Human Village - information autrement
 
Impact politique du Covid-19 à Djibouti
par Mahdi A., mars 2020 (Human Village 38).
 

Le climat s’appesanti de plus en plus à Djibouti, où les habitants prennent au sérieux le risque que représente la pandémie de Covid-19. Pour preuve, les communiqués journaliers du secrétaire général du ministère de la Santé, le docteur Saleh Banoita Tourab, sur l’état de la situation sanitaire sont très attendus par les Djiboutiens. Cette opération de transparence inédite a permis d’instaurer un climat de confiance entre la population et le gouvernement et d’étouffer dans l’œuf les rumeurs sur la propagation du virus dans le pays.

Depuis la dernière intervention du chef de l’État, mercredi 25, des mesures supplémentaires ont été prises, comme l’allongement du confinement à quinze jours. L’autre décision significative est la mise à l’arrêt des transports publics. Cette mesure radicale doit mettre un coup de frein aux déplacements de la population, mais aussi et de prévenir un risque d’épidémie élevé du fait de l’absence de respect des limitations du nombre de passagers par les conducteurs des autobus qui rechignaient à restreindre leur profit. Faute d’avoir pu les responsabiliser, le gouvernement a tranché dans le vif : tous les autobus ont été arrêtés. Dans l’après-midi de la même journée, l’armée est sortie des casernes et s’est déployée sur les différentes artères de la capitale pour assister les forces de police et de gendarmerie qui s’étaient révélées insuffisantes en nombre pour couvrir l’ensemble des quartiers et s’assurer pleinement que les mesures de confinement nécessaires pour combattre la maladie soient appliquées.
Cette décision n’a rien d’anodine. Elle témoigne, si cela était encore nécessaire, du danger extrême qui guette notre nation. Cette décision exceptionnelle n’a pas été prise à la légère – la dernière fois que les hommes en armes de la grande Muette avaient été déployés remonte aux mesures pour mettre en échec la tentative de coup d’État du jeudi 7 janvier 2001. Cette mesure était sans doute indispensable pour appuyer les efforts de la police et de la gendarmerie, complètement débordés et fortement sollicités. Pour l’heure, le confinement est le seul moyen de contenir la propagation du virus dans notre pays. Il a fait ses preuves en Chine. Ici, comme ailleurs autour du globe, c’est la même recette qui s’impose : le confinement. Si l’intervention de l’armée a été nécessaire, c’est du fait de notre indiscipline collective.


Quelques cafouillages sont apparus lors du premier jour de confinement de la population mardi 24, comme la fermeture de tous les commerces – y compris ceux de détails indispensables à l’approvisionnement alimentaires de la population, alors que dans le même temps la vente au détail du khat restait autorisée… Dès le lendemain, cette mesure de fermeture des lieux d’alimentation a été corrigée.
Le blocus imposé aux résidents de Balbala dans la matinée de jeudi 26, les empêchant de traverser l’oued Ambouli et d’atteindre l’hyper centre et autres quartiers historiques de la ville, a complètement perturbé la distribution du khat dans les étals de vente. De nombreux grossistes résidents de ce quartier se sont retrouvés dans l’incapacité physique de se déplacer et donc de pouvoir récupérer leur marchandise chez les deux importateurs autorisés. Les présidents des deux cartels, Sogic et Particulier, sont rapidement montés au front pour faire négocier des autorisations de circuler pour les nombreux véhicules chargés de la distribution quotidienne des 22 tonnes de khat importés d’Éthiopie, et sans doute surtout permettre aux clients de cette substance très appréciée de sortir quelques instants pour aller se fournir au point de vente le plus proche. L’addiction pour cette plante est si puissante qu’il ne viendrait pas à l’esprit du gouvernement de sevrer la population en cette période de distanciation sociale. Le risque d’agitation en cas d’embargo sur le khat a probablement été agité par les responsables des deux organisations importatrices de khat. La prudence et la crainte d’un soulèvement de la population a sans doute incité le pouvoir à composer dans l’application des restrictions à la distribution et la vente du khat.

Anticipant une possible flambée des cas détectés, bien au-delà des 14 diagnostiqués au 28 mars, mettant à mal les capacités d’accueils du centre hospitalier d’Arta, le gouvernement a pris les devants en préparant activement la disponibilité de lits supplémentaires dédiés aux patients atteints du Covid-19 dans les hôpitaux Peltier et Italien. Lors d’une émission spéciale de la RTD mercredi 25, le colonel de la police Omar Hassan a mis en garde la population sur la nécessité d’un confinement total en cas de non-respect des prescriptions.
La grève des infirmiers jeudi 26, devant Peltier, a été largement partagée sur les réseaux sociaux. Ils manifestaient leur mécontentement, non seulement du non versement des heures de garde effectués depuis sept mois, mais aussi pour exiger une revalorisation salariale [1]. Ils ont été arrêtés par la police et conduits quelques heures au camp de Nagad. On peut supposer que des engagements ont été pris pour apporter une réponse satisfaisante à leurs revendications. Conscients d’être en première ligne dans le combat contre ce virus, ils demandent de la considération mais aussi des équipements sanitaires adaptés pour les protéger du Covid-19 lors de l’examen des patients.
Dans la nuit du 27 au 28, à 3 heures du matin le quartier de Maka Moukarama a été entièrement bouclé par les forces de sécurité, et tous les commerces interdits d’ouvrir. Une quarantaine rigoureuse a été imposée à ce quartier, avec des soldats et policiers en nombre pour interrompre les chaines de transmission, selon les propos du ministre de la Santé diffusés par la RTD. Il a clairement désigné ce quartier comme le foyer de contamination de la maladie, lieu d’habitation du premier cas testé positif, où de nombreuses personnes infectées ont été repérés au cours de l’investigation sanitaire.
Il fallait pratiquer une enquête poussée dans le voisinage immédiat du premier cas détecté et dépister le plus grand nombre de personnes susceptibles d’avoir été à son contact. Cette enquête de détection sera facilitée par l’annonce du gouvernement d’être en capacité de procéder dorénavant à 270 dépistages par jour. En sus des actions de détection, une vaste campagne pour nettoyer avec des produits désinfectants, à base de javel diluée dans de l’eau, les rues, la chaussée, les façades et intérieurs des logements, ainsi que les véhicules des résidents, a été réalisée tout le long de la journée.

