Human Village - information autrement
 
Chehem Watta, poète ou éveilleur de conscience ?
par Mahdi A., mars 2019 (Human Village 35).
 

Human Village souhaite se saisir de la visite, le 11 mars prochain, du président de la République Française, Emmanuel Macron à Djibouti pour questionner la relation entre les deux pays, à travers des portraits de français établis à Djibouti-ville, des rencontres avec des poètes, auteurs, universitaires locaux qui publient dans la langue de Molière, mais aussi, sous un angle plus politique, un entretien avec l’ambassadeur de France à Djibouti, Christophe Guilhou.

Chehem Watta sans doute l’un des plus brillants écrivains de notre petit pays, s’exprime sur la littérature djiboutienne, tout en posant une réflexion sur des questions relatives à l’identité nationale, et le bien vivre ensemble. Saisissant l’occasion offerte par la visite du président Macron à Djibouti, il a voulu livrer son sentiment face aux nouvelles murailles que dressent la France pour tenir à bonne distance de l’Europe des "Lumières", les peuples d’Afrique, que cela soit à travers des pratiques tarifaires universitaires discriminatoires, pour ne pas dire punitives, qu’une politique de délivrance des visas insidieusement restrictive, particulièrement, à l’égard des étudiants djiboutiens. Pis, meurtri par l’état de la francophonie, il n’hésite pas à tirer la sonnette d’alarme quant au rayonnement culturel de la France à Djibouti. Ne pouvant supporter cette mort à petit feu de la langue française, il interpelle directement le chef de l’État français. Notre poète, notre « caravanier des mots » - sans le port du gilet jaune - parviendra t-il tout de même à se faire entendre d’Emmanuel Macron ?

Votre prochain ouvrage à paraître avant l’été évoque-t-il Djibouti ?
Cet ouvrage parle de Djibouti – mon centre d’attraction reste toujours Djibouti. Amour nomade parle des femmes djiboutiennes qui sont parties parce qu’il y avait un mal être. Mais là cet ouvrage parle de Djibouti à travers plusieurs thèmes. Il y a l’architecture, notamment les forts, comme ceux de Balho, d’Assamo, mais également les paysages, les portraits… C’est l’œuvre d’un peintre, Thierry Laval, qui a fait ses aquarelles, qui a baladé son regard dans tous les coins de la République de Djibouti. Puis il m’a adressé ses dessins pour qu’à l’aide de ma poésie je puisse essayer d’exprimer mon ressenti sur ces aquarelles.

C’est un duo ?
Oui, mais auquel nous avons ajouté un troisième regard. Celle d’une poétesse française, Eveline Got, qui n’est jamais venue à Djibouti et que nous avons sollicitée en expliquant que nous avions besoin d’un regard extérieur un peu désaxé, afin de percevoir ces aquarelles sur notre pays, sous un œil plus neutre, plus distant. Nous sommes d’autant plus heureux de cette idée audacieuse qu’Eveline nous a envoyé des textes magnifiques, on sent sous sa prose une certaine passion pour ce pays qu’elle ne connaît pas, ou qu’à travers les dessins de Thierry Laval.
Cet ouvrage ambitionne de présenter trois regards croisés sur la République de Djibouti. Celui d’un Djiboutien qui n’a pas quitté son pays – qui est parti un temps mais revenu, qui est resté accroché à son désert, mais également de deux Français. Djibouti, mondialement connu principalement pour sa position géostratégique mais aussi pour ses paysages. Ces paysages sont à la fois des déserts mais aussi citadins. Nous sommes de nouveau à interroger la mutation de la culture djiboutienne. On voulait faire un échange, on voulait partager nos impressions, nos perceptions : comment les Français nous perçoivent, quel regard les Djiboutiens portent sur leur pays. C’est la raison pour laquelle nous parlons de regards croisés ! Dans la littérature, dans la poésie, souvent le partage n’est pas un but. Pourquoi ? Parce que l’on réagit, parce que l’on parle de ce que l’on ressent, on exprime le tréfonds de soi même. Alors que dans le dessin rien n’est défini. Il inspire selon l’angle sous lequel où l’on le regarde, selon son vécu, son expérience… L’idée de départ était plus ambitieuse. Nous étions une dizaine de Djiboutiens et un seul Français. Comme Djiboutien il ne reste plus que moi. Nous avions commencé cette aventure à onze, et pour diverses raisons les autres participants se sont rétractés.

