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Ismaïl Omar Guelleh en Somalie pour endiguer « la pax americana »
par Mahdi A., mars 2019 (Human Village 35).
 

Ismaïl Omar Guelleh est rentré à Djibouti hier, dimanche 17 mars, après une visite officielle de 48 heures à Mogadiscio. Ce séjour permettait de mettre un terme au différend causé par le soutien « immodéré » apporté par le gouvernement somalien à la levée des sanctions onusiennes contre l’Érythrée. Le ministère des affaires étrangères djiboutien n’avait alors pas hésité à manifester son mécontentement :
« Le gouvernement et le peuple de la République de Djibouti ont été profondément choqués par la déclaration faite par le président de la République de Somalie, Mohamed Abdillahi Farmaajo, lors de sa récente visite à Asmara, déclaration dans laquelle il a appelé les Nations unies à lever les sanctions qui frappent l’Érythrée depuis 2009 pour son rôle déstabilisateur dans les pays voisins, et plus particulièrement pour son soutien au groupe terroriste somalien Al Shebab et pour son différend territorial avec la République de Djibouti.
En tant qu’État souverain, il ne fait aucun doute que la Somalie a le droit d’établir des relations diplomatiques avec les pays de la région. Cependant, il nous est inacceptable de voir la République sœur soutenir l’Érythrée qui occupe une partie de notre territoire et refuse toujours de reconnaître détenir des prisonniers djiboutiens.
Il aurait été plus sage pour le chef de l’État de la République sœur de la Somalie de mentionner dans sa déclaration le problème frontalier opposant la république de Djibouti à l’Érythrée et d’inciter ce dernier pays à chercher une solution pacifique au différend
 ».

Comme dit le dicton, après la pluie le beau temps !
Le prétexte de l’inauguration de la nouvelle ambassade de Djibouti à Mogadiscio a été choisi pour renouer le contact entre les deux pays et célébrer la solidité de leurs liens historiques. Les deux dirigeants avaient à cœur d’afficher la fin de cette brouille. On pourrait résumer les interventions des deux personnalités par « ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous divise ». Les deux responsables ont salué la bonne entente entre les deux pays, proches par la culture, la religion, la langue, l’histoire, la solidarité… deux destins finalement indissociables. Voilà ce qu’était venu dire le président Ismaïl Omar Guelleh à son homologue, Mohamed Abdillahi Farmaajo. Le chef de l’État djiboutien a été particulièrement honoré en s’exprimant devant les deux Assemblées somaliennes réunies pour l’occasion alors qu’elles étaient en inter-session.

Une nouvelle séquence diplomatique se met en branle dans la Corne !
Il s’agissait de se concerter pour former ensemble une alliance, un bloc pour peser, faire face aux défis posés par les secousses tectoniques actuelles dans la vallée du Rift et les convoitises des puissances étrangères pour les richesses naturelles enfouies dans son sol. Ismaïl Omar Guelleh a mis en garde contre les ambitions de puissances - y compris sans doute régionales - qui proposeraient un agenda qui ne tiendrait pas compte de celui des peuples de Somalie et de Djibouti. Ces derniers risqueraient de voir disparaître leur identité s’ils n’étaient pas assez attentifs à ces agissements. Il a rappelé que ce qui primait était les intérêts de la nation somalienne. Qu’elle devait prendre elle-même ses décisions, et ne pas se laisser influencer par des manœuvres intéressées attentatoires à sa souveraineté et à son intégrité territoriale. Difficile de ne pas voir derrière ce message, en filigrane, une dénonciation de l’ambition hégémonique manifestée par le fringant Abiy Ahmed au sommet de Davos - sous le faux-nez de la lutte contre la pauvreté - [1] : unifier « trois ou quatre pays de la région » sous un même drapeau, un même gouvernement, une seule armée, et une même représentation diplomatique à l’étranger… bien évidemment sous le leadership du lion d’Abyssinie. Il faut garder à l’esprit que selon les projections disponibles les plus basses, la population éthiopienne atteindra 170 millions d’habitants en 2050 !
Les ambitions navales de ce pays enclavé – avec une formation et des navires de guerre français, et des financements saoudiens et émirats sous le modèle de ceux opérés par ce même trio en faveur des armées libanaise ou égyptienne - ne font qu’ajouter aux inquiétudes. Ismaïl Omar Guelleh semble craindre une main invisible derrière cette nouvelle donne. Il ne doit pas non plus exclure que les déboires de son allié soudanais, Omar el-Bechir, puissent être orchestrés par une ingérence étrangère dans les affaires internes de ce pays, à l’instar des évènements qui ont entraîné la chute du TPLF en Éthiopie, et la prise de pouvoir consécutive d’Abiy Ahmed (dirigeant de l’ODPO) au sein de la coalition EPRDF. Avant cette prise de parole du chef de l’État, la République de Djibouti ne s’était jamais prononcée publiquement sur cette politique décomplexée et affirmée à la face du monde, d’« Anschluss » des États limitrophes à l’Éthiopie. Ismaïl Omar Guelleh semble y répondre par une fin de non recevoir, à l’unisson de son peuple.

