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Pose de la première pierre de l’usine de dessalement
par Mahdi A., janvier 2018 (Human Village 32).
 

Six ans, jour pour jour, après l’annonce du financement par l’Union européenne sous forme de don [1], le 18 janvier 2018 s’est déroulé la pose de la première pierre de l’usine de dessalement d’eau de mer par système d’osmose inverse sur le site de Doraleh, mitoyen de la version miniature de la muraille de Chine qui encercle l’emprise de l’armée populaire de libération chinoise.
Etaient réunis pour le lancement de la construction du projet « phare » de l’Union européenne en République de Djibouti, le chef de l’État, Ismaïl Omar Guelleh, le ministre de l’économie et des finances chargé de l’industrie, Ilyas Moussa Dawaleh, le ministre de l’agriculture, de l’eau, de la pêche, de l’élevage et des ressources halieutiques, Mohamed Ahmed Awaleh, le directeur général de l’ONEAD, Mohamed Fouad Abdo et l’ambassadeur de l’Union européenne, Adam Kulach, ainsi qu’un parterre d’invités comprenant des membres du gouvernement, des élus nationaux ainsi que les représentants des différents corps diplomatiques.
Cet été, Eiffage avait annoncé avoir remporté le marché de la construction et l’exploitation de l’unité de dessalement d’eau de mer qui pourrait être alimenté par des énergies renouvelables.

Enfin… pourrait-on dire !
Ce projet, après avoir connu moult controverses, ajournements, voire incidents diplomatiques, prend enfin son envol sous la houlette d’Adam Kulach qui décide lors de sa prise de fonction de le dépolitiser.
Djibouti était alors en proie à une sécheresse effroyable. Selon le FAO, « la surexploitation des ressources renouvelables souterraines [était] estimée à 15 millions de mètres cubes par an. La salinité de l’eau [pouvait] atteindre 1,9 g/litre, ce qui la rend[ait] impropre à la consommation. Le manque d’assainissement adéquat risqu[ait] d’entraîner la pollution définitive (à l’échelle humaine) de la nappe de Djibouti ville. On observ[ait] des signes de salinisation des terres qui risqu[ai]ent de déterminer leur stérilité à plus ou moins long terme » [2].
Le communiqué de l’Union européenne évoque même l’existence d’émeutes de la soif dans la capitale pour justifier cet appui. Un second communiqué de l’Union européenne du 7 janvier 2013 souligne l’urgence du dessalement, puisque l’« eau produite est extraite de la nappe aquifère locale, la seule source d’eau potable de la ville, qui a atteint ses limites physiques. L’eau est de piètre qualité en raison de l’intrusion d’eau de mer dans la nappe, ce qui a des conséquences sanitaires et sociales pour les classes de population les plus vulnérables, en particulier les enfants et les femmes. La situation est encore aggravée par la forte croissance de population dans la capitale, où la demande d’eau devrait plus que doubler au cours des vingt prochaines années ».
Une publication scientifique de 2012 met en exergue la situation dramatique du pays, très pauvre en eau douce, où ne seraient disponibles qu’à peine 7 mètres cubes d’eau par habitant. « L’ONU considère qu’un pays doit disposer d’au moins 1 700 m3/h/an et le seuil de pénurie a été fixé à 1000 m3/h/an. Si l’Islande dispose de 576 000 m3/h/an, un État comme Djibouti ne dispose que de 7 m3, la bande de Gaza, 59, la Jordanie, 260, et l’Egypte un peu en dessous du seuil critique tout comme les trois pays du Maghreb » [3].

L’unité de dessalement
Le dessalement apparaît alors comme la solution la plus adaptée pour contrer la menace d’une pénurie d’eau. Et ce d’autant plus que Djibouti a la chance d’être bordé par un littoral marin de 372 kilomètres, et 97% de l’eau présente sur terre est de l’eau de mer… La capacité de cette usine sera dans un premier temps de 22 500 m3 par jour, avant d’être portée à 45 000. L’eau qui arrivera dans les robinets sera prélevée à 800 mètres au large de la côte, à dix mètres de profondeur, puis dessalée selon le procédé d’osmose inverse.
Ceci dit, il est important de mentionner que l’opération génère une grande quantité de rejets, de la saumure composée de divers sels, métaux lourds… Si ces déchets étaient rejetés dans la mer, ils entraîneraient un grave déséquilibre d’un écosystème marin extrêmement fragile, avec des conséquences dramatiques sur la biodiversité, puisque l’augmentation de la salinité pourrait transformer nos fonds marins en déserts. La salinité de l’eau de mer est en moyenne de 35g par kg d’eau de mer, mais à Djibouti cette dernière se situe déjà bien au dessus de cette moyenne, avec 50g. Cette salinité de nos eaux très élevée a entraîné le choix d’injecter les rejets dans une conduite sous-marine dans le sous sol d’environ 500 mètres avec un système de dispersion de la saumure… Mais ce type d’opération, qui ressemble à celui utilisé pour l’exploitation du gaz de schiste, n’est pas sans susciter également des inquiétudes, puisqu’il pourrait jouer un rôle de catalyseur de mini tremblements de terre dans une zone où les mouvements sismiques sont considérés comme élevés.
Par ailleurs cette technologie demande beaucoup d’énergie. Même si le projet comporte également des installations de production renouvelables de 20 MW, rien n’est indiqué de son financement. Pourtant, dans son discours, le ministre de l’agriculture, de l’eau, de la pêche, de l’élevage et des ressources halieutiques, Mohamed Ahmed Awaleh, évoquait comme source énergétique l’éolienne, avec en parallèle l’édification d’un parc éolien. Cette annonce prometteuse aurait été formidable si elle n’avait été contredite par la délégation de l’Union européenne que nous avons questionnée par mail jeudi 18 janvier. « L’usine sera raccordée au réseau EDD. Ce raccordement correspond à une partie de la contribution de 5,5 millions d’euros (ME) du gouvernement au projet dont le montant total est de 73 ME. Les 67,5 ME restant sont financés par un don de l’Union européenne via le Fonds européen de développement. L’électricité consommée par l’usine sera donc issue du même mix énergétique que le reste de la ville de Djibouti ». L’intitulé du projet de l’UE est PEPER pour « produire de l’eau potable grâce à l’énergie renouvelable ». En l’état des informations à notre disposition, il n’est nullement question d’énergie renouvelable pour l’heure, et aucun moyen n’aurait été mobilisé dans ce sens par les autorités.
La question du coût de l’énergie va donc forcément se poser, puisqu’il faudra compter 3,5 kilowatts pour produire un mètre cube d’eau douce selon les informations communiquées à Human Village par la délégation de l’UE. L’addition risque d’être salée pour les consommateurs. Qui va payer ? L’État a-t-il les moyens de subventionner le prix de l’eau afin de le rendre accessible alors que l’électricité affiche un prix de 0,32 par kilowatt ?

