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Amnesty International et l’Éthiopie
novembre 2021 (Human Village 43).
 

Éthiopie. Pouvoirs d’urgence étendus et multiplication des propos haineux en ligne alors que le conflit s’aggrave dans le Tigré
Communiqué d’Amnesty International, 5 novembre 2021

Le 4 novembre, le gouvernement éthiopien s’est conféré de nouveaux pouvoirs d’exception très importants qui restreignent arbitrairement les droits humains et menacent l’indépendance de l’appareil judiciaire.
Parallèlement, les publications prônant la violence ethnique se multiplient sur les réseaux sociaux et les responsables du gouvernement invitent les civils à prendre les armes contre le Front populaire de libération du Tigré (FPLT) et l’Armée de libération oromo (OLA), qui ont récemment joint leurs forces contre le gouvernement central.
« La terrible crise humanitaire et des droits humains qui a éclaté il y a un an dans le Tigré se propage dans d’autres régions du pays. Pour éviter que la situation n’échappe à tout contrôle, les autorités éthiopiennes doivent d’urgence prendre des mesures fermes afin de garantir le respect du droit international humanitaire et relatif aux droits humains », a déclaré Deprose Muchena, directeur régional pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe à Amnesty International.
État d’urgence
Le Parlement fédéral d’Éthiopie a décrété l’état d’urgence le 4 novembre, exactement un an après le début du conflit armé avec le Front populaire de libération du Tigré (FPLT).
La proclamation de l’état d’urgence est très générale, puisqu’elle s’étend à tout le pays et restreint des droits humains qui, selon le droit international, ne peuvent être limités ou suspendus en aucune circonstance.
À titre d’exemple, les autorités peuvent procéder à des arrestations sans mandat, s’il existe des
« soupçons raisonnables » de coopération avec des « organisations terroristes », et placer ces personnes en détention sans examen judiciaire pendant toute la durée de la proclamation de l’état d’urgence, c’est-à-dire pour l’instant pendant six mois.
Les répercussions pourraient être particulièrement inquiétantes pour les défenseur·e·s des droits humains et les journalistes. La proclamation de l’état d’urgence permet de suspendre ou d’annuler les licences des ONG et des organes de presse s’ils sont soupçonnés de fournir un appui direct ou indirect, matériel ou moral, aux « organisations terroristes », des termes à la définition floue qui sont sujets à interprétation.

Cette année, Amnesty International a dénoncé les arrestations massives et les détentions arbitraires de Tigréen·ne·s, visant notamment des journalistes et un militant des droits humains qui, selon les autorités, avaient des liens avec le Front populaire de libération du Tigré (FPLT), que le gouvernement fédéral éthiopien considère comme un groupe terroriste.
n outre, l’état d’urgence permet d’interdire toute forme d’expression en opposition à « l’application de l’Opération d’urgence et à l’objectif de la Proclamation » et pose des défis à l’indépendance de la justice.
« Le caractère très étendu de cet état d’urgence est un tremplin pour l’escalade des violations des droits humains, notamment la détention arbitraire, de défenseur·e·s des droits humains, de journalistes, de membres des minorités et de détracteurs du gouvernement. Et fait courir aux détenu·e·s un risque accru de torture et d’autres mauvais traitements », a déclaré Deprose Muchena.

Les civils invités à prendre les armes
Autre fait inquiétant, des représentants du gouvernement dans plusieurs régions d’Éthiopie ont récemment demandé aux civils de prendre les armes pour repousser l’offensive menée par le Front populaire de libération du Tigré (FPLT).
Dans la capitale Addis-Abeba, ils leur ont demandé de s’organiser afin de sécuriser leurs quartiers et de faire enregistrer leurs armes à feu ou de les remettre à des voisins s’ils ne savent pas s’en servir eux- mêmes. Les gouvernements régionaux de l’Amhara, de l’Oromia et de Somalie ont lancé des appels similaires.
Cet appel à prendre les armes met en péril les droits et même la vie des citoyen·ne·s en encourageant la création de milices non formées, qui n’ont de comptes à rendre à personne. De tels groupes ont déjà commis des crimes de guerre durant ce conflit, se livrant notamment à des homicides illégaux et à des viols et autres violences sexuelles ciblant des personnes sur la base de leur appartenance ethnique.

Multiplication des propos haineux en ligne
Le 3 novembre, Facebook a supprimé une publication du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, affirmant que son message bafouait la politique de la plateforme contre l’incitation à la violence.
Cependant, Amnesty International note une hausse significative de messages récents sur les réseaux sociaux incitant à la violence et proférant des insultes racistes contre les Tigréen·ne·s, et certains de ces messages n’ont pas été examinés. Selon l’analyse d’une organisation locale de défense des droits humains, des personnes influentes comme des journalistes et des personnalités politiques ont fait partie de ceux qui ont partagé ces publications et les plateformes de réseaux sociaux ont mis du temps à les supprimer.
« Les autorités éthiopiennes sont tenues d’interdire les appels à la haine qui constituent une incitation à l’hostilité, à la discrimination ou à la violence. Elles doivent dénoncer toutes les déclarations, en ligne ou autre, qui prônent la violence contre un groupe ethnique spécifique. Face aux tensions politiques et ethniques qui se durcissent en Éthiopie, il incombe aussi aux entreprises qui gèrent les réseaux sociaux d’intensifier rapidement leurs efforts de modération des contenus et de veiller à ce que les algorithmes qu’elles utilisent n’alimentent pas l’incitation à la violence », a déclaré Deprose Muchena.

Les civils sont en danger dans ce climat d’escalade de la violence
Amnesty International appelle de nouveau toutes les parties au conflit en Éthiopie à respecter le droit international humanitaire et à protéger la population civile. Les leaders de tous bords doivent renoncer à inciter à la violence contre des individus en fonction de leur appartenance ethnique.
Depuis que le conflit a éclaté dans la région du Tigré en novembre 2020, Amnesty International a recensé des crimes de guerre imputables aux Forces de défense nationale éthiopiennes, aux forces de l’Érythrée et aux forces de l’Amhara, et relève un nombre croissant d’allégations de crimes de guerre imputables au Front populaire de libération du Tigré (FPLT). L’Armée de libération oromo (OLA) a été impliquée à maintes reprises dans de graves atteintes aux droits humains, principalement des attaques ciblant les minorités ethniques amhara dans l’Oromia occidentale.
Les belligérants ont notamment commis des massacres, des homicides extrajudiciaires de prisonniers et des violences sexuelles ciblant les femmes et les filles. Les difficultés d’accès aux zones touchées par le conflit et les attaques visant des travailleurs et des structures humanitaires aggravent fortement la situation humanitaire déjà très dégradée par le conflit.
« Les leaders africains et autres acteurs internationaux influents doivent faire clairement savoir à toutes les partes au conflit en Éthiopie qu’elles doivent s’éloigner du bord du gouffre, protéger la population civile, cesser toute incitation à la haine, permettre un accès et un suivi humanitaire sans entraves et respecter les droits humains », a déclaré Deprose Muchena. « Il importe qu’elles comprennent que les responsables de crimes de guerre et d’autres violations des droits humains auront des comptes à rendre. »

 
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