Human Village - information autrement
 
Ruée de la Chine vers l’or bleu… à Djibouti
par Mahdi A., novembre 2017 (Human Village 31).
 

Il y a quelques mois de cela, Human Village s’était fait l’écho du cri de douleur des marins pêcheurs djiboutiens contre la pêche au chalut pratiquée en complète infraction avec la législation. Les vandales qui s’adonnaient à ces pillages de nos eaux en bande organisée bénéficiaient alors d’une impunité totale pour ces agissements. Sans la mobilisation et la détermination de la communauté de la pêche - soutenue par une large part de la population - pour faire cesser ces ravages de notre écosystème marin, ils se seraient poursuivis longtemps encore. Devant le tollé déclenché par le scandale du chèque en blanc délivré à la pêche au chalut, le gouvernement a rétropédalé et demandé aux gardes côtes de faire respecter à la lettre le Code de la pêche, et donc d’interdire aux chaluts de sévir dans les eaux territoriales. Comme on dit, il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Après cette décision qui éteint le début d’incendie, tout aurait pu être pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, sauf que nos amis chinois ne montrent aucun signe de renoncement dans leur obsession de l’argent. Les inquiétudes prémonitoires de Houssein Mohamed Houmed Ganito [1] à Liselotte Mas journaliste à France 24 semblent malheureusement se vérifier : « c’est une victoire, certes, mais en demi-teinte. Les bateaux sont en rade à Djibouti, ils attendent que la pression populaire redescende pour continuer leurs activités. Mais on ne lâchera rien » [2].
Houmed Ganito ne s’explique pas pourquoi une flottille de dix navires nommés Fu Yan Yu, supposée être interdits d’activités dans les eaux territoriales - navires identifiés par France 24 – sont toujours au mouillage à Djibouti au moment où nous publions ces lignes et ce depuis le 31 mars 2017.

L’efficacité des missions d’études en Chine tous frais payés…
La Chine de Xi Jinping a plus d’un tour dans son sac pour ramener ses interlocuteurs à de meilleurs sentiments. Comme le dit un dicton chinois, « la valeur d’un général réside dans sa stratégie et non dans son courage ».
S’inspirant de ce sage adage la Chine entreprend une nouvelle approche pour convaincre du bien fondée de la politique halieutique qu’elle souhaite développer à Djibouti. Pour se faire, elle est prête à dépenser beaucoup d’argent en invitant les principaux acteurs concernés à revoir leur opinion sur l’industrie de la pêche. La demande chinoise en poissons ne cessant de croître, des visites de travail destinées aux fonctionnaires africains sont régulièrement organisées pour permettre l’ouverture de nouveaux marchés pour les professionnels de la pêche en Chine. C’est dans cette optique que cinq leaders d’opinion djiboutiens ont été invités à se rendre en Chine au début du mois dernier pour découvrir de visu les opportunités offertes par l’industrie de la pêche chinoise. Cette délégation d’étude comprenait notamment le président du Conseil régional Mohamed Houmed Ismael, le directeur des affaires maritimes Ali-Mirah Chehem Daoud, le directeur-adjoint de la pêche, et étonnamment, le président du syndicat des pêcheurs d’Obock, Ibrahim Omar Ali, dit Ibrahim Mougga. Pour rappel ce dernier était aux avant-postes de la lutte contre la pêche au chalut à Djibouti. Questionné dans nos colonnes, il exprima sa colère, son indignation, son incompréhension devant ce qu’il qualifiait « d’indifférence générale » tant devant les agissements répréhensibles de ces navires, que les comportements malsains de certains de nos compatriotes en cheville avec ces investisseurs. Il se demandait comment ces derniers « avaient-ils le droit de saccager nos récifs sans que personne n’ait rien à redire ? Nous sommes allés frapper à toutes les portes, personnes ne sait. Que cela soit les affaires maritimes, la direction de la pêche ou les gardes côtes, personne ne veut savoir ou entendre ce que nous avons à dire. Or ces chalutiers stationnent à cinquante mètres du quartier général des gardes côtes, il semble évident qu’ils exercent leur activité dans la plus grande impunité. C’est à n’y rien comprendre » Et d’ajouter, exaspéré, que « ces personne sont inconscientes : les chaluts commettent l’irréparable, ils ravagent notre environnement et détruisent pour toujours notre habitat marin. Nous, nous voulons agir pour les générations futures. Nous voulons que nos enfants puissent eux aussi vivre de la pêche. Cela ne sera plus possible si l’on laisse les choses en l’état ».

