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La guerre en Ukraine et le vote africain à l’ONU
par Ould Amar Yahya, août 2022 (Human Village 45).
 

La tournée africaine du secrétaire d’État américain Antony Blinken, qui a commencé le 7 août 2022, a ravivé les débats en Occident sur le vote africain du 2 mars 2022 à l’ONU.
Ce vote sur la guerre en Ukraine est resté incompris en Occident, qui n’a cessé de parler de l’« hypocrisie » de l’Afrique, alors qu’une majorité de pays africains avait voté à l‘assemblée générale de l’ONU le 2 mars 2022 la résolution qui « exige que la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine ».

L’étape sud-africaine du voyage de Blinken, pour présenter la nouvelle stratégie américaine pour l’Afrique subsaharienne, a été pour lui l’occasion de rassurer l’Afrique après les différentes critiques en Occident. Ce diplomate de carrière, d’un calme olympien, sensé et excellent défenseur des intérêts de son pays dans le cadre d’un multilatéralisme constructif, n’a jamais usé de pressions ni de menaces contre l’Afrique. Il a déclaré au début du mois d’août : « Les États-Unis ne dicteront pas les choix de l’Afrique, et personne d’autre ne devrait le faire… », « Trop souvent, les nations africaines ont été traitées comme des instruments du progrès de d’autres nations… », « On leur a dit de choisir un camp dans des rivalités entre grandes puissances qui sont très éloignées des luttes quotidiennes de leur peuple ».
Cette prise de position claire et sans ambiguïté de Blinken tranche avec la déclaration de Daleep Singh, conseiller adjoint à la sécurité nationale du président Joe Biden, qui a averti que les pays qui sapent le régime de sanctions américaines contre Moscou pourraient finir par en payer le prix économique … Rhétorique non constructive et difficile à généraliser sans discernement sur une échelle d’escalade, sinon c’est le discrédit puisqu’une superpuissance ne peut bluffer.

Le résultat du vote africain du 2 mars
Pour rappel, sur les 193 membres de l’assemblée générale des Nations-unies, 54 sont africains. C’est le groupe régional le plus important (28%). Seule l’Érythrée a voté contre la résolution présentée et 22 pays du continent n’ont pas exprimé d’opinion sur le conflit.
Parmi ces derniers, il y a ceux qui n’ont pas voulu prendre part au vote (8 pays) : Maroc, Éthiopie, Burkina Faso, Guinée, Guinée-Bissau, Eswatini, Cameroun et Togo. Et ceux qui se sont abstenus : Algérie, Afrique du Sud, Sénégal, Angola, Tanzanie, Burundi, Congo- Brazzaville, Guinée équatoriale, Madagascar, Mali, Mozambique, Namibie, Soudan, Soudan du Sud, Ouganda et Zimbabwe.

L’explication
Les pays africains ci-dessus ont suivi la recommandation de l’Union africaine de neutralité dans les conflits hors du continent.
L’incompréhension sur le vote africain à l’ONU de cette résolution tient au fait que les pays africains considèrent la guerre en Ukraine comme un conflit régional entre des peuples loin de leur continent, alors que l’Occident y voient une grave menace pour la stabilité internationale, les lois et normes qui sous-tendent l’ordre mondial. La déclaration du président sud-africain Cyril Ramaphosa – considérant que la poursuite obstinée de l’expansion de l’OTAN en Europe a contribué à raviver une crise avec la Russie qui a finalement dégénéré en guerre – souligne la perception africaine d’un conflit régional.
Il n’est pas le seul. De nombreux dirigeants en Afrique et dans le monde pensent – et ce n’est pas une trahison de leurs principes – que l’expansion vers l’Est de l’OTAN, au-delà de l’Europe centrale, est une provocation non productive. Les régions d’Europe de l’Est ne peuvent être une frontière, mais plutôt une zone tampon de sécurité pour la superpuissance militaire qu’est la Russie.