Hier, vendredi 27, la deuxième personne atteinte par le virus, une jeune étudiante, s’est exprimée sur une vidéo Facebook pour sensibiliser la population et lui demander de rester à la maison pour préserver leurs proches [2]. Ce témoignage poignant a été largement commenté sur les réseaux, notamment par de nombreux blogueurs activés par le gouvernement afin de toucher le plus grand nombre de personnes et inciter les djiboutiens à rester chez eux. Comme Barik Rifki qui présente la situation pour encourager la population à se calfeutrer à domicile : « La femme, consciente qu’elle vient d’un pays à risque, s’isole complètement en respectant les règles d’hygiène. Elle se tient à distance de ses proches qui vivent avec elle et ne voit absolument personne d’autre. Elle vient se faire tester ainsi que ses proches qui sont tous négatifs grâce aux mesures de protection qu’elle a prise. Elle a fait son devoir. Elle a sauvé des vies.
L’homme lui fait tout le contraire, il ne s’isole pas de sa famille, huit membres seront contaminés dont un qui contaminera trois autres personnes à travers une connaissance. Il se promène, va chez les voisins, va jusqu’à dans les régions. Résultat tous les cas recensés depuis sont retracés jusqu’à lui. À cause de ce genre de comportement irresponsable, l’État est obligé de passer du temps à interroger, à retracer et à tester plus de 400 personnes. Autant de tests qui sont déjà difficile à trouver, de réactifs, d’heures perdues. […] Le confinement ce n’est pas des vacances ! ce n’est pas une permission d’aller khater avec les copains, chicher avec les voisines, aller à un mariage ! C’est rester à la maison le plus possible car à chaque fois que vous sortez soit vous propagez le virus, soit vous le ramenez chez vous ! » [3].

Mais avec tout ça, quid des mesures économiques pour soutenir les plus démunis ? Une internaute populaire sur les réseaux s’en inquiète jeudi 26, et interpelle le gouvernement sur ces dizaines de milliers de travailleurs informels qui se retrouvent sans rien pour subvenir aux besoins de leur famille : « Je reviens de la ville, barricadée et sur les dents, la grogne populaire est telle que c’est sur le point d’exploser, les travailleurs journaliers taximan et chauffeurs de bus sont les plus paumés, les femmes se plaignent, les policiers aussi (de la soif entre autres). Les banques sont saturées, impossible de toucher son salaire. J’ai été devant un dilemme : prendre mon salaire ou attraper le Covid-19 ? Fatiguée j’ai pris un taco qui m’a demandé 1000 Fd pour le déplacement parce qu’il y a des barrages partout et qu’il devait mentir pour m’emmener. J’ai accepté avec mon mode crevard sur le dos… Il y a un hic. Le gouvernement n’a rien prévu pour les gens modestes et la classe moyenne, on dirait qu’il y a une lutte des classes. On combat les pauvres et les nécessiteux, les bus et les tacos, mais on laisse passer les voitures personnelles. Mais pourquoi vous ne les arrêtez pas eux ? “Ils sont venus chercher quelque chose” me répondent les gendarmes. “Et moi alors je ne suis pas quand même sortie pour visiter la ville !”
Dans ce pays on ne te respecte que si tu es motorisé tu peux aller où tu veux et embarquer qui tu veux. Xaaraam. Et ceux qui ont marché depuis des longues distances n’en parlons pas. ???
Cher gouvernement, la majorité des gens ne sont pas nantis comme vous, allégez les transports en commun, aidez les nécessiteux. Livrez la ration journalière pour chaque foyer qui dépend du gain du jour. Où est la ministre de la solidarité horta ???
Monsieur Ilyas Moussa Dawaleh les bonnes paroles c’est bien du genre “on pense à vous”, mais agissez ! » [4].

Le confinement est une mesure indispensable, mais il incombe au gouvernement de trouver des solutions pour permettre aux familles de vivre dignement cette période de grand dénuement pour beaucoup. Les besoins sont criants. La scène de distribution de sachets de poissons frais ce matin, samedi 28, aux habitants du quartier d’Arribah et la foule se disputant les quelques victuailles offertes révèle les difficultés de beaucoup pour parvenir à se nourrir. Enfin cette entraide doit être organisée. Cet acte solidaire d’un particulier a beau être louable, il a peut-être contribué malheureusement à la propagation de la maladie du fait de la grande proximité et de l’attroupement qu’il a créé entre les personnes nécessiteuses qui se sont agglutinées pour s’arracher les sachets de nourriture jetés au milieu de la mêlée. Une telle initiative ne doit plus se reproduire. Il appartient à l’État, comme cela se fait ailleurs, de prendre soin de ses administrés. C’est une obligation, un devoir moral.

Mahdi A.

Voir aussi « Puissance khat ».

[1Vidéo de Souldan Mame Mame publiée sur Facebook.

[2Vidéo du témoignage d’une personne atteinte de Covid-19 publiée sur Facebook.

[3Texte de Bariq Rifki publié sur Facebook.

[4Texte de Shak Dore publié sur Facebook.

 
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