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En aparté : Ismael Diallo
 

Ismael Diallo est le chef du projet d’interconnexion électrique entre Djibouti et l’Éthiopie.

Ce projet semble très ambitieux, pourriez-vous présenter à nos lecteurs les implications et les enjeux sous jacents de cette interconnexion électrique avec l’Ethiopie ?
C’est en effet un projet prometteur sur lequel nous fondons beaucoup d’espoirs. L’énergie continue d’être un frein au développement du pays : cet handicap sera levé avec la construction de cette ligne électrique, c’est d’ailleurs l’un des critères retenus par la Banque africaine de développement pour financer ce projet, l’autre critère étant son impact positif sur les conditions de vie de nos populations.
Plus largement ce projet s’inscrit dans le cadre d’une politique axée sur le renforcement de l’intégration régionale à travers la réalisation d’ouvrages communs. Les enjeux sont tout simplement énormes, car il s’agit pour les pays de la région de réfléchir à ce qu’ils pourraient réaliser ensemble. Plus que les avantages économiques réels, c’est surtout le rapport gagnant/gagnant qui est déterminant dans ce projet.

En quoi consiste ce projet et qu’en est-il de sa viabilité ?
L’idée de ce projet est ancienne car elle remonte en 1982 lors des premières réunions de planification des ressources énergétiques organisées par EELPA. En mars 1985 pendant une réunion sur la coopération régionale des discutions ont eu lieu entre les directions de EDD et d’ELLPA. Suite aux recommandations de cette réunion les études de faisabilité du projet d’interconnexion électrique entre les réseaux électriques d’Éthiopie et de Djibouti ont été entreprises en 1987 et complétées en 1989. En novembre 1999 la République de Djibouti et la République fédérale et démocratique d’Éthiopie ont relancé le processus en signant un accord de coopération portant sur l’interconnexion électrique des deux pays. Responsables de la mise en valeur du projet EDD et EEPCO ont, sur fonds propres, réactualisé l’étude de faisabilité, réalisé l’étude de conception des ouvrages et l’étude d’impact environnementale. A la demande des gouvernements de Djibouti et d’Éthiopie une mission d’évaluation de la Banque africaine de développement a visité les deux pays en 2004. Cette mission a confirmé la faisabilité technique et la viabilité économique du projet elle a recommandé à sa direction de financer ce projet.
Ce projet trouve son origine dans le constat suivant : c’est à la période estivale allant de la mi-juin à la mi-octobre que notre consommation d’énergie est la plus forte. A l’inverse, cette période correspond à la saison fraîche en Ethiopie où dans des conditions hydrologiques moyennes, il est possible de produire plus d’énergie que ce qui est nécessaire pour satisfaire la demande en Ethiopie. La question s’est naturellement posée de réfl échir à la construction d’une ligne électrique haute tension reliant les deux pays et c’est ainsi que ce projet d’interconnexion a pris forme.
L’interconnexion consiste en une ligne de transmission de 230 kV double terne de 283 km, (dont 203 km en Éthiopie et 80 km à Djibouti) entre le poste de Dire Dawa en Éthiopie et le poste PK12 à Djibouti ; une extension du poste existant de Dire Dawa de 230/132/15 kV en Éthiopie ; un nouveau poste de 230/33 kV à Adigala en Éthiopie ; et deux nouveaux postes de 230/63/20 kV et de 63/20 kV à PK12 et à Ali Sabieh à Djibouti.
Le projet inclut également l’électrification de onze (11) villes frontalières en Éthiopie, notamment Adigala, Aysha, Dewele et Harewa ; 72 km de ligne aérienne 63 kV double terne de PK12 à Ali Sabieh ; 9,2 km de ligne aérienne double terne 63 kV de PK12 à la Palmeraie ; 4,6 km de câble souterrain entre la Palmeraie et Boulaos ; 4,8 km de câble souterrain entre la Palmeraie et Marabout, parallèlement à un câble à fibres optiques souterrain, à Djibouti. Cet ouvrage permettra d’importer entre 300 et 450 GWH de 2010 à 2015 et 700GWH à partir de 2016.

La population djiboutienne a-t-elle raison d’espérer que le prix du kilowatt diminuera au cours de l’année 2010 et pourriez-vous nous indiquer la date opérationnelle de cette interconnexion ?
Je crois qu’il est important de rappeler que l’une des principales raisons qui a conduit à la réalisation de cet important projet d’interconnexion avec l’Ethiopie, est bien celle-ci : la réduction de notre facture énergétique. Il va sans dire que nous ne nous serions pas lancés dans ce lourd et coûteux investissement si la population Djiboutienne n’y trouvait pas son compte. L’avancement des travaux de ce projet n’ayant pas connu de retard majeur, nous devrions procéder au test de la nouvelle ligne entre le début du mois de mai et la première quinzaine de juin, pour une mise en service programmée vers la fin juin 2010.