Mais ce n’est pas le plus grave. Lorsque nous avons interrogé la délégation sur les mesures prises pour limiter les risques liés à la pollution par les rejets et la manière dont ils seront évacués, la réponse alambiquée n’a pas manqué de nous surprendre : « Le rejet des déchets et son déversement dans la mer est interdit par la législation du pays. Il revient donc aux autorités djiboutiennes l’application de la loi ». Cette réponse énigmatique est d’autant plus incompréhensible que la fiche technique de l’appel d’offre initial indique très clairement un rejet de ces eaux dangereuses par injection dans une conduite sous-marine d’environ 500 mètres dans le sous-sol avec un système de dispersion de la saumure, qui malgré les réserves environnementales qu’elle peut susciter, reste préférable à la solution moins coûteuse mais plus nocive d’un rejet direct en mer ! Que vont devenir ces rejets colossaux et quelles conséquences aura l’augmentation de la salinité des fonds marins ? N’ayant pu avoir accès au rapport d’étude d’impact environnemental ni à la dernière étude du cabinet de consultant sollicité pour reconfigurer l’usine sur 3,5 ha (en lieu et place des 12 ha initialement accordés) à la suite du grignotage de 8,5 ha par la base militaire chinoise, il est difficile de se prononcer sur les choix qui ont été opérés. Concernant le rapport la délégation a répondu : « Il s’agit d’un document interne qui ne peut pas être diffusé. Néanmoins, nous pouvons répondre à vos question si vous en avez ».

En tout état de cause, ces éléments donnent à réfléchir : « Quel est l’impact sur l’écosystème marin de l’aspiration d’eau contenant des micro-organismes à la base de la chaîne alimentaire ? Surtout, quel est le devenir des sels rejetés en mer en sortir d’usine, ou pire des saumures injectées dans les sols au risque de contaminer durablement les aquifères ? En effet celles-ci sont concentrées, acides, et chaudes dans le cas de la distillation. De plus, les traitement de l’eau impliquée par le dessalement altèrent la qualité de l’eau (déminéralisation, additifs chimiques pour nettoyer les membranes, ou lutter contre la pollution) favorisant la corrosion du réseau de distribution et donc la mise en suspension ou la dissolution de métaux lourds. Quels en sont les effets sur la flore et la faune ? Ces questions n’ont pas été approfondies ? Or il faut savoir que, en règle générale, pour un litre d’eau douce produit il est rejeté un litre de saumure. (…) En Méditerranée, ces rejets détruisent les herbiers à posidonies lesquels sont le point de départ de la chaîne alimentaire de l’écosystème marin. Or la salinité de cette mer fermée ne cesse d’augmenter du fait des prélèvements excessifs des eaux douces des fleuves ou des barrages (…). Cette mer, bien malade, est en passe de devenir une mer vide de vie à l’image de la Baltique actuelle » [4].

À Djibouti, nous avons l’exemple de la catastrophe écologique provoquée par l’ONEAD lors de l’installation d’une usine d’osmose inverse à Ali Sabieh, mais personne ne veut prendre en compte l’acidification qu’entraineront des rejets croissants de saumure dans la mer, si c’est l’option retenue in fine. Des conséquences dramatiques risquent de bouleverser l’ensemble de l’écosystème marin national… C’est regrettable de faire ce constat mais il y a dans notre pays un manque général de conscientisation des décideurs politiques sur ces enjeux environnementaux.

Mahdi A.


[2« Rapport sur l’eau 29, 2005 », FAO.

[3« Le dessalement de l’eau de mer est-il une voie d’avenir ? », université de Bordeaux, 2012.

[4Ibidem.

 
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