Tout est parti des dessins ?
Tout à fait. Dans mon avant-dernier ouvrage, Sur le fil ténu des départs, c’est plutôt moi qui avait envoyé mes poèmes à un peintre. Une vingtaine de poèmes qui commencent chacun par le silence. Attribuer une qualité à chaque poème.

Sur le fil ténu des départs... on sent beaucoup de tristesse dans les vers, dans les dessins !
Oui, beaucoup de tristesse. Le silence c’est une certaine solitude. Et les dessins ont reflété un peu mon état d’âme, mon état d’esprit. La démarche était inverse à celle que j’ai réalisée avec Thierry Laval.

L’exercice semble cocasse
Cela peut-être très difficile. C’est très variable d’un dessin à l’autre. Certains inspirent plus que d’autres. Personnellement les dessins de Thierry m’ont naturellement portés : des portraits de sages, de paysages, d’enfants, des jeunes filles, de jeunes hommes, de boutres… Ces aquarelles m’ont amenés à évoquer l’excision, l’infibulation. Dans mes textes je dis que les filles ne doivent plus subir la lame des rasoirs. C’est un cri du coeur, c’est une douleur profonde. Et donc finalement ce n’est pas uniquement de la poésie brodée, il y a des messages, des impressions. Ce sont des scènes de vie quotidienne où transparaissent la pauvreté des femmes. Cette pauvreté me parle, moi, enfant issu du milieu du désert. Les gens dans le désert vivent dans des conditions pénibles, extrêmement difficiles. Il y a une quête de l’absolu, du silence, dans un environnement rude.

N’est–ce pas difficile, voire contradictoire d’être à la fois, poète engagé, qui expose des réalités sociales douloureuses, criantes, et dans le même temps, occuper des fonctions importantes dans l’administration centrale, en première loge pour observer certains méfaits ?
Il faut faire la part des choses ! Si l’on veut servir ce pays il faut accepter de travailler pour le bien être des administrés.

Il faut gagner son pain ?
Oui, il faut gagner son pain, mais c’est plus que cela. C’est aussi participer au développement de son pays. Pourquoi laisser sa patrie en baissant les bras, en disant ce pays ne marche pas, la gouvernance est défaillante ; il faut être au milieu du cercle et dire aussi « moi quel que soit mes problèmes, quel que soit mon état d’esprit, mon ambition, je vais participer au développement de mon pays ».

N’est-ce pas un peu hypocrite ?
Non au contraire ! Pourquoi voulez-vous que l’on dénonce tout le temps un système auquel on ne participe pas. Il vaut mieux être à l’intérieur et dire « voilà ce qui ne marche pas ; voilà ce qui marche » ! Pourquoi voulez-vous que nous ayons un regard décalé comme si nous étions des étrangers. De mon point de vue, j’estime que c’est très facile de prendre un bon café, ou un verre de vin, en critiquant son pays. Je refuse cette façon de voir les choses. Moi, quel que soit mes difficultés - certaines de mes publications passent mal auprès de certains, c’est leur droit et je le respecte d’ailleurs, mais moi j’ai décidé de rentrer à Djibouti en 1985 à la fin de mes études universitaires, et je participe à la vie de la cité. Je n’ai pas travaillé que dans l’administration, j’ai été également dans le secteur de la pêche.

