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En aparté avec… Simon Imbert-Vier
 

Au terme de sa participation à un colloque sur les « migrations et exils dans la Corne de l’Afrique » [1], organisé la semaine dernière à Khartoum, au Soudan, Simon Imbert-Vier, a effectué un passage à Djibouti pour une série de cours à l’Université et une conférence sur les « circulations et frontières à Djibouti ». L’occasion était belle de consacrer à ce rédacteur régulier d’Human Village une interview exclusive dans nos colonnes. Facétieux et attachant, Simon nous a fait le récit de sa rencontre avec son « second pays d’adoption ».
Djibouti et ses histoires, Simon semble les connaitre sur le bout des doigts… Au-delà de son attachement profond à notre pays, il a bien voulu nous présenter les quelques éléments qu’il a partagé avec le public universitaire. Rencontre…

Human Village : Simon Imbert-Vier, comment vous présenter ?
Simon Imbert-Vier Je suis français et j’ai fait des études d’histoire à l’université. Par hasard, je me suis orienté vers des recherches sur Djibouti dans les années 1980, sans y être jamais venu. J’ai ainsi fait en 1985-1986, une maîtrise puis un DEA d’histoire sous la direction d’André Nouschi, sur Djibouti et la politique française. Puis, j’ai vécu en Éthiopie quelques temps, ce qui m’a donné l’occasion de passer à Djibouti en 1990 et de découvrir le pays. Après quelques années où la vie en France m’a emporté ailleurs, je me suis de nouveau intéressé à Djibouti. Sous la direction de Colette Dubois, j’ai travaillé dans les années 2000 à un doctorat d’histoire contemporaine sur les fabrications territoriales et identitaires autour de Djibouti aux XIXe et XXe siècles, qui a été publié en 2011 [2]. Donc, comme vous pouvez le constater, je traîne autour de la Corne de l’Afrique depuis pas loin de trente ans maintenant. Cela s’est fait par hasard, sans liens familiaux ou personnels antérieurs avec ce terrain. Et je dois dire que la Corne de l’Afrique, pour moi, a été le sujet d’expérience, le terrain qui m’a permis de comprendre, de mettre en avant et d’utiliser tout un savoir théorique, acquis au cours de mon cursus universitaire en sciences sociales, sur les sociétés, leur fonctionnement, leurs histoires. C’est comme cela que j’ai découvert et appréhendé le petit territoire djiboutien, qui finalement par sa petitesse même permet peut-être d’identifier plus facilement des phénomènes plus ardus à repérer sur des espaces plus vastes.

Photo Bernadette Smeesters

Vous avez donné une conférence à l’Université de Djibouti sur l’histoire du tracé des frontières djiboutiennes et surtout l’influence des politiques coloniales de la France sur les dynamiques humaines et sociales.
Cette conférence faisait suite à l’intervention que j’ai faite à Khartoum, au Soudan, dans le cadre d’un colloque international sur les migrations dans la Corne de l’Afrique. J’ai repris la même thématique, de façon plus détaillée avec un peu plus de temps. Il s’agissait de parler des circulations à Djibouti, de la façon dont elles se sont entremêlées avec les questions de frontières pour aller fabriquer ce que l’on peut appeler aujourd’hui une société djiboutienne. J’ai essayé d’expliquer que Djibouti est un pays dont les habitants sont le produit de circulations ; ils sont venus de toute la région, des deux côtés de la mer Rouge, et même de plus loin puisque certains venaient de Madagascar, d’Afrique de l’Ouest, d’Inde, en particulier d’Inde du Nord, et d’Europe aussi. Il y a toujours un certain nombre d’Européens qui habitent à Djibouti, quelques’uns en sont à plusieurs générations. Ces mélanges, confrontations, dominations, acculturations ou dialogues, produits par ces circulations, ont fabriqué l’actuelle société djiboutienne, qui ne s’est pas constituée sans violences ni difficultés.
J’ai présenté des pratiques mises en œuvre par l’administration coloniale après la Seconde Guerre mondiale, particulièrement à partir des années 1960, pour essayer de trier, de sélectionner parmi les habitants ceux qui étaient considérés comme légitimes. L’objectif était de maintenir le territoire dans la souveraineté française puis, après l’indépendance, de définir qui était Djiboutien et donc pouvait accéder aux ressources de la nation. Cela s’est réalisé par des pratiques coercitives et violentes, symboliques comme l’attribution de la nationalité, mais aussi très concrètes comme les expulsions massives ou l’instauration du Barrage de Djibouti.