Nos compatriotes ont-ils été séduits par ce qu’ils ont vu ?
Les gouttes d’eau creusent à la longue le rocher sur lequel elles tombent…
Intéressée par les conclusions de nos missionnaires au retour du pays du Panda, notre rédaction a décidé de recueillir de leurs impressions.
Un des expéditionnaires au pays de la muraille millénaire a accepté de nous en parler uniquement sous le sceau de l’anonymat. Que nous apprend-il ? « Il s’agissait d’une mission d’études offerte par la Chine. Les Chinois souhaitaient nous présenter les investissements qu’ils envisagent à Djibouti ainsi que leur savoir faire internationalement reconnu dans le développement d’une pêche durable. Ils ont une grande ambition pour notre pays. Ils proposent de construire un port de pêche à la hauteur de leur ambition à Obock pour 20 millions de dollars. Les choses vont aller très vite puisque la pose de la première pierre de ce projet doit nécessairement avoir lieu au plus tard deux mois après la signature du mémorandum. Ce document a été paraphé par le président de la région d’Obock au cours de notre séjour, conformément aux instructions qui lui avaient été données avant notre départ. En toute logique, les travaux débuteront en décembre de cette année, un peu avant la campagne des législatives. C’est un bon timing. Nous avons également visité des installations d’usines de transformation de poisson, dont notamment une usine de conditionnement de thon. Ils souhaitent en reproduire de semblable à Obock, cela aura forcément une forte incidence en termes de création d’emplois pour la région. Il y aura une flotte de chaluts chinois basée au pays, mais ils se sont engagés à ne pas exercer dans nos eaux. Ces navires partiront aux larges pour pêcher de grands poissons, puis ramèneront leurs prises à Obock pour être conditionnées avant d’être exportées. Enfin ces investisseurs veulent principalement développer la pisciculture à Djibouti. Ce dernier projet leur tient à cœur. Ce secteur de la pêche représente à peine 3% de notre PIB aujourd’hui, nous pensons qu’il pourrait dans les années à venir connaître une forte augmentation à l’aide des importants financements chinois attendus dans le secteur, et monter à 10% », trompette t-il.

Tout cela paraît très alléchant ! Il en faudrait moins pour être emballé par ces promesses d’avenir plus radieux, il faut le reconnaître. Mais en fait, quelle est l’avis d’Ibrahim Mougga, éloquent défenseur de notre environnement marin sur ces ambitieux projets ?

Questionné, Ibrahim Mougga nous dit être enchanté par ces faramineux investissements directs étrangers (IDE) attendus chez lui à Obock. « Je suis très heureux de ces projets économiques qui vont créer des emplois et de la richesse dans ma région qui en a tant besoin. Ces Chinois sont les bienvenus à Obock. Une industrie de la transformation des produits de la pêche va être également développée. Cela va donner beaucoup d’emplois, dynamiser le tissu économique régional et contribuer à le sortir de sa léthargie en créant de la richesse ». Perplexe, nous lui demandons si le chalut va se poursuivre. « Absolument pas, ils ont compris. Les chalutiers iront pêcher en Somalie, pas dans nos eaux. Obock sera une plateforme de réexpédition et de transformation. Ils vont construire un port dédié à la pêche, des chambres froides. Ils vont former la population à des techniques modernes de pêche, et développer l’aquaculture. Les coraux seront préservés. Les Chinois vont développer l’élevage de poissons et ont promis aussi de nombreux autres projets pour la région, notamment dans le tourisme, l’hôtellerie, la construction d’un gigantesque chantier naval », s’est-il époumoné avec enthousiasme.

