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Les conditions d’incarcération du lieutenant Fouad Youssouf Ali
par Mahdi A., juin 2020 (Human Village 39).
 

« La prison n’est qu’un reflet démesurément grandi de la société qui produit ceux qu’elle incarcère. » (Hubert Bonaldi )

Une vidéo diffusée depuis ce matin montre les conditions d’incarcération de l’officier de l’armée de l’air djiboutienne, Fouad Youssouf Ali, extradé d’Éthiopie en avril dernier. Ces images retournent l’estomac.
Il nous faut d’abord préciser que notre rédaction ne cautionne ni l’action ni les propos de cet officier émis en mars, qui menacent la stabilité et la paix du pays et sont dangereux. Cela dit, nous ne pouvons rester insensibles et détourner le regard de ses conditions d’incarcération qui posent une question plus large sur la prison à Djibouti.

Les images, tournées par le lieutenant Fouad depuis sa cellule d’isolement, et l’état de santé de ce compatriote, ne peuvent qu’émouvoir.
Il gît dans une petite cellule, semble-t-il peu aérée, très sommairement meublée (on ne voit pas de meubles en fait), sans eau courante et où les sanitaires ne sont pas isolés. On distingue très nettement l’eau stagnante qui affleure à la surface des toilettes turques. De là, explique-il, sortiraient en continu des moustiques qui ravagent son corps et des cafards. Il montre quelques secondes l’une de ses jambes, atrocement meurtrie, dont la blessure sans soins risque de s’aggraver sans traitement. Cette vidéo corrobore les propos du 15 mai dernier de son avocat, Zakaria Abdillahi Ali, au journaliste de RFI, Léonard Vincent.
« J’ai pu m’entretenir dans des conditions extrêmement difficiles, dans la mesure où la porte était ouverte, la fenêtre était ouverte, sous prétexte de confinement. Je portais un masque, lui, il portait des gants et un masque. L’entretien était extrêmement difficile. Donc j’ai pu lui poser quelques questions. Mais j’ai vu, je peux vous dire, quelqu’un qui est quand même extrêmement inquiet, extrêmement fatigué et malade. Le lieutenant Fouad a une maladie assez chronique, sur (ses) jambes il y avait des plaies. Toujours sous prétexte du Covid-19, il n’a pas dû bénéficier d’une hospitalisation, ou du moins de soins adéquats, en dehors des pommades qui ont été délivrées par sa famille. Il n’est pas détenu en tant que militaire et il n’est pas poursuivi pour désertion... » [1].

Fouad déclare risquer de mauvais traitements pour la diffusion de cette vidéo et des violences physiques pour le contraindre à dénoncer les complicités dont il aurait bénéficié. Des membres de sa familles avaient essayé d’alerter sur ses conditions d’incarcération, mais n’avaient pas été entendus. Les éléments diffusés sont accablants ! Le ministre des affaires pénitentiaires, Ali Hassan Badhon, compte-t-il ouvrir une enquête pour connaitre les motifs de ces brimades et de ces conditions carcérales très dures, et le cas échéant sanctionner son administration pénitentiaire ? Pourquoi ajouter une souffrance à une souffrance ? Le lieutenant Fouad Youssouf Ali a commis un crime puni par la loi en appelant ses frères d’armes à un coup d’État. Les preuves sont lourdes, diffusées sur les réseaux par ses propres soins. La justice jugera. Pourquoi continuer à s’acharner…
Cette vidéo donne envie de pleurer, de s’indigner, et le transforme en victime. Il ne s’agit pas ici de défendre Fouad, mais les Djiboutiens doivent comprendre qu’en acceptant que se perpétue ce crime public contre l’un des nôtres, en acceptant l’inconcevable comme normal, nous devenons les complices silencieux de ces atrocités : il ne faudra pas se plaindre lorsque demain… frère, sœur, cousine, amis seront les prochaines victimes de ces maltraitances inhumaines.

La prison est une horreur à Djibouti. Ne valons-nous pas mieux que des animaux ? Il est temps de régir face à cette situation intolérable. Reprenons nos esprits !

« La détention allonge les jours, distend les nuits, étire les heures, donne au temps une consistance pâteuse, vaguement écœurante. Chacun éprouve le sentiment de se mouvoir dans une boue épaisse où il faut s’extraire à chaque pas, bataillant pied à pied pour ne pas s’enliser dans le dégoût de soi-même. La prison nous ensevelit vivants. »
Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon (2019)

Mahdi A.


Ajout du 5 juin : Post de Kaha Sane [2]

« Tous les Djiboutiens, et même tous les ressortissants des pays voisins, qui ont vu la vidéo de Fouad Youssouf Ali ont été choqués. Elle est insupportable. Je n’ai jamais été aussi écœurée, touchée et émue par quelque chose. Les mots me dérangent dans certains cas, c’est trop facile, écrire c’est trop facile. Mais c’est tout ce que je sais faire. Nous sommes en train d’assister à la destruction lente et programmée d’un homme, d’une famille entière. Elle a commencé il y a des années, elle a atteint son paroxysme, dans cette prison. J’ai toujours entendu parler de la torture, mais je n’avais pas vu d’images, dans mon déni j’avais besoin de preuves. J’ai vu cet homme, au milieu de ces toilettes, dans ce lieu sordide, parler de sa condition sans pathos. J’ai écouté une femme parler de son mari, j’ai eu mal. Je me suis dit que ce sont des gens que j’aurai pu connaître, des voisins, ce sont les nôtres. Cette vidéo a ému nos enfants qui nous demandent “mais qu’est ce qui ne va pas chez nous ?”. On ne traite pas les gens ainsi. Ce n’est pas possible. Je crois que nous sommes à un tournant de notre histoire. Il n’y a pas d’opposants, il y a un peuple tout entier qui est interloqué, déboussolé. Cela dépasse les clivages idéologiques, ethniques, tribaux, sociaux. Il faudrait éviter qu’un groupe s’approprie, cette souffrance, car c’est la nôtre, à nous tous. Il faudra éviter d’exclure les autres de cette histoire, car c’est la notre, c’est un compatriote. C’est dans son pays que Fouad est traité ainsi, comme un animal. Je suis vraiment triste que ça arrive, je suis désolée pour cette famille, je suis désolée pour cet homme et sa souffrance morale et physique. Je suis désolée pour mon pays, ses dirigeants, leur aveuglement risque de nous coûter cher. »


 
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