Pour les pays africains, la communauté internationale devrait privilégier la promotion de solutions pour la paix, et non utiliser la guerre comme une occasion de faire de la Russie un paria. Son ancêtre, l’URSS, les a soutenus dans leur guerre de libération.
Ces guerres d’indépendance, qui ont mis fin parfois à des siècles d’exploitation, de mépris et d’humiliation, ont été sanglantes : l’Algérie avec 1,5 millions de morts, l’Angola environ 1 million de morts… L’Afrique a pardonné, sans recevoir de réparation ni d’excuses. Cependant il reste dissonant de lui exiger de ne pas se rappeler de ceux qui l’ont aidée à se libérer de ce qu’aucun autre continent n’a subi à la fois : l’esclavage, la colonisation et le pillage des ressources. De nombreux pays africains considèrent qu’isoler et dénoncer la Russie ne mettra pas fin à la guerre, mais renforcera plutôt une bipolarisation du monde rendant plus complexe les perspectives d’une solution négociée.
L’argument de la « violation de l’ordre international » utilisé par l’Occident pour punir la Russie ne peut être totalement compris en Afrique, ni justifier l’abandon d’intérêts africains avec la Russie, puisque l’Occident avait, à chaque fois que cela l’arrangeait, ignoré les règles de cet ordre international :
 intervention unilatérale de l’OTAN au Kosovo en 1999, hors de toute résolution du Conseil de sécurité de l’ONU,
 guerre en Irak en 2003 sur la base d’une fausse accusation de fabrication d’armes de destruction massive,
 intervention de 2011 en Libye qui est allée au-delà des termes de la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU de 1973 relative à la protection des populations civiles et qui a conduit le pays à l’anarchie et au chaos avec toutes les conséquences pour l’Afrique en termes d’armements des groupes terroristes.
D’ailleurs, certains proches alliés des États-Unis, comme Israël et la Turquie (membre de l’Otan) n’ont pas publiquement condamné la Russie. Le Mexique, voisin et deuxième partenaire commercial des États-Unis, a certes voté pour la résolution du 2 mars, mais il s’oppose aux sanctions pour donner plus de chance à des négociations de paix.

Proximité avec l’Union européenne et les États-Unis
L’écrasante majorité des pays africains considèrent que l’agression russe contre l’Ukraine est illégale, que penser autrement est une faillite morale et une naïveté stratégique. L’Afrique, malgré sa reconnaissance envers la Russie pour son soutien durant ses guerres de libération, ne peut pas oublier que l’Union européenne a toujours été son principal soutien financier, que l’Afrique est la continuité du marché européen eu égard à sa proximité géographique, historique et linguistique.
Il y a aussi, l’administration américaine de Joe Biden qui, dans l’histoire des États-Unis, ne ressemble à aucune autre, dans sa proximité, son respect et sa solidarité avec l’Afrique. Une rupture avec son prédécesseur dont on se rappelle le mépris envers le continent : « shithole countries » (pays de m…).
Un mois après son investiture, Biden a tenu à réserver son premier discours dans une instance internationale à l’Union africaine, assurant au continent qu’avec lui les États-Unis sont « un partenaire dans la solidarité, le soutien et le respect mutuel ».
C’est pour ces raisons que l’Afrique a voté majoritairement la résolution onusienne ci-dessus.

Un nouveau partenariat mutuellement profitable est souhaité
Comme les crises offrent des moments d’opportunité, pour freiner les efforts d’influence de la Russie et de la Chine, réduire les impacts à terme de la crise ukrainienne sur les économies africaines et créer une situation gagnant-gagnant, les États-Unis et l’Union européenne pourraient créer un fonds spécial destiné au financement en Afrique d’infrastructures et d’industries de transformation de matières premières, tout en faisant progresser le commerce et l’investissement pour une croissance mutuelle. Ce fonds viendrait renforcer l’initiative d’investissement « Global Gateway » de l’Union européenne dont une partie, 150 millions d’euros sur les cinq prochaines années, sera mobilisée pour l’Afrique afin de financer le développement d’infrastructures.
Il est également essentiel pour une relation de partenariat que le déficit de confiance entre les trois continents soit comblé par des transferts de technologies, au profit de l’Afrique, dans les domaines de santé tel que l’ARNm, le numérique et l’intelligence artificielle. Ce qui est désormais à la fois un avantage concurrentiel et une nécessité stratégique, permettant à l’Afrique de s’arrimer au train de la révolution technologique.