« Je suis souvent surpris par mes collègues universitaires éthiopiens qui appellent à la réunification de l’Éthiopie avec l’Érythrée et Djibouti. Je trouve cela un peu étrange. Ils n’arrivent pas à imaginer que l’Éthiopie puisse rester dans ses frontières... Je pense que cela peut devenir véritablement problématique. Entre la pacification avec l’Érythrée et l’idée de réunification, il y a quand même un énorme fossé. Malheureusement, ce sont des discours que l’on entend émerger de plus en plus, et c’est un petit peu dangereux, avec des risques de provoquer des sources de tension dans la région. Ces frottements d’États et d’empire aujourd’hui à Djibouti, et dans la région, sont plutôt facteurs d’instabilité, tout autant que de stabilité, et c’est aussi cela qui est intéressant  », estimait Jean-Nicolas Bach, directeur du Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (CEDEJ) Khartoum, dans son introduction lors de la conférence Djibouti dans le monde du XXIe siècle. Il a souligné son étonnement face à cette prétention d’une élite éthiopienne qui a décidé de faire son cheval de bataille de cette vieille antienne...

S’opposer aux desseins extérieurs
Après s’être appuyé longtemps sur l’Éthiopie, Ismaïl Omar Guelleh veut faire de la relation avec Farmaajo un contre-poids aux desseins américains, organisés sous la férule du « pro-consul » Donald Y. Yamamoto. En soulignant la communauté de destin des peuples somalien et djiboutien, et partant du principe que « l’union fait la force », Ismaïl Omar Guelleh veut convaincre son homologue qu’il est possible de donner une orientation différente aux évolutions de la région, qui respecterait l’identité et la souveraineté des deux nations. Dans son intervention, le président Farmaajo a manifesté son admiration des réalisations de son homologue djiboutien, et précisé vouloir s’inspirer de sa politique. Il lui a témoigné sa considération en le qualifiant de « sage », de « mentor », qui pourra lui faire bénéficier de son expérience pour mieux décrypter les enjeux de la sous-région. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les planètes paraissent alignées pour l’édification d’une solide alliance entre les deux nations pour endiguer les tentatives de remodeler les zones d’influence de la Corne à des fins de contrôle de ses ressources et de sa position géostratégique. Un important pas a été franchi pour signifier à la « toupie » Abiy Ahmed – quels que soient ses soutiens extérieurs – qu’il ne faut pas prendre ses désirs pour la réalité. Il ne sera pas le seul à décider.

Mahdi A.


[1« A Conversation with Abiy Ahmed, Prime Minister of Ethiopia », WeForum, 23 janvier 2019.

 
Commentaires
Ismaïl Omar Guelleh en Somalie pour endiguer « la pax americana »
Le 23 mars 2019, par Kenedid Ibrahim Houssein .

Très bonne analyse. Félicitations cher ami.

 
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