Avez-vous l’impression que vos écrits permettent d’influer positivement sur la société ?
Oui j’ai cette perception, déjà à mon niveau. Sinon il y a longtemps que j’aurai plié bagages et quitter la contrée. Beaucoup d’auteurs, pour se faire connaître, s’exilent. Regardez les maisons d’éditions, les journalistes, les critiques littéraires, les journaux, même les lecteurs sont à l’étranger. Finalement les auteurs qui ont réussi se sont les exilés, ceux qui vivent en Europe, aux États-Unis d’Amérique, ou encore au Canada. Ils réussissent car ils ont du talent, mais aussi parce qu’ils ajoutent quelque chose d’autre qui peut paraître exotique, original : ils parlent de leur pays. De temps en temps en bien, souvent aussi ils dénoncent certaines pratiques de leur pays. C’est l’exil ! Dans mes textes, je parle de mon exil intérieur. Même en demeurant à Djibouti, on peut avoir un regard d’exilé.

En demeurant au pays la prose n’est-elle pas moins aiguisée ?
Bien sûr ! Au delà du fait que mes fonctions m’astreignent à un devoir de réserve. Je ne peux pas parler de ce que je vois, de ce je dis, de ce que j’écris !

C’est complexe  !
Oui, mais pourquoi voulez-vous que ce pays soit divisé en deux ou en trois. La réalité est complexe et notre comportement doit-être à la fois exemplaire, mais aussi réaliste. Ce pays ne va pas se développer parce qu’il y a qu’un seul groupe, qu’une seule communauté qui le dirige ; non, ce pays a besoin de pluralité pour se développer. Et cette pluralité je l’exprime tout en étant dans des fonctions de conseiller. Je n’ai jamais eu de problèmes pour mes écrits.

La liberté d’opinion, de pensée et d’expression existe-elle à Djibouti selon vous ?
En tout cas dans mes livres je parle des conditions de la femme, de l’excision, de l’infibulation, je parle du khat, du fléau social du khat que le gouvernement favorise. Le khat arrive à 9h du matin, c’est une façon de ne pas permettre aux populations d’avoir un esprit critique. Cela arrange tout le monde. Et aussi dans mes livres je parle de la corruption : celui qui vole l’État aujourd’hui en république de Djibouti n’est pas puni. Est-ce que vous avez vu quelqu’un être puni pour avoir détourné des deniers publics ? L’argent de l’État n’appartient à personne à proprement parler, c’est ce que disent les Djiboutiens. On n’a pas la même perception du patrimoine commun. Le regard sur tout ce qui est public est déformé dans l’esprit des nomades que nous sommes, donc tout le monde peut prélever sur la cassette de l’État. J’écris sur la corruption, que cela soit dans Amour Nomade, ou le Testament du désert. Au lieu de construire des écoles, les gens se construisent des villas de luxe, et ça évidemment si j’étais à l’étranger peut être que j’aurai eu plus d’opportunité pour dénoncer, condamner ce fléau, mais même en étant à Djibouti on a la possibilité, la capacité de dire ce que l’on pense. Ceci ne doit pas empêcher de donner une part de soi-même pour que ce pays évolue. Je pourrais très facilement m’établir au Canada, ou en France pour m’exiler. Mais c’est ici chez moi, et c’est là où je m’épanouis, c’est une contrée trop précieuse pour que je puisse m’en éloigner. Si un jour l’on regarde mes écrits de manière plus profonde, on verra que j’ai essayé d’apporter ma vision, ma perception et ma pierre au développement de notre nation.
L’auteur qui a quelque chose a dire n’est pas obligé d’aller à l’extérieur, il peut le faire depuis sa patrie. Nous sommes de plus en plus nombreux à écrire, cela veut dire qu’il y a des lecteurs, il y a plusieurs regards sur la réalité djiboutienne. Il n’y a pas de vérité absolue. Mais plus que cela, dans la littérature on exprime ce que l’on a envie de dire sur les problèmes sociaux, culturels, économiques, politiques. L’approche est individuelle, et l’autre aspect que je veux souligner, c’est que ce ne sont plus les étrangers qui parlent de Djibouti, ce n’est plus de l’étranger que l’on parle de Djibouti, c’est nouveau. Et c’est pour cela que je dis qu’il y a une ère nouvelle qui s’ouvre pour Djibouti ; plus de quarante ans après notre indépendance il est salutaire que les Djiboutiens, avec leur plume, leur regard, leurs tripes, leur lucidité, s’expriment et participent à leur manière à l’essor de leur pays.

