Human Village - information autrement
 
Entretien avec Kadar Abdi Ibrahim
février 2022 (Human Village 44).
 

Connu pour son engagement en faveur de la défense des droits de l’homme et des libertés en République de Djibouti, Kadar Abdi Ibrahim est devenu depuis peu le président du Mouvement pour le développement et la liberté (MoDeL). C’est l’un des partis les plus structurés et jouissant d’une forte base populaire du pays. Afrique Destinations s’est entretenu avec celui qui a remporté les élections internes de son parti pour accéder à sa présidence.

Afrique Destinations : Vous a été élu à la tête de votre parti, MoDeL, le 30 décembre 2021, comment s’est déroulé le processus ?

Très bien. Le compte-rendu fait par la commission électorale du parti a été approuvé par le Conseil national du parti. Nous sommes tous très satisfaits du processus. Et puis ce n’est pas la première fois que le parti organise un congrès. En neuf ans d’existence, ce fut le deuxième congrès après celui du 10 février 2017. Et en neuf ans, MoDeL a connu trois présidents différents.

Pas d’accrochage comme cela est de coutume dans votre pays et plus largement en Afrique ?
Non pas du tout. Au contraire, au-delà du congrès, même la soirée de passation s’est déroulée dans une ambiance festive et chaleureuse. Vous savez, le MoDeL a un mécanisme bien huilé avec toute une batterie de garde-fous. Aux statuts du parti et au règlement intérieur, il faut ajouter un guide pratique des élections internes, une commission électorale indépendante du comité exécutif (la CEP) et surtout un Conseil national composé de 80 personnes qui doivent parrainer les différents candidats. Tout est bien encadré.

C’est une première dans votre pays à ce que j’ai cru comprendre ?
En tout cas, c’est très rare ! Nous essayons de développer la culture de la démocratie. C’est un long apprentissage. Vous savez, la culture de l’homme providentiel est ancrée chez nous aussi à Djibouti. Au sein du MoDeL, pas d’homme ou de femme providentiel. Pas d’homme ou de femme éternellement à la tête du parti et dont on attend qu’il décide tout seul pour les autres. Il faut enlever l’habitude de tout attendre du chef. Rien n’est plus exigeant, plus impérieux, plus exaltant ni plus difficile que de changer les mentalités. Il faut savoir oser lutter contre ces us qui se sont installés progressivement. C’est comme ce jeune éléphanteau attaché à un tronc d’arbre et qui malgré tous ses efforts n’arrive pas à se libérer. Il s’habitue peu à peu à l’idée que le tronc d’arbre est plus fort que lui. Mais une fois qu’il est devenu un adulte doté d’une force colossale, il suffit de lui passer une corde au pied et de l’attacher à un jeune arbre et il ne cherchera même à se libérer. Comme ces éléphants, nos pieds sont entravés par des liens fragiles. A nous de savoir les desserrer. Tout se passe dans la tête.
Et puis, la façon dont les partis politiques s’organisent est réellement inadaptée aux réalités du pays et surtout à cette nouvelle jeunesse aux aspirations globalisées qui se cherche une « djiboutiannité » à laquelle s’identifier.

C’est-à-dire ?
Un parti politique n’a pas vocation à être une officine familiale. Cela n’a aucun sens. Ça lui enlève toute crédibilité. Justement rien de tel pour éroder la confiance et refroidir toute chaleur humaine. Ainsi, vous éliminez tout un ban de la société.

Qu’est-ce que vous pensez apporter de plus au MoDeL ?
Le MoDeL est rodé dans son management, parce que l’esprit d’équipe règne bien depuis sa création et c’est le point fort du parti. Avec ce mandat, nous allons essayer d’apporter, en premier lieu, de la fraicheur car l’équipe dirigeante est en grande partie nouvelle. Partant de là, deux matrices seront le socle de ce mandat. Tout d’abord, apporter plus de dynamisme et de vitalité au sein du parti pour mieux rebondir sur la scène nationale. Puis, surtout apporter de l’innovation car la façon de penser ne sera pas la même, par conséquent la stratégie ne sera plus la même. C’est une nouvelle génération active, engagée, prête à empoigner son destin et surtout bien décider à le pétrir à son image.

Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
Beaucoup de responsabilité. Et puis ce que nous avons réalisé est tout à fait nouveau pour les Djiboutiens, c’est pourquoi nos pas et nos actions sont scrutés avec une attention singulière. Plus que tous les autres. Nous savons que nous sommes attendus. A nous d’être à la hauteur.

Que pensez-vous de la nouvelle coalition AMAD crée depuis quelques jours par trois partis de l’opposition ?
Je ne peux que les féliciter, les encourager et leur souhaiter sincèrement d’atteindre les objectifs qu’ils se sont assignés.

Dans le communiqué publié, la coalition AMAD lance un appel solennel pour que les autres partis de l’opposition la rejoignent. Le MoDeL s’y prépare-t-il ?
J’ai effectivement rencontré deux des membres de cette nouvelle coalition juste après mon élection. Ils m’ont fait part de leur souhait de créer une coalition. Nous étions membre de la défunte coalition « Union pour le salut national » (USN) née en janvier 2013 et qui a remporté les élections législatives de février 2013. Mais celle-ci a malheureusement implosé en plein vol en 2016. Même si les augures sont favorables pour une union des forces de l’opposition, il serait avant tout approprié de savoir mener un travail de réflexion sur l’impossibilité d’une coalition à atteindre ses objectifs. Faire un bilan de la défunte USN serait raisonnable. Ce bilan serait à la fois un repère et un amarrage pour redémarrer. Sinon, c’est juste reprendre les mêmes pour reproduire les mêmes erreurs et, en fin de compte, pour se disloquer de la même façon. Ne pas apprendre du passé, c’est fragiliser le futur. C’est Non ! Il faut d’abord panser les blessures du passé avant de penser au futur !

Justement, la question c’est comment faire ?
Vous savez, les discussions sont ouvertes et elles continueront. Rien n’est figé. Les relations sont amicales entre nous et les autres partis. Mais lorsque la discussion vire sur la défunte USN, les accusations mutuelles refont surface. Les désaccords sont actés et les arguments des uns et des autres connus. Maintenant, la raison doit l’emporter sur les passions. Quant à l’USN, elle avait, en gros, trois grandes failles. En premier lieu, elle a été créée dans la précipitation, le 17 janvier 2013, soit juste moins de deux semaines avant le début de la campagne pour les législatives de février 2013. Dans cette précipitation, aucun travail n’a été effectué en amont. Sa charte constitutive a été faite le 20 mars 2013, soit pratiquement deux mois après sa création. Vous constaterez-vous-même que c’est une anomalie et une erreur impardonnable. Puis, il n’y avait aucune stratégie planifiée et écrite. Et enfin, troisième défaut, et pas des moindres, les éléments de langage dans les meetings étaient souvent contradictoires. Dans les rues, la population ne comprenait plus rien et nous questionnait sur ces contradictions.

Je repose ma question autrement, alors qu’est-ce qu’il faut ?
Une chose est sûre ! Deux types de coalition n’auront aucun résultat efficient. Une coalition de communiqués et une coalition qui fait office de challenger commode et qui ne se contente que de jouer le rôle de figurine électorale au service à la fois d’aventures personnelles et du régime. Il faut réellement changer de paradigme dans les coalitions.

