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Usine d’embouteillage d’eau naturelle à Dikhil. Un pari audacieux… et gagné !
par Mahdi A., décembre 2020 (Human Village 40).
 

Il aura fallu près de quatre ans pour que le projet de la société Okar Food & Beverage Industry prenne vie et que l’usine produise sa première bouteille. L’unité de production flambant neuve a commencé sa production en novembre 2018, et la commercialisation a démarré en janvier 2019.
L’idée centrale qui a guidé les pas du promoteur industriel en lançant une usine d’eau à Dikhil, la localité qui l’a vu naître, déclare-t-il, était de contribuer à créer de la richesse ici, et donc des emplois dans cette région sinistrée économiquement, avec un taux de chômage très élevé. A l’instar de Tadjourah, Ali Sabieh ou Arta, il s’est demandé pourquoi Dikhil ne produirait pas elle aussi son eau en bouteilles, et ce d’autant plus que la réputation de sa source naturelle est établie de longue date.

« Après avoir eu l’idée en 2015 d’embouteiller de l’eau de Dikhil pour la commercialiser, très rapidement nous avons recruté un géophysicien qui nous a proposé plusieurs endroits. Sur la base des résultats des analyses, le choix du lieu-dit connu sous le nom de Cheick Madetu s’est imposé. Nous avons installé à cet emplacement notre forage d’eau et l’usine », déclare Abdourahim Mahamoud Hersi. Il ne cache pas sa volonté de tordre le cou à cette image selon laquelle toute industrialisation serait impossible sur le territoire djiboutien. Il a de quoi être satisfait : le pari est en passe d’être gagné. Il se targue d’ailleurs d’un résultat en équilibre dès sa deuxième année d’exercice, malgré la crise du Covid, c’est-à-dire un an plus tôt que ses prévisions financières. L’usine produit quatre formats sous deux marques : Okar et Palmeraie. Ce qui marche le mieux est la bouteille de deux litres, où il est leader sur le territoire.
Abdourahim Mahamoud Hersi reconnait que la réalisation de cette entreprise n’a pas été une mince affaire. Loin s’en faut ! Les défis ont été nombreux, au point d’envisager de vendre l’unité de production à un investisseur dès la production de la première bouteille. Heureusement, dit-il, il a renoncé et pris son courage à deux mains pour lancer la distribution et la commercialisation de son produit. « Au début cela n’a pas été facile de se faire connaitre. La visibilité étant liée entre autres aux moyens de distribution, lorsque vous avez des moyens limité la zone de distribution est plus réduite, cela prend plus de temps pour couvrir le marché, cela dépend de la flotte de véhicules. Maintenant nous disposons d’un maillage plus important pour la distribution de nos bouteilles. Plusieurs de nos grossistes et semi-grossistes sont situés à Balbala. Ce secteur représente 80% de notre part de marché. Que l’eau provienne de Dikhil, ça parle à la clientèle. Son prix est attractif, puisque pour 100 FDJ nous proposons deux litres avec Okar, lorsque la concurrence propose 100FDJ pour 1,5 litre. Nous avons une bouteille à 100FD pour 1,5 litre, mais pas pour la même clientèle. Cette eau, commercialisée sous la marque Palmeraie, est plus présente dans les centres commerciaux, les restaurants, au centre-ville, et sur les avions d’Air Djibouti dont nous sommes le partenaire officiel sous le format 0,5 litre. Depuis plus d’un an, nous sommes le fournisseur de l’hôtel Kempinski. Cette chaine hôtelière internationale qui effectue des contrôles drastiques de toutes les eaux produites à Djibouti, à l’extérieur du territoire sous la supervision de la direction régionale présente à Dubaï, a considéré que nous répondons aux règles d’hygiènes sanitaires et de qualité les plus élevées sur le territoire. Être le fournisseur du Kempinski est une reconnaissance de notre travail ».

« Venant du secteur de la logistique, et n’ayant aucune expérience de la fabrication et la commercialisation de produits manufacturés, il n’a pas été évident de prime abord d’entrainer les banques, malgré une étude sur les qualités exceptionnelles de la source d’eau et un plan financier bien ficelé. Il aura fallu se retrousser les manches et démontrer la pertinence de notre projet. Il s’agit de convaincre inlassablement… La ténacité et la foi dans la réussite du projet ont fini par payer. La BCIMR/BRED a décidé d’apporter son concours en 2017, après une phase d’examen du dossier de huit à dix mois avant approbation. Sans cet appui bancaire, notamment du directeur-adjoint Ali Abayazid, et de la direction des risques et des crédits située à Paris qui a délégué Isabelle Tessier pour suivre l’évolution du projet, il ne fait aucun doute que l’unité de production Okar n’aurait jamais vu le jour », explique Abdourahim Mahamoud Hersi. Concernant le coût du crédit sur le territoire, il émet quand même un bémol. « Le crédit est très cher dans notre pays, on pourrait faire plus pour booster l’économie, et donc la croissance si l’accès au crédit était plus abordable.