À quoi doit-on cette nouvelle émulation littéraire ?
Elle vient de la création de l’université, que d’ailleurs beaucoup avaient décriée à sa mise en place. Aujourd’hui on voit qu’elle produit des savoirs, forme des chercheurs, des médecins, des universitaires qui transmettent à leur tour des connaissances, comme une sorte de relais aux générations plus jeunes. Il y a, je ne dirai pas une élite, mais des individus qui sont capables de dire leur ressenti, leurs perspectives. Il y a aussi beaucoup de chercheurs qui au contact d’autres mondes, d’autres chercheurs, ont pris à bras le corps un certain nombres de disciplines. Aujourd’hui il y a des instituts de recherche qui accomplissent un travail formidable. Djibouti, n’est pas composée uniquement d’un petit groupe de diplômés, un petit sérail d’intellectuels, quelques petites élites ; il y a eu une émancipation incroyable des Djiboutiens, qui s’est faite au contact d’eux mêmes, mais aussi par construction par rapport à d’autres. Parmi eux, on trouve certains qui sont extrêmement critiques sur le pays, notamment sur la gouvernance politique, et cela se voit sur les réseaux sociaux. Ces internautes dénoncent le tribalisme, ils parlent de népotisme, de corruption, et ça aussi c’est nouveau. Quelque part aussi les réseaux sociaux relaient d’une certaine manière le point de vue de beaucoup de gens. Ce sont ces éléments qui me font penser qu’il y a une transformation que l’on peut juger positive, parce qu’effectivement les mentalité évoluent, et que lorsque l’on voit un opposant à Djibouti, il ne faut pas le traiter comme un ennemi. C’est un adversaire politique et, il faut des opposants. Il n’est pas mauvais parfois que des gens disent, « nous ne sommes pas d’accord avec le gouvernement. Nous ne sommes pas d’accord parce que nous avons une autre méthode, une autre vision pour modifier la courbe du chômage, ou pour lutter contre la corruption ». Après plus de quarante ans d’indépendance il est salutaire de tout mettre sur la table : que cela soit sur la corruption, le népotisme, le tribalisme, etc. On ne va pas tous chanter la même chanson. Il faut avoir le courage, la lucidité de dire qu’il y a des problèmes. Ces problèmes ne peuvent pas être réglés par un petit groupe dans son petit coin, ils doivent être appréhendés ensemble, de façon collégiale.

