Human Village - information autrement
 
Une grève de la faim à Djibouti
par Mahdi A., août 2018 (Human Village 33).
 

Comment protester pacifiquement pour faire valoir des droits que l’on estime illégalement bafoués ? Hassan Mohamed Hassan, dit Dilleyta Tourab, et Daoud Ahmed Ali, dit Daoud Dinkara, respectivement président et vice-président de l’Alliance républicaine pour le développement (ARD), ont opté pour la méthode utilisée par le Mahatma Gandhi pour exprimer leur désarroi et faire pression sur le gouvernement.
Interrogé sur le courage qu’impose cette forme de lutte, ils parlent des douze jeunes Thaillandais enfermés dans une grotte inondée près de dix jours sans manger et en buvant de l’eau de pluie, ou bien encore de la témérité et la sincérité de l’engament de l’ukrainien Oleg Sentsov, qui a cessé de s’alimenter depuis plus de trois mois pour protester contre l’arbitraire de Poutine… Ils s’assoient sur un banc tous les jours à l’entrée sud de la cité ministérielle, de 10 à 11 heures, et reçoivent de 16h à 19h, au siège de l’ARD, situé sur le boulevard De Gaulle. Nous les rencontrons ce jeudi 16 août, dix-septième journée de jeûne, pour nous enquérir de leur revendication.

Une grève de la faim… pour protester contre quoi, contre qui ?
Extraits de la lettre ouverte publiée le 26 juillet 2018 par Cassim Ahmed Dini, président sortant de l’ARD. Dans cette plaidoirie, il présente les défis posés à son mouvement politique. Il estime qu’il s’agit là d’un casus belli, qui exige une riposte appropriée. Elle n’a pas tardé.
Cassim Ahmed Dini : « Quand un parti politique est créé, il lui est délivré un récépissé attestant de sa légalité et donc de son existence. Ce récépissé est établi au nom du président de ce parti et uniquement en son nom car il l’autorise « à agir au nom et pour le compte » du parti en question, ici l’ARD. C’est ce qui s’est passé lors de sa création en novembre 2002, quand ce document fut établi au nom de son président-fondateur, paix à son âme, puis en mon nom suite au congrès des 20 et 21 novembre 2014. En clair, seul le président du parti est habilité à saisir les autorités compétentes du pays, à déléguer son autorité et ses compétences et à ester en justice si besoin est. Et c’est pour cela qu’un récépissé est établi en son seul nom es qualité. Ainsi, lorsque la tête de liste ARD dans la circonscription électorale de Tadjourah l’a saisi à propos d’une irrégularité dans le respect du quota féminin par la liste concurrente, le Conseil constitutionnel n’a rien trouvé de mieux que de lui répondre qu’il n’était pas habilité à le saisir car il n’y était pas autorisé par la loi. A lors qu’il était la tête de liste ARD ! Bref.
Et comme ce récépissé est nominatif, il est ipso facto renouvelé à chaque fois que ce parti élit un nouveau président à sa tête. Donc, tout comme cela l’a été pour moi lors de mon accession à sa présidence en novembre 2014, le nouveau président issu du congrès des 6 et 7 avril 2018 aurait normalement dû voir établir en son nom un nouveau récépissé l’autorisant à “agir au nom et pour le compte de l’ARD”. […]
Suite au congrès de l’ARD des 6 et 7 avril 2018, le nouveau président avait, conformément à la loi, adressé un courrier informant de sa désignation le ministère de l’Intérieur. Normalement, le ministère de l’Intérieur aurait dû répondre sous quinzaine, en prenant acte du changement survenu à la tête de l’ARD, comme consigné dans le procès verbal final. Nouveau courrier de rappel en date du 9 juillet 2018, sans plus de réponse. Un juriste de ce ministère plancherait dessus nuit et jour à ce qu’il paraît. Donc malgré cette relance de principe, rien à faire : le ministère n’aurait donc pas autorisation de délivrer un récépissé au nom du nouveau président de l’ARD ? Et le parti est donc en situation d’illégalité. […]
Et maintenant ? Officiellement, et tant qu’un nouveau récépissé n’a pas été établi au nom du nouveau président de l’ARD, nous sommes dans une situation de non-droit car je ne suis plus président de par le congrès qui en a décidé ainsi et le nouveau ne l’est pas non plus légalement, car le ministère de l’Intérieur ne lui a pas délivré le récépissé.
La suite : il en sera ainsi car même si je suis encore légalement président de l’ARD en tant que titulaire du dernier récépissé établi au nom de son président, jamais je n’en redeviendrai président pour nous conformer à une légalité imposée, car militantes et militants en ont décidé autrement. Autrement dit, Hassan Mohamed Hassan, dit Dilleyta Tourab est président de l’ARD et je ne suis que son conseiller, tout à mon honneur. […]
Donc, sauf délivrance d’un récépissé en son nom, nous travaillerons dans ce contexte d’illégalité jusqu’au prochain congrès ordinaire, prévu pour fin 2020, incha Allah. Même s’il est à craindre que cette légalité à temps partiel finisse par lasser nombre de nos militants… » [1].