Il a donc fallu toute la conviction du promoteur Abdourahim Mahamoud Hersi soutenu notamment par la BCIMR/BRED, mais aussi surtout au niveau local, par le préfet d’alors Mohamed Cheiko Hassan que des élus régionaux, pour lancer l’usine d’eau.

L’implantation à Dikhil, un choix du cœur
On l’aura compris, la décision de s’implanter à Dikhil est avant tout le choix du cœur au détriment de la proximité avec le lieu du véritable marché, Djibouti-ville, et donc malgré le risque de fragiliser l’efficacité et l’essor de l’entreprise. Il faut savoir que l’eau embouteillée sur le territoire a deux origines : souterraine et naturelle, lorsqu’elle est extraite de nappes souterraines, à l’instar, des produits Okar, Palmeraie, Bio ou Vital. La seconde est captée par un conduit souterrain situé non loin des quais du port historique, reliant l’usine de traitement de la marque Crystal. Cette eau de mer est « déssalinisée, purifiée par osmose inverse puis reminéralisée » avant sa mise en bouteille pour commercialisation comme l’indique l’étiquette de la bouteille. L’atout principal de Crystal réside dans la localisation de son usine de traitement : elle est la seule marque à produire à Djibouti-ville. C’est indéniablement un avantage comparatif considérable, avec notamment des coûts de distribution et de transports réduits à leur plus simple expression. Le revers de la médaille, c’est qu’elle est issue d’une composition entièrement chimique !

Produire à Dikhil, puis faire parvenir la production quotidiennement à la capitale est un challenge plus important. Pour nous rendre à l’usine dans le cadre de ce reportage avec Hani Kihiary, à bord d’un véhicule pourtant tout terrain adapté à rouler sur route en piteux état, que l’on pourrait qualifier d’ailleurs de piste plutôt que de route sur 65 kilomètres – du PK51, jusqu’à notre destination au PK 115 – il nous aura fallu un peu moins de deux heures. On mesure la difficulté que doit représenter l’acheminement de palettes de quarante tonnes par les cinq camions de l’entreprise. Notre commentaire ne manque pas de faire rire Abdourahim Mahamoud Hersi : « A titre de comparaison, les camions des marques Bio ou Vital peuvent faire trois ou quatre aller/retour dans la même journée puisque les usines sont situées dans la région d’Arta reliée à Djibouti-ville par une route parfaitement goudronnée. De toutes les eaux produites à Djibouti, seule la marque Crystal dispose de son usine à Djibouti ville. Nous, si l’on parvient à faire un seul aller-retour quotidien, on est content. Un autre facteur pénalisant, c’est la durée de vie de nos camions mis à rude épreuve, qui est très réduite. Les dépenses liées à l’éloignement de la capitale, comme le carburant et l’entretien du parc véhicule, pèsent évidemment beaucoup sur nos charges fixes.
Je le dis souvent : “Nous, on est des Mac Gyver, des immortels”. Ce que l’on fait, c’est de l’acharnement thérapeutique. On fait beaucoup de sacrifices pour maintenir la tête hors de l’eau. Car on croit à notre projet, à la qualité de notre eau. D’ailleurs on pense que tout le monde devrait la boire. Pas pour nous faire plaisir, mais parce qu’elle est d’une qualité exceptionnelle. Je voudrais vous faire une confidence, que m’a faite le responsable de la société qui a installé le système de traitement de l’eau. Il m’a dit que si cette source était vendue en France, elle serait directement embouteillée telle qu’elle, car conseillée pour les femmes enceintes, nourrissons et bébés. Sur ce point Il faut savoir que notre eau est la plus riche en minéraux produite en République de Djibouti : brute elle est de 902,5 microsiemens. Nous sommes obligés, pour répondre au palais de notre clientèle qui n’est pas habituée à consommer une eau aussi chargée, d’en réduire la composition en minéraux pour la sortir à 371 microsiemens.
« Comme on était novice dans ce secteur d’activité, on ne voulait pas avoir de problème technique, alors on a opté pour la technologie française comme gain de sécurité, on est allé sur le haut de gamme avec ICE [Ingénierie conception expertise] afin de se prémunir des risques éventuels de pannes ou problèmes techniques qui pourraient survenir dans les deux premières années de production. Nous ne pouvions pas supporter des arrêts de production ou des dépenses imprévues de réparations de matériel. C’est un investissement global de près de deux millions d’euros. C’est dire que l’on n’a pas lésiné sur les moyens pour produire de l’eau de qualité », argumente-t-il.
L’entreprise emploie soixante employés, dont quatre expatriés. Le responsable de production, Renaldo Demejer, nous en dit plus le fonctionnement de l’unité de production : « L’usine compte deux lignes. La première est dédiée au remplissage, la mise en bouteille de l’eau, et à la fixation du bouchon. Elle s’effectue dans un lieu que l’on désigne comme la salle blanche. Personne n’y a accès hormis les deux techniciens qui y opèrent. C’est une salle complètement aseptisée, c’est-à-dire qu’il y a zéro bactéries. Cette salle est aussi équipée d’un système de retraitement de l’air ambiant. C’est très important pour l’hygiène, car c’est dans cet espace que la bouteille est conditionnée et donc prête pour le remplissage. C’est aussi dans cette salle protégée que le bouchon est fixé dans la foulée du remplissage. La seconde ligne, celle de traitement de l’eau, permet d’obtenir une composition de l’eau embouteillée constante quelle que soit l’évolution de l’eau brute puisée du puits par le captage. Le traitement dépend donc de sa qualité et de ses constituants. L’eau puisée est analysée en continu, en aval comme en amont des différents traitements qu’elle subit notamment à travers de filtres minéraux (sable) ou des membranes qui permettent de produire une eau limpide débarrassée de ses particules. Les bactéries et virus pathogènes qui demeurent dans l’eau sont éliminés lors de l’étape de désinfection aux ultraviolets. C’est l’eau ainsi obtenue qui est ensuite injectée dans la ligne de remplissage ».