L’histoire de Djibouti est souvent un sujet qui divise et qui déchaine les passions. Il n’y a pas de consensus sur une version officielle de l’histoire de Djibouti. Le débat est assez houleux autour de ce thème. Comment parvenez-vous à concilier les inconciliables ?
Je me demande si le fait d’être étranger aux enjeux internes à Djibouti est un atout ou un handicap. Par exemple, il a fallu l’intervention de chercheurs américains pour explorer des périodes douloureuses de l’histoire récente en France, comme le régime de Vichy ou la guerre d’Algérie que les Français abordaient difficilement [3]. Pour l’historien, il n’y a pas de problème de légitimité, la différence des approches est un plus. Comme chercheur, j’utilise des outils élaborés par les sciences sociales pour analyser une documentation fournie par des archives et le produit du travail de terrain que je réalise lors de mes séjours à Djibouti. J’utilise l’ensemble des sources disponibles auxquelles j’applique un appareil critique relativement normalisé, que j’expose dans mes publications. Je suis conscient du fait que les réponses que je propose ont des implications sur la compréhension que les Djiboutiens peuvent avoir de leur histoire et la façon dont ils se construisent. Je n’ai pas à dire qui a raison et qui a tort, mais pourquoi et comment des pratiques ou des discours sont produits par les différents acteurs. Mon travail consiste à exposer les éléments que je réunis, avec les outils et les objectifs des sciences sociales et non ceux du politique.

Votre regard et votre analyse de scientifique n’aident-ils pas à éclairer justement des zones de notre histoire qui sont discutées. N’est-ce pas le travail du chercheur de dire ce qui est et de déminer les tensions et les dissensions ?
En tant que chercheur, je n’ai pas travaillé sur l’histoire politique de Djibouti, qui reste très largement en friche. Le tracé des frontières est l’expression d’un rapport de force entre des États, et des structures nationales. Les frontières de Djibouti se sont construites effectivement dans un rapport de force au niveau des États. Mais ceci ne veut pas dire que j’ai travaillé sur l’histoire politique à l’intérieur de Djibouti. J’ai plutôt travaillé sur la nature même des frontières et les diverses frontières qui ont été créées. J’ai été content du public nombreux qui est venu écouter mon intervention sur la construction des frontières djiboutiennes et la « djiboutienneté » (selon la formule d’Ali Moussa Iye). Les questions du public ont montré l’intérêt pour certains enjeux, comme les politiques de contrôle des migrations ou les expulsions, mais aussi la conservation et l’accessibilité des archives du pays. Ce dernier point est majeur pour les jeunes futurs historiens djiboutiens, qui doivent engager avec le soutien de l’État un travail de longue haleine de constitution d’archives nationales pour les chercheurs et le grand public. Les archives sont de plus en plus disponibles dans les centres français et il y en a aussi à Djibouti et dans les pays environnants. Cela permettra à des chercheurs djiboutiens et étrangers de travailler sur l’histoire de Djibouti qui reste largement méconnue.

Votre séjour arrive à son terme. Quels sont vos projets de recherche actuels et pensez-vous repasser par Djibouti prochainement ?
Mon séjour actuel est du à une invitation de l’Université de Djibouti et de l’Institut français de Djibouti. Je travaille maintenant sur la société djiboutienne elle-même, les Djiboutiens eux-mêmes, pour essayer de comprendre les conditions réelles et concrètes de la vie à Djibouti avant la colonisation, c’est-à-dire au début du XIXe siècle, à travers les éléments que l’on peut trouver, puis comment avec la situation coloniale se sont créées les relations, les allers-retours entre les dominants et les dominés. A l’intérieur de ces groupes, c’était aussi compliqué, il y avait des hiérarchies et des conflits. Par ailleurs, des aspects de la société échappaient à la domination coloniale. Une grande partie du territoire djiboutien n’a été occupée que dans les années 1930, voire 1950, et une partie des habitants n’avaient jamais été confrontés directement à la colonisation. Il y a de nombreux sujets dans cet esprit, et j’essaie de travailler à travers tous les angles que je peux trouver et documenter pour décrire de façon la plus concrète possible, la plus matérielle possible, les conditions réelles de la fabrication et de l’évolution des Djiboutiens, et comment cela peut nous informer sur la société contemporaine.

Propos recueillis par Mohamed Ahmed Saleh


[1Voir le programme de la conférence sur le site du CFEE.

[2Simon Imbert-Vier, Tracer des frontières à Djibouti. Des territoires et des hommes aux XIXe et XXe siècles, Paris, Karthala, 2011, 479 p.

[3Voir par exemple les publications de Robert Paxton sur la France de Vichy ou Todd Shepard sur la guerre d’Algérie.

 
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