Human Village - information autrement
 
Ouverture d’une base navale européenne à Djibouti
par Mahdi A., mai 2019 (Human Village 36).
 

Sans tambour ni trompette ! Pour cause de campagne électorale dans le vieux continent. De surcroit, cette décision survient dans un contexte particulier où les actions de l’armée française dans la région se multiplient. En Libye au côté du controversé maréchal Khalifa Haftar, au Tchad avec les bombardements ciblés contre les opposants au président Deby, et le soutien immodéré aux forces saoudiennes et émiratis (formation, appui logistique, renseignements, fournitures de matériel militaire, participation au blocus naval), pourtant engagées dans une guerre ignoble, oubliée, et malheureusement sans fin au Yémen. Cette dernière situation en particulier, récemment mise en avant dans la presse française, commence à choquer l’opinion publique au-delà des frontières de l’Hexagone. C’est pour ces raisons que l’information sur la base djiboutienne ne sera probablement rendue publique qu’au lendemain des échéances électorales du dimanche 26 mai prochain.

Ce n’est pas rien. L’Union européenne met le pied à l’étrier et franchit une étape conséquente pour assurer sur le long terme la sécurité de ses approvisionnements. C’est le sens de la visite de la haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, vice-présidente de la Commission européenne, Federica Mogherini, qui a été reçue dans la matinée du mercredi 22 mai par le chef de l’État, Ismail Omar Guelleh. Il s’agissait de sceller le renouvellement du partenariat militaire entre notre pays et l’Europe. Même si les détails ne sont pas encore connus, on peut déjà dire que le point central concerne le redimensionnement de la base française du Héron, que le président Macron avait soumis au chef de l’État djiboutien. Les travaux devraient durer trois ou quatre ans, des surfaces supplémentaires importantes seront gagnées sur la mer pour, notamment, implanter une infrastructure navale qui n’aura sans doute rien à envier à la base chinoise de Doraleh. Mais ce n’est pas tout, il est également prévu d’y adjoindre, des hangars, des logements, une marina, une grande plage et, à l’instar de l’installation américaine du camp Lemonnier, des espaces de vie comprenant de nombreux commerces (high tech, habillements, supermarché, restaurants, cinémas et autres activités de loisirs…) pour rendre le quotidien des contingents de différentes nationalités - et de leurs familles - moins pénible dans un pays où les lieux de divertissement et les espaces dédiés aux moments en famille sont assez limités.

Comment comprendre ce nouveau grand pas dans la construction d’une défense européenne intégrée ?
« Il était important pour nous, particulièrement après l’élection du président américain, que nous puissions nous organiser indépendamment, en tant qu’Européens. Ceci est complémentaire à l’OTAN, mais nous voyons que personne ne va résoudre à notre place les problèmes de sécurité que l’Europe a dans son voisinage. Nous devons le faire nous-mêmes » [1], avait ainsi justifié la ministre allemande de la Défense Ursula von der Leyen, lors de la signature par vingt-trois pays de l’Union d’un accord de renforcement de la coopération militaire.
« L’idée, à terme, est qu’un quartier général opérationnel pour les unités de combat, ou une plate-forme logistique d’opération pour l’UE, puisse être mis en place » [2]. Djibouti fait consensus et va devenir un maillon essentiel de la chaine de la défense européenne. Adresse planétaire prestigieuse pour montrer ses muscles et rouler des mécaniques à l’attention de ses futurs challengers mais également aussi un moyen efficace de prévenir tout risque de rupture de ses approvisionnements, notamment énergétiques, en améliorant les capacités de réaction rapide, de flexibilité et de d’employabilité des unités tactiques européennes. L’Union européenne semble avoir fait sien du vieil adage romain : Si vis pacem, para belum (Si tu veux la paix, prépare la guerre).

Une reconquête de l’influence française, sous pavillon européen...
Cette stratégie à long cours, a été éventée, en commission sénatoriale. Le sénateur Hugues Saury, qui s’enquérait auprès de la ministre de la Défense, Florence Parly, des mesures entreprises par le gouvernement pour endiguer l’influence des autres contingents installés à Djibouti et conserver « le caractère stratégique de Djibouti [pour la France] », rappelant avoir pu constater sur le terrain que « le recul de la présence militaire française par rapport à la Chine et aux Etats-Unis [était évident] ». Pour la ministre, la France ne pourra répondre au défi sécuritaire, et contrecarrer l’influence des deux grandes puissances que sont la Chine et les Etats-unis d’Amérique dans la région mais aussi ailleurs dans le monde, qu’en appréhendant les difficultés à une échelle européenne - principalenent dans le cadre de la coopération structurée permanente (CSP), et à travers le financement du Fonds de défense, doté de 13 milliards d’euros pour la période 2021/2027.