Le gouvernement sourd aux revendications
Hassan Mohamed Hassan, dit Dilleyta, nous témoigne à cœur ouvert sur les raisons de son combat, « jusqu’à la mort » : « On nous plonge dans l’illégalité. Depuis notre congrès, l’ARD est dorénavant illégale. Juridiquement on n’existe plus, nous n’avons plus de statut, et ça, c’est quelque chose que l’on ne peut pas accepter. Je comprends que c’est leur manière de nous combattre : la raison du plus fort est la meilleure ! Mais le combat politique doit être juste et loyal. Ils ne peuvent pas faire n’importe quoi ! La démocratie, c’est des règles et des lois, c’est pas le Far West. Qu’est-ce que l’on nous refuse aujourd’hui ? Nous avons tenu notre congrès dans les délais de notre constitution, au mois d’avril, il y a quatre mois maintenant. Et à l’issu de ce dernier, le président sortant n’ayant pas souhaité se représenter, les militants ont choisi un nouveau président en ma personne. C’est le choix des militants de notre mouvement politique. Evidemment on n’en serait pas là, si Cassim Ahmed Dini avait été reconduit. Notre récépissé est à son nom. Là, ils osent car ils ont en face d’eux, une figure politique moins connue, moins établie, et trouvé une opportunité de nous nuire à peu de frais parce que l’on a voulu faire un geste démocratique et renouvelé nos instances. Cette situation est inacceptable !
L’ARD est un parti profondément ancré dans l’histoire de ce pays. Tout le monde connaît son histoire, son importance, son poids politique au sein de la population. Que l’ARD disparaisse du paysage politique djiboutien n’est bon pour personne… Ils ne peuvent pas l’ignorer. Personne ne peut l’accepter. Que cherche-t-on ? L’objectif est-il de nous faire sortir de nos gonds et espérer de notre part des débordements avec une action dans la rue ? Il n’est pas dans nos intentions d’enfreindre la loi.
A l’issue de notre congrès, dans les 48 heures, nous avons déposé le procès verbal, ainsi qu’un courrier qui demande aux autorités compétentes de nous délivrer le nouveau récépissé en mon nom, en date du 11 avril. Ils avaient deux semaines pour nous répondre. Je me suis présenté tous les deux ou trois matins au secrétariat du ministère de l’Intérieur, pour venir aux nouvelles, voire essayer au moins de rencontrer Hassan Omar Mohamed, afin d’en savoir un peu plus sur ce retard incompréhensible. Mes efforts ont été vains ! A un moment donné il faut se rendre à l’évidence : il a été décidé sciemment de nous ignorer. Au-delà de ma personne, ce sont les règles et les lois de la République sur lesquels on s’essuie comme si il s’agissait d’une vulgaire serpillère.
Pour vous donner une image, c’est un peu comme si on me donnait les clés de la voiture de l’ARD et que l’on me refusait, malgré l’obtention de mon code et la réussite de l’épreuve de conduite, de me délivrer le permis de conduire. Tout en sachant que, deux rues plus loin, des agents de la circulation ont été postés pour m’arrêter le cas échéant pour défaut de permis. Donc, impossible de démarrer la voiture ARD. Elle reste en stationnement au parking. C’est ce qui arrive en ce moment à notre mouvement politique. Nous avons mains et pieds liés. C’est leur objectif, empêcher à notre parti de prendre de l’élan, de se projeter pour les présidentielles. Ils veulent que leur silence dure le plus longtemps. Nous voulons attirer l’attention de la population sur ces réalités, les prendre à témoin, les conscientiser sur notre combat à armes inégales. Quelle meilleure manière, pour donner un sens à nos revendications et à notre projet politique, qu’en usant des moyens à notre portée pour faire pression sur le gouvernement de manière pacifique, que la grève de la faim ? On n’a pas le droit de baisser les bras. Notre combat est moral, légitime. Je ne sais pas si notre grève va donner des résultats mais qu’est ce que je peux faire d’autre ? Je suis non violent. Je suis heureux de constater que la mayonnaise commence à prendre. L’engouement pour la défense de nos droits, relayé par les réseaux sociaux, prend de l’ampleur jour après jour. La population peut changer la donne et agir et nous appuyer ».