Un poète est-il un éveilleur de conscience ?
Si l’écrivain à un rôle à jouer dans ce pays, c’est essentiellement celui de la construction de l’identité. Qui sommes-nous ? Qu’est ce qu’être djiboutien ? Est-ce un choix, ou quiconque peut-il le devenir ? Ceux qui sont nés en Somalie, en Éthiopie, en Érythrée, peuvent-ils devenir Djiboutien ? Ca c’est une question fondamentale que les Djiboutiens doivent se poser. Ce sont des questionnements qui risquent d’être au centre des débats dans les années prochaines ! Est-ce que toutes les personnes qui parlent afar ou somali, originaires des pays limitrophes, peuvent prétendre à la nationalité djiboutienne ? Ces amalgames vont créer des graves problèmes. C’est un petit pays que le nôtre, qui a accepté depuis son indépendance d’accueillir beaucoup de gens, beaucoup de conflits ont déversé des populations importantes à Djibouti. Il y a eu des Somaliens, des Éthiopiens, des Érythréens, et aussi des Yéménites. Maintenant je pense qu’il est plus que temps, que l’accès à la nationalité soit une question débattue dans la transparence. Cette question doit être mise sur la table sans tabou. Qu’est ce que l’identité djiboutienne ? Moi, je ne n’écris pas pour les Afars, j’écris pour les Djiboutiens, et plus largement pour les francophones. C’est une approche que nous avons adoptée. Vous ne trouverez pas d’auteur djiboutien qui ait pris la décision d’écrire qui parle à sa propre communauté, il s’adresse aux communautés djiboutiennes. C’est une démarche intéressante. Que cela soit Waberi, ou Idriss Elmi Youssouf, ou d’autres auteurs, ils parlent aux Djiboutiens. Notre destin commun c’est Djibouti, notre horizon partagé commun doit être la République de Djibouti. Si certains veulent absolument parler de leur communauté d’appartenance, là on ne participe pas à la construction de l’identité djiboutienne. Cette identité djiboutienne est à la recherche de son pôle Nord. Parce que l’on tourne sans boussole et personne ne semble avoir pris l’ampleur des dangers. Il faut se remémorer les évènements récents en Éthiopie, et leurs répercutions ici chez nous, avec ce déversement immonde sur les réseaux sociaux de la haine de l’autre. Est-ce que l’accès à la carte d’identité nationale est le même pour tous ? Un auteur, lorsqu’il intervient dans le débat national, agit de manière prudente. Il s’efforce de ne pas attiser la haine de l’autre, tout simplement parce que l’unité, l’identité nationale, est en construction. Dans l’œuvre de Waberi, on trouve des prénoms appartenant à toutes les communautés, ça c’est un message qu’il adresse à tout ceux qui composent cette nation djiboutienne : on trouve des Dilleyta, des Kadra, Chehem… Les artistes djiboutiens ne font pas l’apologie de leur propre culture, ni ne prônent la haine de l’autre. Vous même Mahdi, dans vos écrits on sent que vous préservez cette partie sombre de nous même. Nos différences doivent être considérées comme nos richesses. Nos identités afare, somalie et arabe doivent être considérées sur le même pied d’égalité. La citoyenneté doit être la même pour tous, sans discrimination. Beaucoup de gens ont le sentiment qu’il y a une discrimination en République de Djibouti. Ca aussi on ne peut pas le cacher ! Celui qui se voile la face sur ces réalités, on peut raisonnablement le qualifier d’hypocrite ; celui qui proclame qu’il n’y a pas de corruption, de discrimination, d’injustices, de népotisme, de tribalisme… Ce sont des maux qui sont réels. Il faut en parler avec raison. Évoquer sans pudeur ces disgressions, c’est une responsabilité, un engagement citoyen des auteurs. Un engagement que chacun des membres de notre cercle de vigie doit prendre devant les Djiboutiens, sinon, ce n’est pas la peine de prendre la plume... On ne va quand même pas prendre la plume pour monter une communauté contre une autre. Pareil si c’est pour dire que tout va bien à Djibouti, autant aussi s’abstenir d’écrire. Ces problèmes existent, pas uniquement à Djibouti, pour autant cela ne doit pas nous empêcher de dénoncer les différents maux constatés.