Nous avons joint au téléphone le président de la région d’Obock afin de solliciter également son avis sur le sujet. A notre regret il n’a pas souhaité répondre à nos questions. Il a toutefois pris la peine d’expliciter son refus : « c’est un sujet extrêmement sensible et je n’ai pas l’autorisation d’en parler. La communication est verrouillée. Cette question de la pêche chinoise est gérée directement au niveau de la Primature ». De quoi forger au moins une certitude : le sujet embarrasse ! Mais pourquoi ? Et au passage, on se demande depuis quand les investissements chinois dans le secteur de la pêche sont-ils du ressort de la Primature et non du ministère dédié aux questions halieutiques ?
Pareillement on est droit de s’interroger sur le sens à donner à la cérémonie de pose de la première pierre de la construction d’une nouvelle pêcherie à Obock qui, s’est déroulée le 16 octobre dernier, en présence du ministre concerné Mohamed Ahmed Awaleh, « des communautés des pêcheurs, des autorités locales d’Obock et des représentants résidents des agences des Nations unies à Djibouti, notamment le PNUD, le PAM, la FAO, l’UNHCR, OIM » : N’y a t-il pas doublons ? La Primature et le ministère de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche, de l’eau et des ressources halieutiques se coordonnent-ils suffisamment entre eux ? On reste tout de même un peu dubitatif... Pourquoi plusieurs pilotes sont-ils nécessaire dans le cockpit ?

En usant de pistes sinueuses, la Chine veut imposer ses vues sur le sujet
Les investisseurs chinois dans l’halieutique seraient en réalité pleins de bonnes intentions, ils voudraient aider les pêcheurs locaux à mieux vivre du fruit de leur travail. On peut imaginer sans grand mal que c’est en substance les propos tenus par les « deux entrepreneurs spécialisés dans la pêche industrielle » qui accompagnaient le vice-gouverneur de la province chinoise de Zhejiang, Sun Jingmia, dans un entretien avec le Premier ministre Abdoulkader Kamil Mohamed, auquel a aussi participé le secrétaire général de la Primature, Naguib Abdellah Kamil.
Le quotidien La Nation en date du 28 décembre 2016 [3] qui relate la rencontre nous apprend que le Premier ministre aurait fait part de l’intérêt de cette coopération pour notre pays. « Nous comptons développer et améliorer le secteur de la pêche… Il nous faut pour cela des infrastructures qui permettent la mise en œuvre de technologies et méthodes avancées en matière de pêche industrielle », avait indiqué Abdoulkader Kamil Mohamed, en insistant sur la nécessité « d’élever rapidement la capacité d’exploitation de la pêche maritime et l’amélioration de l’approvisionnement en produits de mer en mettant l’accent sur le développement de l’aquaculture et de la pisciculture ». Pour confirmer le potentiel halieutique industriel de Djibouti, il vante « une étude de faisabilité réalisée par la FAO qui a donné des résultats encourageants et confirme que la République de Djibouti possède des zones riches en poissons ». A l’appui de conclusions - probablement mal interprétées - de cette expertise onusienne donc, le Premier ministre déclare fièrement que : « Nous sommes capables de répondre à la demande locale et internationale ».
La boucle est bouclée ! Nos eaux regorgeraient de poissons et le financement requis pour le développement de ces projets d’avenir semblerait dorénavant assuré par ce partenariat avec cette riche région côtière chinoise. Il faut savoir que la pêche est « une ressource majeure du Zhejiang [4], premier producteur halieutique de Chine avec ses milliers d’îles au large de Ningbo (la ville de Zhoushan est le plus grand port de pêche de Chine) »[« Coopération de pêche sino-djiboutienne]. En outre le Premier ministre ne manque pas de saluer la qualité de cette coopération avec ses interlocuteurs, en citant à titre d’exemple, la formation d’une durée de quarante-cinq jours d’une vingtaine de jeunes djiboutiens en aquaculture en Chine. Tout cela semble à première vue assez pertinent et aller dans le bon sens, aussi on a du mal à s’expliquer cette forme d’omerta imposée par la Primature ? Y aurait-il anguille sous roche ?
Est-ce en lien avec l’interdiction de la pêche au chalut en République de Djibouti qui a été dictée par l’écologie marine particulière de notre pays. Un rapport publié en 2013 [5] nous apprend que « Djibouti dispose d’environ 380 km de côtes et revendique une zone économique exclusive (ZEE) d’environ 7190 km2 comprenant un plateau continental (sur une frange de 12 à15 km et une profondeur de 50m) de 2490 km2 où sont concentrées la plupart des ressources halieutiques. La nature rocheuse de ses côtes et l’étroitesse de son plateau continental en limitant cependant les possibilités de chalutage. C’est pourquoi les autorités compétentes y interdisent la pêche industrielle au profit de la pêche artisanale »[« [Le cri de colère des pêcheurs entendu par les autorités], Human Village, mai 2017.].