Enjeu de leadership dans le monde
Dans cette guerre, le réel enjeu pour l’Occident n’est pas la liberté de l’Ukraine, mais la défense de l’ordre international fondé sur des règles qu’il avait conçues – aujourd’hui remises en cause par la Russie – ainsi que sa place de leader dans ce monde du XXIe siècle.
La nouvelle donne est cette volonté de l’Occident de défendre un système de sécurité globale plutôt que de le territoire d’un pays membre de l’OTAN, justifiant la fourniture de tous les moyens financiers et militaires à un pays non-membre de l’OTAN… comme l’Ukraine. C’est une mise en garde à la Chine en cas d’invasion de Taiwan. Un rapport du gouvernement chinois publié le 5 mars 2022, quelques jours après l’invasion de l’Ukraine, avait indiqué que celle-ci s’est engagée à « résoudre la question de Taiwan dans la nouvelle ère [du président Xi Jinping] ».

Les incertitudes
Les enjeux géopolitiques ne l’emportent plus sur les intérêts économiques. L’avenir dira si la détermination actuelle de l’Occident, et en particulier de l’Europe, d’exclure la Russie et son pétrole des marchés mondiaux, résistera à la flambée de l’inflation et aux crises économiques à plus long terme qui l’accompagneront.
La volonté de vaincre la Russie par des sanctions peut-elle résister à la pression de la demande mondiale en pétrole, engrais et blé ?
Comment peut-on expliquer aux opinions américaines et européennes l’intérêt de soutenir l’Ukraine, de subir la perte de pouvoir d’achat et l’endettement, et au delà menacer la paix et la sécurité mondiale à long terme pour défendre le pays le plus corrompu d’Europe (d’après l’indice de perception de la corruption 2021 de Transparency International) et le quarantième dans le classement de la liberté de la presse en Europe (voir Economist Intelligence Unit classement 2020) ?
Le soutien à l’Ukraine ne peut signifier un soutien aux valeurs démocratiques. Le soutien des opinions occidentales à une guerre coûteuse, sans menace directe sur leur pays, ne se poursuivra probablement pas indéfiniment. L’inflation est un problème beaucoup plus important pour les électeurs que la liberté des Ukrainiens.
De février à début aout 2022, l’Ukraine a reçu comme aide environ 80 milliards USD dont 44,54 milliards USD proviennent des États-Unis, 16,25 milliards USD de l’Union européenne… C’est une erreur de croire que le coût croissant de la guerre pourra être supportés sur une longue période par les contribuables en Occident. Il y a une limite à ce que les Occidentaux risquent de provoquer le déclenchement par les Russes de l’apocalypse nucléaire pour la liberté des Ukrainiens. Même si l’argument russe consistant grossièrement à dire : je suis une puissance nucléaire je fais ce que je veux, est totalement inacceptable.

Gestion de la crise
Les niveaux d’aide à l’Ukraine et d’acceptation des risques des Occidentaux doivent être adaptés aux objectifs stratégiques de ces derniers. Ce qui n’a pas été observé.
Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, a déclaré après une rencontre avec le président Zelensky que l’Amérique était « aux côtés de l’Ukraine jusqu’à ce que la victoire soit remportée ». Le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, a affirmé : « Nous voulons voir la Russie affaiblie au point qu’elle ne puisse pas faire le genre de choses qu’elle a fait en envahissant l’Ukraine ».
Il n’est donc pas étonnant qu’aujourd’hui les exigences du président Zelenskyy soient telles qu’il devient difficile de lui faire accepter un compromis avec la Russie. Son objectif stratégique ressemble – au fur et à mesure de la poursuite du conflit – à une défaite pure et simple de la Russie.
Il n’est évidemment pas imaginable, pour un esprit sain, que le président Russe qui dispose du plus grand arsenal nucléaire stratégique du monde accepterait « gentiment » une défaite pure et simple sans utiliser des armes nucléaires tactiques en Ukraine, conduisant probablement à une destruction total de ce pays.