Avez-vous l’impression que ce mal-être ou les difficultés se seraient aggravés à Djibouti ?
Oui ils se sont aggravés, il a y un laissé faire. Ils n’ont jamais été suffisamment pris en compte. Cela s’est installé durablement, et plus grave, nos hommes politiques les ont attisés. Un laissé aller qui peut nuire demain, peut porter préjudice à la construction de cet espace commun. Il ne faut pas occulter les souffrances, sinon elles risquent d’exploser à un moment donné et de devenir incontrôlables. Prenez l’exemple de l’Éthiopie, lorsque l’on a construit le fédéralisme ethnique. Cela a marché durant vingt ans. Maintenant chaque ethnie veut sa juste part du gâteau. Moi ce que je dis dans Testament du désert : chaque fois qu’une communauté prend le pouvoir, elle dit, nous avons été les plus mal traités, aujourd’hui c’est à notre tour. On ne constate pas dans cette Corne de l’Afrique un véritable dialogue entre les communautés. Lorsque les Tigrés ont pris le pouvoir, ils se sont targués d’avoir versé le sang de cent mille d’entre eux pour libérer le pays du joug du régime de Menghistu. Ô combien même, cela ne peut justifier que les autres peuples soient exclus de la participation à la gestion de la vie de la cité. À Djibouti, les mêmes questions doivent être posées. Dans chaque ministère, comment on recrute, qui on recrute ? Y a t-il une transparence ? L’accès à l’emploi est-il discriminé ? Ce sont des questions que l’on doit se poser. Comment les partis politiques sont-ils organisés ? Ces partis reflètent-ils la diversité nationale ? Ces partis que l’on voit, et moi-même je milite dans l’un d’entre eux, portent-ils un message national ? Voilà des questions au delà de ce que l’on écrit, qui doivent nous interpeller, nourrir notre réflexion pour améliorer le bien vivre ensemble dans notre patrie.

Donc finalement un poète est un éveilleur de conscience…
Je n’aime pas ce qualificatif d’éveilleur de conscience mais je préfère dire que j’apporte ma petite contribution sans être excessivement arrogant, ni paraître comme un donneur de leçons. Je publie régulièrement depuis 1997, je participe modestement à ce débat. Mais aujourd’hui lorsque l’on voit ce qui se passe dans la région, en Éthiopie, en Érythrée, en Somalie, nos consciences ne doivent pas dormir sur leur deux oreilles ; il faut que l’on soit éveillés, vigilants. Il ne faut seulement faire l’apologie soit de la haine ou du pouvoir, mais alerter sur les problèmes plus ardus, et qui demandent des réponses à la hauteur des défis sociétaux. On ne peut pas se contenter uniquement de vivre, de s’acquitter de ses factures d’électricité, ou d’eau, assurer l’éducation de ses enfants, mais plus encore il faut aussi apporter quelque chose au pays, ne fut-ce qu’un poème ! Quelque part sans être prétentieux, il faut aussi travailler pour la postérité, pas pour la prospérité seulement. Un poème pour une patrie, cela peut faire rêver, un poème cela peut soulager, un poème cela peut trancher avec l’injustice, cela peut combattre l’injustice. Le poème de Paul Eluard, Liberté, a été héliporté. Pour que les résistants puissent se démultiplier, puisse combattre l’injustice, la haine de la doctrine du nazisme, il a fallut qu’un poète prenne sa plume et qu’il dise partout c’est la liberté ! Indéniablement il a participé à la libération de son pays. Je n’aurai pas la même prétention, mais un poème peut participer à la consolidation de cette nation que l’on veut construire. Il ne suffit pas de prétendre qu’une unité nationale existe, il faut aussi que des actes forts suivent les paroles pour voir se matérialiser une nation unie ; il faut agir tous les jours chacun à son niveau, et jusqu’à la fin de nos vies pour entretenir cette flamme et cette unité si précieuses. Au delà des discours, ce sentiment d’appartenir à un même espace, d’être djiboutien, doit se refléter aussi à travers nos agissements. Comment expliquer, alors que nous avons été sur les mêmes bancs de la même école, que chaque fois que l’on a un problème, chacun prend la parole pour défendre sa communauté tribale… Notre communauté n’est-ce pas Djibouti ? Notre avenir n’est-ce pas Djibouti ?