« La mobilisation de nos alliés européens, que ce soit sur le plan capacitaire, pour construire une culture stratégique commune ou pour lancer de nouveaux outils comme la Facilité européenne de paix, est essentielle, a fortiori si de nouvelles crises devaient survenir.
À Djibouti, les forces françaises comptent 1 450 soldats des trois armées. Nous avons signé en 2014 un partenariat militaire opérationnel avec les forces armées djiboutiennes, incluant la préparation des contingents déployés au sein de la Mission de l’Union africaine en Somalie (Amisom), et la cession de matériels. Cette relation a été dynamisée en 2018 après plusieurs visites de haut niveau, ce qui était d’autant plus nécessaire que nos compétiteurs, notamment la Chine, montent en puissance dans ce pays. Les installations portuaires chinoises sont particulièrement impressionnantes. Je me rendrai à Djibouti au mois de mars. Nous sommes déterminés à contrecarrer cette influence croissante
. » [3].

UE et Djibouti, quel est l’état de la relation ?
La signature le 19 juin 2014 du 11e Fonds européen de développement (FED) pour la période 2014-2020 a permis d’augmenter considérablement le montant de l’aide au développement en faveur de Djibouti. On passe des quarante millions du 10e FED à 107 millions d’euros, soit 120%. Mieux, dans le cadre de l’initiative Supporting Horn of Africa Resilience (SHARE), l’UE a apporté, sous forme de dons, un appui additionnel de huit millions d’euros « pour financer la réhabilitation et la construction d’infrastructures urbaines, périurbaines et rurales (forages et adductions en eau potable ainsi que des bornes fontaines) ». On peut donc penser que la relation est au beau fixe.
Comment expliquer cette générosité débordante de l’UE à l’égard de la République de Djibouti ? Depuis le 8 décembre 2008, « l’UE mène une opération militaire pour contribuer à la dissuasion, la prévention et à la répression des actes de piraterie et de brigandage au large des côtes de la Somalie » [4], et que pour ce faire elle bénéficie à Djibouti de facilités portuaires indispensables à la bonne marche de cette mission. Il ne serait pas incongru de penser que cet appui conséquent est la contrepartie financière, une sorte de loyer déguisé, aux différentes facilités portuaires offertes aux navires de guerre opérant sur la zone.

Un éditorial de l’ambassadeur de l’UE à Djibouti, Joseph Silva, en novembre 2014 [5], nous renseigne sur le poids de l’UE en République de Djibouti, dont elle est premier pourvoyeur d’aide au développement. Par ailleurs, il révélait une certaine tension entre les deux entités, en déclarant que, même si l’opération Atalanta sert les intérêts des pays européens, Djibouti est le premier à tirer profit de l’accroissement du trafic maritime sécurisé… « L’Union européenne et ses États membres sont des partenaires importants de Djibouti, partenaires pour son développement durable, partenaires pour sa sécurité dans une région troublée, partenaires appelant aussi à des avancées politiques, économiques et sociales », déclarait-il. Ce message avait été interprété alors comme une sorte de mise en garde, un rappel à l’ordre. On sait que l’UE était très impliquée à cette période dans le dialogue politique entre l’opposition et le gouvernement, que l’opposition dénonçait comme « bloqué » malgré les accords du 30 décembre 2014.
On constate par ailleurs que cette flèche politique était lancée alors que les travaux du futur port de Doraleh Multipurpose Port (DMP) – avec un financement chinois – avaient débuté depuis quelques mois (début 2014), et que le « projet phare » de l’UE, l’usine de dessalement, avait été déplacé pour faire de la place aux futurs quais du port. La couleuvre a sans doute été difficile à avaler, alors que des études onéreuses de faisabilité et d’impact environnemental avaient été réalisées. Le déplacement du site a engendré un surcoût, provoqué des dépassements de délais, puisqu’il fallait lancer de nouveaux appels d’offres, sélectionner de nouveaux bureaux d’études, des entreprises de construction… En outre, le système de gouvernance européen demande que toute modification d’une allocation soit validée par plusieurs comités. Tous ces délais sont coûteux et entraînent par la même occasion d’importants frais de gestion supplémentaires.

