de nos interlocuteurs.

Comment expliquez-vous que la charge des réfugiés ne soit pas mieux répartie avec les pays développés ? Ce questionnement est d’autant plus urgent que la détérioration de la situation globale en Somalie laisse à penser que les afflux de population vont continuer à croître ces prochaines années ?
C’est très simple ! La générosité et la solidarité ne sont malheureusement pas proportionnelles à la richesse des nations…


Dans le contexte actuel d’après 11 septembre, est-ce que le fait que l’on soit d’origine somalienne ne stigmatise pas davantage ces populations déplacées pour trouver un pays d’accueil ?
Je crois que ce n’est pas seulement le 11 septembre. Il y a toute une série de raisons, quelques fois difficiles à comprendre et à discerner, qui fait que les Somaliens sont, aujourd’hui, un des cas de population réfugiée globale. Il y a des Somaliens partout dans le monde, même si une grande majorité se trouve au Kenya, au Yémen, en Éthiopie ou encore à Djibouti. Il nous a été amené de constater que cette population réfugiée globale est victime de discriminations, de stigmatisations, bref d’une hostilité qui est regrettable et contre laquelle nous luttons de manière acharnée. Il faut tout faire pour que la xénophobie ne triomphe pas dans le monde. Aussi, je crois que ce n’est pas seulement le 11 septembre, mais un ensemble de questions qui exige une analyse et une réponse plus efficaces de notre part et de la part de la communauté internationale.

Le HCR est très présent au Kenya. Quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confrontées là-bas ?
Je peux vous laisser imaginer : Dadab est maintenant la cinquième ville du Kenya. Il y a 300 000 réfugiés à Dabab. Chaque mois, il y en a entre 5000 et 8000 supplémentaires qui arrivent. Ce camp est situé au milieu d’une région semi désertique. A l’aune de ces indications, vous pouvez mieux appréhender la difficulté de gestion d’une crise humanitaire de cette dimension.

Quelle est la solution ?
La solution est de travailler, travailler et travailler sans relâche… Je n’en vois pas d’autre. C’est une négociation complexe et permanente avec les autorités et les populations locales, que nous menons pour augmenter l’espace, parce qu’il y a une concentration énorme dans quelques parties du camp. Et c’est faire un investissement énorme, notamment dans le domaine de la sécurité qui, naturellement, préoccupe de manière compréhensible le gouvernement du Kenya.

Ne pensez-vous pas que le Kenya ou les autres pays de la région pourront avoir de plus en plus de mal à supporter les charges et les conséquences économiques que peut occasionner un flux continu et ininterrompu depuis presque deux décennies de personnes déplacées qui viennent trouver refuge chez eux ? A cela s’ajoute l’actualité somalienne de ces dernières années, notamment les attentats terroristes perpétrés au Kenya en 1998 et en Ouganda en 2010, qui ont mis en exergue des questions sécuritaires. Celles-ci se posent dorénavant de manière de plus en plus criante, puisqu’il subsiste la crainte de voir des éléments extrémistes somaliens s’infiltrer dans les pays de la région par cette voie ?
Vous avez vu que le gouvernement de l’Ouganda a eu une attitude très positive. Il a tout fait pour garantir que l’attaque récente ne soit pas suivie de manifestations d’hostilité vis-à-vis de la population somalienne. Et ce qui est très intéressant, c’est que ceux qui ont perpétrés ces attaques ne sont pas des Somaliens… Il faut savoir que ces organisations terroristes recrutent des fanatiques là où ils sont pour mener leurs attaques ciblées. Je suis profondément convaincu qu’il n’y a pas de rapport direct entre la nationalité des réfugiés et les potentiels risques de sécurité pour le pays. Au contraire, les réfugiés ne sont pas des terroristes, les réfugiés sont les premières victimes du terrorisme.

À l’aune de cette situation insupportable, qui perdure depuis trop longtemps, n’avez-vous pas l’impression que la communauté internationale devrait se pencher davantage sur les véritables maux de cette crise et plus particulièrement sur la meilleure manière de panser ses profondes plaies ? Ne pensez-vous pas que la lueur d’espoir pourrait venir du Gouvernement fédéral de transition, si la communauté internationale se décidait enfin à l’appuyer de façon appropriée, plutôt que de financer en vain une armada au large de ses côtes pour résoudre un problème dont les racines se trouvent sur la terre ferme ?
Je crois que la communauté internationale doit s’engager plus fortement, de façon plus efficace et notamment dans la recherche d’une solution politique comme vous l’avez indiqué. Mais aussi, je pense, en aidant au développement économique des régions où l’on peut faire de la coopération pour le développement économique, en y créant des emplois, en y créant des infrastructures, en y démontrant qu’il y a toujours des dividendes à tirer de la paix. C’est, à mon avis, la meilleure manière de combattre l’extrémisme et de garantir que la paix pourra triompher dans le futur. La communauté international se penche quelque fois, je dirais, de façon trop exclusive sur les questions criminelles, sur les questions liées à la piraterie. Il faudrait que les mêmes efforts soient développés, non seulement dans le cadre de l’action humanitaire mais aussi en aide au développement, là où cette aide est évidemment possible. J’ai visité moi-même, avant de me rendre à Djibouti, le Puntland, le Somaliland, et j’ai pu constater que là-bas on peut faire beaucoup mieux : on peut vraiment améliorer les conditions de vie des populations. Il faut savoir que là où il y a de l’extrême pauvreté, là où il n’y a pas d’investissement public, là où il n’y a pas de développement économique, il est facile de recruter des candidats pour devenir des pirates, des combattants, des miliciens… Il est temps de gagner les esprits et les cœurs !

Dernière questions ; que pourriez-vous nous dire sur la convention de Kampala, que d’ailleurs la République de Djibouti s’apprête à ratifier ?
C’est une grande joie ! C’est une convention remarquable, c’est d’ailleurs une preuve du leadership africain sur les droits de l’homme. C’est le premier instrument international légalement contraignant en matière de protection des personnes déplacées internes. Je crois que c’est une leçon de générosité, un modèle à suivre, c’est à l’honneur de toute l’Afrique. La ratification de cet important texte par Djibouti est pour nous avant tout une grande satisfaction, mais également, je le crois et je l’espère vivement, un encouragement pour que d’autres pays du continent suivent le même chemin afin que la convention puisse rentrer en vigueur le plus rapidement possible… Car, comme vous le savez, pour qu’elle soit applicable il faut que quinze pays la ratifient.

Propos recueillis par Mahdi A. .


[1PAM : Programme alimentaire mondial.

[2OMI : Office des migrations internationales.

 
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