Que pensez-vous de la nouvelle politique tarifaire pratiquée par les universités françaises ou bien encore des restrictions dans la délivrance des visas Schengen pour les étudiants djiboutiens ?
Cet espace francophone se rétrécit de jours en jours à Djibouti. Il ne suffit pas de dire que l’on a une langue en partage, il faut aussi avoir un comportement en partage. L’Afrique sera demain le berceau de la langue française, les politiques français semblent l’ignorer ou ne pas en être conscients. Lorsque l’on multiplie les frais universitaires par plus de quinze, surtout pour des gens modestes, comment cela va-t-il passer ? On nous dit que le nombre de bourses va augmenter, mais ce ne sont pas les bourses qui intéressent les étudiants, c’est la possibilité de pouvoir partir en France pour ses études. Pour vous donner un exemple, j’ai trois filles. Après le bac, l’une a décidé de son propre chef de poursuivre ses études en Tunisie, la seconde a opté pour la France, et se trouve actuellement à Grenoble. Si on augmente les frais d’inscriptions cela va être un frein supplémentaire pour un certain nombres de parents qui se serrent déjà la ceinture, afin d’offrir l’enseignement universitaire souhaité par leurs enfants. C’est un nouveau défi. Lorsque l’on empêche de circuler ceux qui réfléchissent en français, pensent en français, lisent en français, rêvent en français, c’est du non sens ! La France a besoin de l’Europe mais la France a t-elle besoin de l’Afrique ? C’est cette question que l’on voudrait poser à Macron ! Monsieur le président de la République française, est-ce que vous avez besoin de Djibouti ? Est-ce que vous avez besoin de la francophonie ? Pour nous, qui écrivons en français, la question ne se pose pas. Nous vivons cette langue plus qu’une autre langue. Même si nous avons nos langues maternelles, nous parlons français par l’histoire, mais nous souhaiterions que cette francophonie soit un véritable lien, un espace de partage, un pont entre nos nations. On souhaite aussi que les visas soient mieux accordés pour les étudiants, les chercheurs, les enseignants, mais aussi les artistes qui souhaitent poursuivre leurs études, ou participer à des évènements culturels en France.

Y a t-il une déperdition du français à Djibouti ?
Oui c’est très évident ! On le sent, la qualité du français a considérablement chuté. Les programmes qui développaient la francophonie ont disparu. L’institut français Arthur Rimbaud commence à s’ouvrir un peu maintenant depuis la prise de fonction du nouvel attaché de coopération et d’action culturelle, Louis Estienne, avec les activités qui s’y organisent. Mais il faut que l’institut aille davantage vers les Djiboutiens, et ne pas attendre que les Djiboutiens viennent à lui. Pareillement, nous attendons que la France de Macron puisse mieux appuyer l’université francophone de Djibouti. L’école doctorale qui est en train de former les futurs docteurs devrait être mieux accompagnée par la coopération française. On voudrait vraiment que l’enseignement qui est fait en français puisse avoir une place de choix dans la promotion culturelle et politique de la coopération française. Si l’on parle de francophonie, on ne va pas demander aux États Unis d’Amérique, ou au Japon, ou à l’Allemagne, de soutenir la consolidation et le développement du français à Djibouti. Notre pays fait le maximum, la part consacrée à l’éducation représente près de 25% du budget de l’État. Tirer plus sur la corde est difficilement possible. La France doit jouer sa part de la partition à Djibouti si elle ne veut pas que son rayonnement culturel dans ce petit îlot de francophonie dans la Corne de l’Afrique ne vienne à s’éteindre à petit feu… On est arrivé à une croisée des chemins, où l’on doit se poser des questions sur la francophonie à Djibouti, particulièrement pour ceux qui l’aiment. Beaucoup d’étudiants me demandent pourquoi j’écris en langue française, plutôt que l’anglais, alors que la France se désintéresse de sa propre langue à Djibouti ? Je réponds invariablement que j’écris en français car nous avons une histoire en commun, et qu’il nous reste encore un certain bout de chemin à réaliser ensemble. On ne peut pas nier cette partie d’histoire commune. Je crois de plus en plus qu’il faut poser cette question à nos amis français : que prévoyez-vous pour la francophonie à Djibouti ? Cette réponse est importante pour le pays, pour la jeune génération, c’est aussi important pour ceux qui comme moi, écrivent en français !

Propos recueillis par Mahdi A.

 
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