Une grève de la faim par dépit et désespoir
On n’est en droit de s’interroger sur la pertinence de leur stratégie pour amener le gouvernement à plier. Ces deux militants de l’ARD sont en grève de la faim depuis le 31 juillet 2018, 14 heures. C’est-à-dire qu’ils ingurgitent de l’eau salée ou sucré, et un jus de fruit uniquement, pour substitut des trois repas.
Dilleyta Tourab avait eu recours avec succès au même procédé au lendemain des résultats des législatives à Tadjourah en février 2018. Alors, il lui avait fallu juste en faire l’annonce publique pour se voir pleinement rassurer sur ses droits, concernant notamment le remboursement de la caution déposée au Trésor public pour permettre à sa liste de concourir aux législatives. Las, cette fois-ci, ils sont contraints à aller au bout de leur menace et d’entamer une grève de la faim. Ils auraient préféré l’éviter, mais face au manque de considération, d’écoute de la part des autorités, et le refus du ministre de leur accorder l’autorisation de manifester pour protester pacifiquement de leur siège, sis boulevard De Gaulle, à la cité ministérielle, c’était le seul recours affirment-ils. Un choix difficile mais nécessaire, selon eux, pour obtenir du gouvernement qu’il se conforme à la loi. Ils espèrent faire entendre leur cause à travers cet acte un peu « fou ».
Cette nouvelle forme de contestation citoyenne va sans doute marquer un tournant, un précédent dangereux, sur la manière de revendiquer à Djibouti ; au point de risquer de mettre en péril sa santé. Se lancer dans une grève de la faim demande indéniablement une grande force de caractère et beaucoup de sacrifices. Emblématique arme que la grève de la faim, mais intéressera-t-elle la population au point de l’inciter à se préoccuper du sort de ces militants engagés politiquement ? Que se passera t-il lorsque leur état de santé ira en se dégradant ?
Ils affirment qu’ils cesseront leur grève de la faim lorsque le ministre de l’Intérieur leur aura délivré leur récépissé. Certains qualifient l’action de chantage… mais au prix de leur vie, il faut le reconnaître ! Ce qui est certain, c’est qu’ils cassent les codes, réinventent l’engagement pour parvenir à leurs fins, en l’occurrence faire en sorte que le droit encadre un peu plus la politique dans notre pays.

Mahdi A.

Additif  : Le ministre de l’Intérieur, Hassan Omar Mohamed, avait donné son accord de principe pour la réalisation d’un entretien dans nos colonnes. Nous lui rappelons notre entière disponibilité.

Cette action s’est arrêtée le 20 août.

[1Cassim Ahmed Dini, « ARD, un parti illégal », Facebook, 26 juillet 2018.

 
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