Qu’en est-il du potentiel halieutique de notre pays, est-il comme le prétend le Premier ministre en mesure « de répondre à la demande locale et internationale » ? Il ne s’agit pas ici de chercher à remettre en cause pour le plaisir la pertinence des intentions du cabinet du Premier ministre pour ce segment d’activité, mais il nous paraît cependant normal de demander des clarifications, de nous questionner quant à savoir si le gouvernement a su se montrer suffisamment précautionneux avant d’aller plus en avant dans des accords commerciaux avec des entreprises chinoises ou le groupe Cévital. Et ce d’autant plus que l’on ne voit pas chez les responsables politiques une volonté de protéger les intérêts nationaux, si l’on se réfère aux désespérantes opérations de chalut qui se sont déroulées sur nos eaux territoriales en toute impunité.
Le cabinet du Premier ministre est-il au fait que, la dernière évaluation des ressources halieutiques des eaux djiboutiennes a été réalisée il y a plus de 20 ans [6], ce qui signifie que personne ne peut se prononcer de manière sérieuse sur le potentiel de cette activité. Des hypothèses peuvent bien évidemment être formulées en se fondant sur « certains indicateurs, comme une pression de pêche modérée (exprimée en nombre de bateaux actifs), l’utilisation d’engins de pêche sélectifs (surtout les lignes et palangres) et les captures de poissons de grandes tailles d’espèces ciblées, suggèrent que ces ressources ne sont pas encore pleinement exploitées et qu’il existe une marge de développement potentiel pour la pêcherie. Toutefois, faute de recherche halieutique nationale, on ne dispose pas de données récentes sur l’état des ressources et leur niveau d’exploitation, qui permettraient de corroborer ou d’infirmer cette hypothèse, et des bases scientifiques solides pour orienter les décideurs dans l’élaboration des plans d’aménagement et/ou de développement de la pêcherie » [7]. C’est la raison pour laquelle ce même rapport préconise qu’« en attendant que puissent être réalisées des évaluations de stocks fiables sur lesquelles faire reposer des prises de décision pertinentes pour un développement durable de la pêche, il est fortement recommandé, s’agissant d’une pêcherie en expansion (même petite échelle), d’assurer un contrôle rigoureux de l’accès à la pêcherie et de l’effort de pêche, pour prévenir tout dérapage ultérieur » [8]. Autrement dit, prudence est mère de sureté !

Pourquoi cette précipitation ? Ce dont il s’agit avant tout, est de répondre à la question de savoir si nos nouveaux amis chinois sont des partenaires dangereux pour la pêche à Djibouti ? Ces derniers ont-ils compris que les Djiboutiens avaient peur des dégâts éventuellement causés à nos récifs coralliens s’ils poursuivaient le chalut ? Ils se seraient engagés nous dit-on, aussi bien auprès des autorités politiques, que du représentant des pêcheurs djiboutiens, