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En Éthiopie, le gouvernement décrète la fin de la « récréation »
par Mahdi A., novembre 2017 (Human Village 31).
 

Vendredi dernier, 10 novembre 2017, le Premier ministre Hailemariam Desalegn a convoqué dans ses bureaux une réunion exceptionnelle du Conseil de sécurité nationale. Etaient présents, en dehors du Premier ministre, le ministre de la Défense, les huit présidents des régions administratives [1], les responsables des différentes forces fédérales de sécurité, et ceux des régions fédérés.

Coup de tonnerre : les rassemblements et les manifestations de protestation sont interdits sur l’ensemble du territoire
En convoquant le Conseil de sécurité nationale, le gouvernement fédéral ne cache plus son exaspération face au vent de contestation mené principalement par les trois régions frondeuses : l’Oromia, la Somali et l’Amhara. On peut s’attendre à un tour de vis sécuritaire dans les régions en proie à des troubles depuis septembre dernier.

Le journal éthiopien The Reporter, dans son édition en date du 10 novembre 2017, présente et commente la réponse du gouvernement afin de ramener le retour au calme aux confins des régions d’Éthiopie :
« Le Conseil de sécurité nationale d’Éthiopie a sévèrement prévenu vendredi les gouvernements régionaux qu’ils seront tenus responsables s’ils ne contrôlent pas les manifestations qui se déroulent dans leurs régions respectives, car elles ne seront plus tolérés par l’État. (…) Les gouvernement régionaux ont été également invités à identifier les problèmes observés liés à la sécurité dans leurs régions respectives » [2].
Le ton est donné. Le gouvernement siffle la fin de la récréation et appelle chacun des responsables régionaux à bien mesurer leurs agissements, sous entendant que personne ne bénéficiera de mansuétude, « que ce soit les fonctionnaires » ou quiconque qui chercherait à mettre de l’huile sur le feu pour attiser les conflits identitaires. Les fauteurs de troubles seront immanquablement « traduit en justice » et devront répondre de leurs actes. Le gouvernement veut mettre fin au désordre qui a mis à mal l’économie du pays.

Le site d’information Africanews, en date du 11 novembre 2017, rapporte les propos tenus par le ministre de la Défense, Siraj Fagessa, au point presse qui a suivi la tenue du Conseil de sécurité nationale. « Le ministre a admis que certaines parties du pays devenaient instable après la levée de l’état d’urgence de 10 mois, mais l’Éthiopie reste en grande partie calme. Le gouvernement a également promis de poursuivre les responsables complices de compromettre la sécurité de l’État ». [3].
Il s’agit donc d’une reprise en main d’une partie des pouvoirs des régions par le pouvoir central, notamment le volet sécuritaire. Cette ferme volonté du gouvernement fédéral vise également à rassurer les investisseurs et les touristes qui fuient le pays. La situation est d’autant plus inquiétante que de nombreux pays en viennent à recommander à leurs ressortissants de ne pas se rendre en Ethiopie, comme le ministère des affaires étrangères du Royaume-uni. [4].
Le gouvernement veut mettre fin à cette « chienlit » qui se diffuse au reste du pays. C’est ainsi qu’il décrète « l’interdiction des manifestations, décision prise à l’unanimité des membres du Conseil et dont l’objectif est de prévenir les violences meurtrières et les destructions de propriétés à travers le pays. […] Il a révélé en outre qu’un plan national de sécurité avait été élaboré pour venir en appui aux États régionaux et les aider à faire face au défi des retours de l’étranger de populations déplacées » [5].
Cette décision marque un durcissement de la position du gouvernement de Hailemariam Desalegn face aux mouvements de contestation. Il s’agit de pointer du doigt, ceux dont le gouvernement considère comme les responsables de ces dérapages meurtriers inacceptables.