En mai dernier, quand l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger avait déclaré que le résultat idéal serait un retour au statu quo ante d’avant février et que pousser à la victoire ukrainienne au-delà impliquerait une « nouvelle guerre contre la Russie ». Zelenskyy lui a répondu : « Il semble que le calendrier de M. Kissinger ne soit pas 2022, mais 1938 ».
En juin dernier, le président français Emmanuel Macron a déclaré : « Nous ne devons pas humilier la Russie, afin que le jour où les combats cessent, nous puissions construire une porte de sortie par la voie diplomatique ». La réponse du ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba, a été : « Les appels à éviter l’humiliation de la Russie ne peuvent qu’humilier la France… ».
La déclaration ci-dessus de Nancy Pelozi est incompréhensible et a contribué au durcissement de la position ukrainienne, puisque ni l’Union européenne ni les États-Unis ne devraient déléguer leur politique ukrainienne à l’Ukraine, ni lui donner un chèque en blanc.

Trajectoire probable de la guerre en Ukraine
Eu égard au soutien massif de l’Occident et en tenant compte des enjeux stratégiques pour celui-ci, deux scénarii se présentent : une guerre longue ou une solution négociée.

1- Guerre longue
L’avantage de ce scénario pour l’Occident :
 L’usure du moral des troupes russes, le nombre croissant de morts, de blessés et de prisonniers dans les rangs de l’armée russe, les difficultés économiques liées aux sanctions créeraient un mécontentement à l’intérieur de la Russie, exerçant une forte pression sur le régime russe.
 Les risques de crimes de guerre russes et de catastrophes humanitaires augmenteraient, renforçant l’isolement de la Russie et poussant la Chine à limiter son soutien en tant que pays se présentant au monde comme une « grande puissance responsable », prétendant dominer un nouvel ordre mondial.
 Des sanctions secondaires fortes seraient appliquées contre certains pays et certaines entités ciblées qui aideraient la Russie, entrainant un possible effondrement de l’économie russe .
 Le soutien constant de l’Occident aux Ukrainiens encouragerait les mouvements démocratiques en Chine, ce qui augmenterait les craintes du régime chinois quant au renversement du Parti Communiste et desserrerait de facto la pression sur Taiwan.
Ce scénario conduirait à un affaiblissement considérable de la Russie et favoriserait un changement politique dans le pays.

2- Solution négociée
Un tel scénario serait inéluctablement interprété comme une demi–défaite de la Russie.
Avec la levée des sanctions occidentales, immédiate ou progressive, la Russie réduirait sa dépendance vis-à-vis de la Chine.
Ce scénario est catastrophique pour la Chine, puisqu’il montrerait aux mouvements pro-démocratiques, contestataires du pouvoir communiste, que les volontés démocratiques ne peuvent être réduites au silence par la force. Même la supériorité militaire écrasante de la Russie n’a pas suffi à étouffer l’idéal démocratique d’un petit peuple. Il doperait l’espoir d’un changement démocratique en Chine et renforcerait le moral des mouvements démocratiques à Hong Kong, Xinjiang, Tibet et à Taiwan.
Enfin ce scénario nuirait considérablement aux visées de la Chine sur Taiwan et réduirait fortement ses marges de manœuvre dans la zone indo-Pacifique.

Ould Amar Yahya, économiste, ancien administrateur et directeur général de la BCIMR/BRED, Djibouti

 
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