Abdourahim Mahamoud Hersi complète les propos de son ingénieur : « Le système de traitement de l’eau que l’on a mis en place ici est géré de manière informatique sans aucune manipulation humaine, de façon à avoir une eau constante en termes de composition minérale. Les ajustements pour le calibrage se font de manière automatique. Ce qui nous permet de mettre sur le marché un produit de qualité. Ce système est assez coûteux, mais nous avons préféré privilégier la sureté sanitaire plutôt que le profit uniquement. En outre, nous contrôlons constamment et attentivement toute la chaine de production de la bouteille d’eau afin de garantir une eau à la pureté originelle intacte pour le consommateur. Un laboratoire interne contrôle l’eau embouteillée plusieurs fois par jour, tandis qu’un système performant d’identification garantit la traçabilité permanente des bouteilles. Nos règles d’hygiène sont très élevées ; Comme vous le voyez, le sol est recouvert de peinture alimentaire, une peinture qui ne s’effrite pas, et donc sans résidu. On se bat ici contre toutes les particules qui peuvent contaminer l’air et qui pourraient infecter l’eau. »
Sur le respect des règles d’hygiène on ne badine pas. La barre est placée très haut. « On fait énormément d’efforts pour maintenir un environnement sain, on a choisi un lieu d’implantation loin de la route, niveau pollution de l’air on est à pas loin de 0%. Aucune route ne passe à proximité. Cet élément est important car il ne faut jamais négliger ce facteur de la pollution et son impact sur l’eau conditionnée. On travaille avec un système de purification d’air, qui est aspiré de l’extérieur. Même le forklit fonctionne à l’énergie électrique pour ne pas avoir de rejet de gaz à l’intérieur de l’usine, comme préconisé par notre installateur de traitement des eaux. »

Abdourahim Mahamoud Hersi fait figure d’exemple pour sa région. Ses premiers résultats, après deux années d’exercice, sont remarquables. Cette usine représente le plus gros investissement privé jamais réalisé dans la région Comme si ce titre n’était pas suffisant, le promoteur annonce pour demain de nombreux autres projets : « L’eau Okar doit devenir une référence, servir de modèle. On prouve que l’industrialisation n’est pas un vain mot. Ce projet bouscule les idées reçues ». Les travaux de réhabilitation en cours de la RN1, qui prendront fin dans moins de deux ans, ne peuvent que le conforter dans ses choix et l’encourager à poursuivre dans cette voie.
L’unité de Dikhil contribue à renforcer la production nationale d’eaux minérales. À ce propos n’est-il pas temps de consommer local, et cesser de dénigrer les productions issues du territoire pour des motifs qui n’ont aucun rapport avec la qualité, mais reposent malheureusement sur des présupposés, des préjugés.
Questionné sur le fait de savoir s’il était membre du GAFD après plus d’un million d’euros d’achat dans l’Hexagone, et la commande d’une nouvelle ligne d’embouteillage pour augmenter sa production auprès du même fournisseur français, il répond par la négative : « Non, et je ne me l’explique pas. J’aimerai bien connaitre quels sont les critères de l’ambassadeur Arnaud Guillois pour permettre l’adhésion de nouveaux membres à ce groupement d’affaires ? A moins que cela soit une sorte d’entre soi, une forme de séparatisme qui ne dit pas son nom ? » Message transmis.

Mahdi A., photos Hany Kihiary

 
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