Violences entre Somalis et Oromos en Ethiopie
Ces violences sont notamment liées à l’incendie qui s’est embrassé entre les deux régions du sud du pays qui partagent une frontière de plus de mille kilomètres. Loin de s’éteindre, il a gagné les pays limitrophes, dont le Somaliland. Ces affrontements opposent Somalis et Oromos. Ils ont déjà causé la mort de plusieurs centaines de personnes dans les deux régions, attaquées parfois même à l’intérieur de leur domicile en raison de leur appartenance à l’une où l’autre des communautés, et entrainé le déplacement de près de cent cinquante mille personnes selon les estimations du Washington Post [6]. Ce qui avait au départ l’apparence d’un banal conflit pour l’accès aux ressources, probablement exacerbé par la calamité qui a durement frappé les deux régions, s’est transformé en une poudrière que doit gérer le gouvernement fédéral éthiopien, d’autant plus que ces deux régions se situent sur la principale voie d’approvisionnement du pays.
Propulsée par une macabre dynamique « d’œil pour œil », ces tueries se poursuivent. L’insécurité et les tueries, aggravées par les rumeurs/témoignages – vrai ou faux –circulant dans les réseaux sociaux, ont contribué à provoquer un vaste chassé-croisé des populations qui cherchent à se réfugier auprès des leurs pour trouver protection et quiétude. Le succès, de ce qui a tout l’air d’une sorte de « nettoyage ethnique » des populations dans les zones contestées, pourrait malheureusement motiver davantage ceux qui croient à la violence plutôt qu’au dialogue politique pour atteindre leurs objectifs. Ces régions sont devenues désormais explosives. La surenchère dans la victimisation et dans les incriminations que se livre les principaux responsables politiques régionaux des deux bords –par média interposé – n’est pas pour apaiser la situation. La région Oromia dénonce la participation de forces spéciales de police, dénommé, Liyu [7], qui sèmerait une panique incontrôlable. Ce qui est ici sous entendu est que ces violences seraient orchestrées, voire manigancées, par les autorités de la cinquième région d’Éthiopie, pour conquérir les territoires disputés. Cela justifierait la dissolution de cette unité réclamée avec véhémence par les autorités de l’Oromia. Les autorités de la région Somalie contestent cette version des faits.

Menace à peine voilée
« Les forces de sécurité qui ont attaqué des civils se rangeant du côté de leurs groupes ethniques ont agi illégalement et tous les malfaiteurs devraient être tenus pour responsables », menace le ministre de la Défense Siraj Fagessa lors de son point presse. Et d’ajouter « Nous avons identifié de telles forces et nous continuerons à les identifier » [8]. Le gouvernement ne peut ignorer plus longtemps les nombreuses accusations portées à l’encontre de la Liyu police par la population ainsi que l’administration de l’Oromia. Par cette déclaration le gouvernement indique qu’il ne compte pas tourner la page sur ces agissements criminels, il tient à assurer aux victimes que justice leur sera rendu. Pour autant, rien n’indique qu’il acceptera la demande de dissolution de cette unité qui a fait ses preuves dans la lutte contre l’Ogaden national libération front (ONLF). Au moment où le gouvernement compte débuter l’extraction de ressources énergétiques enfouies dans le sous sol de l’Ogaden, les forces de la Liyu n’en sont que plus cruciales, indispensables à la sécurisation de ces immenses investissements dont le gouvernement escompte tirer plus d’un milliard de dollars de revenus dès 2019. « Ce méga projet gazier, qui sera entièrement financé par le géant chinois Poly-GCl, comprend un gazoduc qui va transporter le gaz naturel de l’Éthiopie jusqu’à Djibouti, une usine de liquéfaction et un terminal d’exportation qui seront construit à Damerjog. […] Long environ de 700km, le gazoduc transportera jusqu’à 12 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an. L’usine de liquéfaction aura la capacité de produire jusqu’à dix millions de tonnes par an de gaz naturel liquéfié (GNL) après la finalisation des phases d’extension du projet » [9].
Des sanctions seront prises en temps et en heure, au moment le plus opportun pour le gouvernement, que cela soit à l’encontre des principaux leaders des deux régions frondeuses que des responsables de la Liyu police. Ces individus ciblés dans cette conférence de presse peuvent commencer à s’inquiéter, les peuples de ces deux régions frontalières réclament que des sanctions soient prises, que des « têtes tombent », Siraj Fagessa semble dire que le gouvernement les a entendus.
Pour le gouvernement les responsables régionaux seraient à l’origine des germes de la discorde et donc des troubles récurrents dans certaines régions.

Il apparaît clairement que le gouvernement d’Hailemariam Desalegn a sa propre grille de lecture des évènements récents. C’est d’ailleurs avec une habilité de grand clerc que Siraj Fagessa a présenté la situation. Cette interprétation a le mérite de défausser le gouvernement de responsabilité sur ces malheureux évènements. Il appréhende la crise actuelle sous l’angle des oppositions des rivalités et strictement régionaliste, ce qui en soit, n’est pas entièrement faux mais, tout de même, réducteur… Le coalition au pouvoir depuis vingt cinq ans maintenant [10], malgré les éléments de langage délivrés, trompera difficilement son peuple.
Un rapport interparlementaire sénatorial français nous renseigne sur la situation de précarité des régions et le poids de la fiscalité qui pèse au profit de l’État fédéral qui s’accorde la part du lion. « Au-delà des transferts aux régions, qui absorbent 28% du budget fédéral, auxquels il faut ajouter au 6% des OMD, les régions et a fortiori les échelons territoriaux inférieurs ne disposent pas de suffisamment de ressources propres et dépendent du gouvernement central et des prêts. […] Dans le contexte de planification économique volontariste qui est celui de l’Éthiopie et, compte tenu du déficit de la balance commerciale en raison du niveau élevé des importations de biens d’équipements, cette prédominance de la collecte des ressources au profit de l’Etat fédéral ne paraît pas illogique. Elle contribue néanmoins également à rendre les régions dépendantes du centre » [11].
Le gouvernement espère probablement que cette mesure d’interdiction de toutes les manifestations, et la reprise en main des forces de sécurité et de police régionales dorénavant sous l’autorité d’un commandement fédéral, permettra de répondre aux défis sécuritaires immédiats. Cette mesure avait très bien fonctionné au lendemain des élections législatives controversées de mai 2005 pour faire taire les mouvements de contestation.
On notera que cette décision, malgré que l’Éthiopie soit membre du Conseil de sécurité des Nations unies pour les deux prochaines années, révèle que ce grand pays aux pieds d’argile se rapproche dangereusement d’une situation où tous les ingrédients sont réunis pour devenir potentiellement hors de contrôle. Le pouvoir fédéral ne pouvait rester les bras ballants alors que les étincelles de la colère se propagent dans des zones jusqu’alors épargnées.
Le ministre de la Défense Siraj Fagessa a rappelé que c’est l’instauration de l’état d’urgence qui avait permis au gouvernement de ramener le calme en Éthiopie, comme pour justifier de la pertinence des mesures adoptées en Conseil de sécurité. Son constat est le bon, les dix mois du régime de l’état d’urgence[L’état d’urgence a été instauré en Éthiopie du 9 octobre 2016 au 4 août 2017.]], s’étaient révélés d’une redoutable efficacité pour apaiser les esprits et faire taire la contestation. Mais à quel prix ? Siraj Fagessa feint de l’oublier ! A raison d’ailleurs, puisque ce que nous apprend le rapport annuel sur la situation des droits humains en Ethiopie de l’ONG Amnesty international n’a rien de reluisant.
« Après la déclaration de l’état d’urgence en octobre, les manifestations ont diminué, mais les violences des droits humains ont augmenté.
Les forces de sécurité ont fait usage d’une force excessive et meurtrière contre des manifestants. Elles avaient tué au moins 800 personnes entre novembre 2015 et la fin de l’année 2016.
Dans le cadre de l’état d’urgence, plus de 11 000 personnes ont été arrêtées et placées en détentions sans pouvoir contacter un avocat ou leur famille, et sans voir aucun juge ». Et d’ajouter que « le gouvernement a rejeté les appels du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et de la commission africaine des droits de l’homme et des peuples demandant que des enquêtes indépendantes et impartiales soient menées sur les violations des droits humains commises dans le cadre des manifestations qui se sont déroulées dans plusieurs régions » [12].

Le fédéralisme centralisé sera maintenu
« Le Premier ministre Desalegn a également déclaré aux médias jeudi que le centralisme démocratique, une longue tradition de l’EPRDF, resterait au centre du parti au pouvoir et que des actions récentes de certains responsables gouvernementaux et partis politique ne peuvent être considérées ». « Maintenir le centralisme démocratique est un principe inaliénable de l’EPRDF », selon les propos rapporté par The Reporter [13].
Le gouvernement veut éviter - à tout prix - d’avoir à remettre en cause le fédéralisme centralisé qui caractérise le fonctionnement des institutions éthiopiennes. La réalité du pouvoir est entre les mains de l’État fédéral, les régions démunies ne peuvent concrètement absolument pas agir pour répondre aux besoins, notamment en infrastructures, de leurs populations.
Et ce d’autant plus que « cette répartition des responsabilité dans la Constitution, entre l’État fédéral et les régions, y compris au niveau des ressources, masque mal la forte dépendance de celles-ci vis-à-vis du pouvoir central qui tient les rênes du budget et du développement économique » [14].

Et si le fond du problème était ailleurs, comme semble le suggérer les sénateurs français : « Comme le rappelait l’ancien Premier ministre Meles Zenawi, disparu en août 2012, “la démocratie et les droits de l’homme ne sont pas nécessairement des conditions préalables à la croissance économique. L’Éthiopie peut se développer sans que ses progrès économiques dépendent de ces questions”.
Chaque pays, en pleine souveraineté, décide et trouve son cheminement vers la démocratie. De ce point de vue, s’il existe des valeurs et droits universels, il n’existe pas de modèle. Il n’y a pas de démocratie sans développement et c’est le développement qui, souvent à partir de la classe moyenne éduquée et disposant de revenus, va faire émerger aspirations et revendications au partage du pouvoir et à son contrôle, caractéristiques de la démocratie. Certaines des tensions que connaît l’Éthiopie traduisent cette évolution ».

Mahdi A.


[1Les région éthiopiennes sur Wikipedia.

[2Zemenu Tenagne, « Council directs regions to address recurring protest », The Reporter, 10 novembre 2017.

[3Abdur Rahman Alfa Shaban, « Ethiopia bans protest rallies across the country in ‘national security’ move », AfricaNews, 11 novembre 2017.

[5« Ethiopia bans protest… », op. cit.

[6Paul Schemm, « 
They started to burn our houses’ : Ethnic strife in Ethiopia threatens a key U.S. ally », Washington Post, 21 octobre 2017.

[7Force créée en 2008, en réponse à l’attaque en 2007 par l’Ogaden national libération front (ONLF) d’une exploitation énergétique qui avait entraîné la mort de 74 ingénieurs chinois et militaires éthiopiens.

[8« Council directs regions to address… », op. cit..

[9Ndeye Magatte Kebe , « Le projet gazier Djibouti-Ethiopie franchit un nouveau palier », Financial Afrik, 26 octobre 2017.

[10Le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF).

[11« Le fédéralisme ethnolinguistique en Éthiopie », rapport du 1er avril 2016.

[12Amnesty international, « Rapport annuel 2017 : Éthiopie », 22 février 2017..

[13« Council directs regions… », op. cit.

[14« Le fédéralisme ethnolinguistique en Éthiopie », op. cit.

 
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