Que vous inspirent ces écoutes téléphoniques diffusées en large par Radio-Boukao ?
Tout d’abord, la population est estomaquée par la fuite de ces écoutes téléphoniques. Les discussions qui s’y tiennent sont pathétiques et nauséabondes. C’est triste ! Au-delà de ces constats, ces fuites révèlent trois choses.
Premièrement, ces fuites témoignent du délitement total de nos institutions d’une manière générale, et en particulier sécuritaires. L’appareil sécuritaire est troué de partout. Imaginez, si ces écoutes se retrouvent déjà dans les mains d’un pays ennemi. Quelle extrême vulnérabilité pour mon pays ! Lorsque la grille de recrutement est tribale et non nationale, cela ne peut engendrer que ce mélodrame. A force de combattre la méritocratie et l’intégrité, ce régime s’est tiré une balle dans les pieds.
Deuxièmement, ces écoutes illustrent la façon dont on gouverne ce pays. Ces conversations en off montrent que « le sordide » devient la parabole de ceux qui dirigent ce pays. A les entendre, l’on dirait un cartel discuter. Quelle médiocrité ! Quelle déliquescence morale !
Et enfin, chose non anecdotique que nous rappelle cette affaire : l’histoire rattrape par le col ceux pour qui gouverner, c’est faire croire. A l’avenir, certains devront tirer des leçons de cette énième affaire.

Comment ces enregistrements ont-ils fuité ?
Je ne saurai vous le dire. Il existe des événements qui, plus que d’autres, influent sur le cours de l’histoire. Et c’est le cas de ces fuites téléphoniques. Dans cette affaire de bruit et de fureur, il y a dans l’air comme un relent de déjà vu. Cette affaire doit être mise en perspective avec celle du milieu des années 1990 qui préparait le terrain pour la présidentielle de 1999. Nous pouvons clairement dire que c’est le début de la nuit des longs couteaux que nous vivrons durant ces quatre prochaines années. Tout le monde a dans la ligne de mire, les élections présidentielles de 2026.

Avec toutes ces histoires de corruptions, de fuites téléphoniques, de fin de cycle, quelle est la réaction de votre population et surtout de la jeunesse djiboutienne ?
C’est vrai que l’atmosphère est pestilentielle. La République périt de la corruption et d’un accaparement endogame de ceux qui sont au pouvoir depuis maintenant plus de quarante ans. Pour l’instant, une grogne de basse intensité règne. Celle-ci pourrait aussi s’intensifier car de plus en plus de Djiboutiens refusent l’arbitraire, commencent à mettre la pression sur la classe dirigeante prise dans la toile de ses intérêts et veulent participer à la vie sociopolitique de leur pays. Une mue timide s’opère. La nouveauté est de taille même si elle reste modeste à l’échelle nationale : les langues se délient et ce n’est pas rien car certains tabous sont exprimés au grand jour.

Mais qu’attend-elle pour réagir à l’instar des jeunesses malienne, guinéenne et burkinabé… ?
Vous savez, nos grands-parents où arrières grands-parents ont été des bergers qui se déplaçaient de pâturage en pâturage au gré des saisons. Avec la citadinisation, nous sommes devenus des bergers d’un nouveau genre qui, une botte de khat, une bouteille d’eau et du coca à la main, vont de « Mabraz en Mabraz » pour brouter et rester à l’écoute des rumeurs qui bruissent. Beaucoup de Djiboutiens sont à la marge et un sentiment d’inutilité massive s’est installé chez les jeunes. Pour survivre, toute société a besoin d’attribuer à ses citoyens, une fonction et leur donner le sentiment qu’ils sont utiles, qu’ils peuvent servir à quelque chose. Nous devons d’abord faire sortir les Djiboutiens de ces Mabraz qui les enchaînent. Qu’est-ce que nous souhaiterions laisser aux futures générations ?
Le moment est venu de se lever et de tout reconstruire. Dans ce pays, il faut tout reconstruire. Les institutions, le patriotisme, le sentiment d’appartenance à une nation… Je rêve d’une autre Djibouti pour nos enfants. Je rêve de redonner aux Djiboutiens cette fierté qui nous a permis d’obtenir l’indépendance. C’est pourquoi, je pense que nous avons la charge de corriger ce pays qui va à sa perte. Il y a un nouvel ordre à créer, une chose publique à réinventer. Au sein du MoDeL, nous sommes déterminés à frayer des chemins là où les passages sont interdits. Mon élection à la tête du MoDeL en est la preuve.

Propos recueillis par Marcus Boni Teiga

Entretien publié le 28 février 2022 par Afrique Destinations.

 
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