Que répondez-vous à ceux qui craignent de voir notre dépendance envers l’Ethiopie devenir trop grande ?
Je crois qu’il faut arrêter de voir notre relation avec l’Ethiopie sous le prisme de la dépendance. Nous sommes imbriqués dans une économie régionale, nous sommes inter-dépendants, cette notion de dépendance n’existe pas, c’est une relation commerciale aux bénéfices de toutes les parties impliquées !
Il est fini le temps de la politique de l’autruche, autrement dit où chaque pays se restreint à son propre besoin, avec des coûts élevés de production. L’Ethiopie s’est engagée dans un vaste programme de construction de réseaux transfrontaliers à partir de grands sites de production, comme celui de Tekesé (300 mégawatts), de Gilgel Gibe II et III ou bien encore de Beles (2670 mégawatts pour ces dernières), qui seront en mesure de fournir de l’énergie à moindre coût aux pays limitrophes. La république de Djibouti sera le premier à bénéficier de cette énergie mais d’autres pays se sont également montrés très intéressés, comme le Soudan ou bien encore le Kenya.
L’Ethiopie surfe sur le bon créneau, des grands projets hydroélectriques ont été réalisés, et d’autres sont en cours de réalisation : c’est une bonne carte à jouer pour l’Éthiopie mais également pour la République de Djibouti qui pourra tirer son épingle du jeu ! Cette stratégie nous permettra de couvrir à terme les besoins énergétiques de notre pays ! En contrepartie, nous ferons rentrer des devises, dont l’Ethiopie a tant besoin pour commercer avec le reste du monde.
Ce pays enclavé, a perdu sa façade maritime depuis l’accession de l’Erythrée à l’indépendance en 1991. Les ports de Berbera et de Bossaso n’offrant pas la qualité de service que nos ports, Djibouti est devenue la porte d’entrée de l’Afrique de l’Est : Complémentarité et intégration régionale sont les mots clés de ce partenariat !
Par ailleurs certains disent que l’Ethiopie connaît elle-même des délestages, et ne peut être en mesure de nous fournir de l’énergie. Ce postulat simpliste même s’il y a une part de vérité, est cependant à relativiser. Nous n’avons pas les mêmes besoins énergétiques, car nos climats diffèrent ainsi que les saisons. L’Éthiopie a un potentiel hydroélectrique inépuisable, c’est son principal atout. L’idée est d’exploiter ce potentiel afin de nous vendre le surplus d’énergie, je dis bien le surplus car cette vente aura lieu que si la situation le permet. Vous allez me demander que faire en cas de faible pluviométrie ou de sécheresse en Ethiopie, puisque c’est de l’énergie hydroélectrique ? Il faut savoir que l’EDD n’a pas mis tous ses oeufs dans le même panier, pour preuve nous allons lancer prochainement une nouvelle centrale électrique au fuel sur le site de PK 12, d’un coût de 150 millions de dollars. Celle-ci sera opérationnelle fin 2011, elle permettra de parer aux risques de défaillance liés aux aléas de la production en Ethiopie.
Comme vous pouvez le voir nous avons gardé notre capacité de production et mieux nous allons la renforcer. L’interconnexion nous permettra de faire reposer nos générateurs qui tournent à plein régime depuis leur mise en service, ce qui permettra également de prolonger leur durée de vie. Des machines au repos signifient moins de problèmes liés à l’entretien et nous pouvons dès lors planifier les interventions pour prévenir d’éventuelles avaries. En un mot, ce projet nous donne une marge de manoeuvre et une latitude qui nous faisaient tant défaut auparavant. De plus cette énergie propre et à moindre coût réduira notre dépendance à l’énergie fossile, très coûteuse et instable en raison de la fluctuation du prix du baril de pétrole dans les cours mondiaux. La flambée historique de l’été 2008 avec un baril de l’ordre de 150 $ US est dans tous les esprits. Pour conserver les perspectives de croissance, les solutions sont aujourd’hui au regroupement. Les pays de la sous région doivent s’unir pour se développer et assurer le bien être de leurs populations, il n’y a pas d’autre solution !

On passe de l’énergie fossile, polluante et très coûteuse à une énergie renouvelable et économe, c’est un changement radical, presque une révolution industrielle et ce dans l’année du 50e anniversaire de l’EDD, les meilleurs plats se font dans les vieilles marmites comme on dit : doit-on comprendre que l’écologie et développement durable sont les nouveaux credo de l’EDD ?
L’écologie, le développement durable ne sont pas des termes suspects ou propres aux occidentaux. Nous vivons dans un monde globalisé où ces questions ont pris une dimension planétaire. Les pays développés recherchent eux aussi des solutions alternatives afin de réduire leur dépendance énergétique, qu’ils considèrent à juste titre, comme une atteinte à leur souveraineté. Certains pays se sont tournés vers le nucléaire, une technologie propre qu’ils maîtrisent bien tandis que d’autres appuyés par leur opinion publique choisissent la voie des énergies renouvelables comme l’éolien, le solaire ou la géothermie. Nous avons un potentiel éolien et géothermique avéré comme l’ont démontré les prospections menées ces dernières années. Nous avons également un taux d’ensoleillement sans pareil que nous nous devons d’exploiter au mieux, des projets sont en cours nous avons bon espoir de les voir se développer rapidement. L’exploitation de ces ressources prometteuses pourrait faire de notre pays non pas un acheteur mais un distributeur d’énergie aux autres pays de la région. Ce projet constitue un premier pas, un pari audacieux à notre portée en attendant le développement de notre propre ressource en énergie renouvelable, je pense à la géothermie.

Que pouvez-vous dire sur les mesures de sécurité destinées à protéger les installations et le réseau lui-même ?
Les gouvernements ne ménagera aucun effort pour protéger ces installations. La réalisation de ce projet est l’aboutissement de nombreuses années de tractations diplomatiques de recherche et de négociation. L’idée principale a été d’impliquer les populations des localités desservies en leur expliquant le bien fondé de ce projet et le changement que cela induirait dans leur vie quotidienne. Cette ligne longue de 289 km dont 201 km en territoire éthiopien et 82 km en territoire djiboutien a permis l’électrification de toute une région autrefois laissée pour compte. Ce sont au total onze villages en Ethiopie qui seront desservis et qui bénéficieront à terme de ce progrès.
Pour finir, je crois que toutes les parties concernées de près ou de loin par ce projet, y tiennent beaucoup. C’est l’effort conjugué de tous qui constitue la meilleure garantie de protection des installations et de la ligne elle-même.

Propos recueillis par Daher Osman Karié et Mahdi A.

 
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