L’accord militaire signé en mai 2015 à Pékin, - par Mahmoud Ali Youssouf et Ilyas Moussa Dawaleh, très probablement les deux ministres les plus précieux aux yeux d’Ismail Omar Guelleh - pour la construction d’une base mitoyenne au nouveau site de l’usine de dessalement, dont 75% de la superficie a été grignoté par l’armée de Chine populaire (8,5 ha sur les 12 ha concédés…) n’a pas contribué à améliorer les relations avec les Européens. On peut supposer qu’ils ont, à leur tour, levé un peu le pied sur leur « projet phare ». Quelques mois plus tard, la résolution votée par l’UE en 2016 [6] à la suite des événements de Bouldhuquo, n’a pas apporté l’accalmie attendue ! Le document s’alarmait autant des limites de la démocratisation prévalant alors, que de la transparence du processus électoral, déplorait en outre «  la décision des autorités djiboutiennes d’enfreindre l’accord de 2014 sur la réforme de la commission électorale et les invit[ait] instamment à collaborer étroitement avec l’opposition afin de parvenir à un processus électoral plus équitable et plus transparent ». Était également pointé du doigt le climat politiques délétère, au point que des dirigeants de l’opposition, des journalistes et des militants auraient été harcelés et emprisonnés « sans aucune inculpation ». Concernant plus spécifiquement la presse, le Parlement européen « condamn[ait] l’absence d’une presse indépendante à Djibouti ainsi que la surveillance et la censure de sites internet critiques envers le gouvernement ; déplor[ait] la pratique de l’autocensure pratiquée par les médias étatiques ; invit[ait] le gouvernement de Djibouti à accorder des licences de radiodiffusion FM à tout organisme de médias indépendants qui en fait la demande ; invit[ait] le gouvernement à accorder aux journalistes étrangers un accès libre au pays pour leur permettre d’exercer leur métier en toute sécurité et de manière objective ; invit[ait] le gouvernement de Djibouti à mettre en place la commission de communication nationale et à autoriser la radiodiffusion privée et indépendante ».
La réponse à ce qui avait été considéré comme une ingérence est venue du Premier ministre, Abdoulkader Kamil Mohamed, qui dans un discours de politique générale, le 1er octobre 2016, n’avait pas manqué de remonter les bretelles à «  ceux qui, Djiboutiens ou étrangers, pensent que les règles désuètes qui ont suivi les indépendances des États africains peuvent encore être applicables. La politique gouvernementale se décide uniquement à Djibouti, dans les organes de décision du gouvernement djiboutien ». Il indiquait en outre « que l’esprit de dialogue et d’amitié avec tous les pays, la nécessité d’avoir des objectifs communs pour lutter contre le terrorisme international, la volonté de coopérer sur le plan économique avec toutes les nations qui œuvrent pour le développement, ne doivent pas nous faire oublier notre volonté de défendre notre indépendance politique ». Bref, il précisait que la situation avait changé et que les belles années de la Françafrique étaient derrière nous. Il allait plus loin, puisqu’il sous-entendait implicitement qu’il ne fallait pas pousser le bouchon trop loin en confondant hospitalité offerte gracieusement et une invitation à s’immiscer dans les affaires intérieures de la nation. La menace n’était nullement déguisée, elle visait directement l’opération européenne Atalanta, qui aurait pu perdre ses facilités portuaires et militaires dans ce bras de fer. Le couac technique dans les colonnes de La Nation de la dernière interview de l’ambassadeur Silva à la fin de sa mission n’est que plus révélateur de la tension qui subsistait !

Le projet de l’usine de dessalement, qui était dans l’impasse suite à ces vents contraires, a retrouvé un second souffle avec la prise de fonction du nouvel ambassadeur, Adam Kulach, qui a souhaité le dépolitiser. C’est ainsi qu’un cabinet indépendant a été sélectionné afin de voir si l’unité de dessalement pouvait être réalisée sur la superficie restante (3,5 ha). Les conclusions de l’étude avaient finalement permis de concilier les positions, en montrant en substance que le projet peut être réalisé après des modifications techniques qui ne modifieront pas les capacités de production souhaitées... - comme quoi les voies du seigneur sont impénétrables. Les travaux du « projet phare » de l’UE ont pu finalement débuter le 18 janvier 2018, pour une durée estimée à plus ou moins trois années, et dans la foulée, le 30 juillet 2018, le Conseil de l’UE a prolongé le mandat de l’opération Atalanta jusqu’en décembre 2020.

Trump s’est finalement avéré le meilleur soutien de la consolidation de la coopération militaire européenne. Il n’est pas certain que l’ouverture d’une base navale européenne permanente à Djibouti soit accueillie avec chaleur par le président qui tweete plus vite que son ombre, risquant probablement d’augmenter la liste des contentieux entre nos deux pays. Les États-Unis, qui ont débloqué en octobre dernier 240 millions de dollars sur une ligne budgétaire programmée de 1,4 milliard de dollars pour permettre l’agrandissement et le renforcement de l’infrastructure militaire, devraient à leur tour également accélérer le pas pour finaliser leur projet naval dans le prolongement de la baie d’Haramous. C’est peu dire que les Américains ne sont pas prêts à plier bagages et comptent s’installer durablement, puisque l’administration Obama aurait négocié en 2012 la possibilité de renouveler le bail jusqu’en 2042 [7]. Avec l’annonce de la construction prochaine d’une ambassade britannique aux dimensions considérables - le service de renseignements extérieurs du Royaume-Uni (M16), est déjà installé à Djibouti depuis de nombreuses années, et collabore très étroitement avec les services de documentation (SDS) -, Djibouti pourra s’enorgueillir, malgré la petitesse de son territoire, d’accueillir les principales puissances nucléaires du globe sur son sol et toutes membres permanents du Conseil de sécurité. In fine le jeu diplomatique risque de se compliquer davantage, voire se transformer en casse tête chinois pour les autorités nationales responsables de l’arbitrage diplomatique entre les intérêts divergents des grandes puissances.

Mahdi A.


[4Wikipedia, s.v. « Opération Atalante », voir en ligne.

[5Lettre d’information de la délégation de l’UE à Djibouti, numéro 3, novembre 2014, voir en ligne.

[6« Résolution d’urgence du parlement européen », ACP-Europa, 12 mai 2016.

[7« Could China squeeze US out only permanent military base africa », Washington Post, 14 décembre 2018.

 
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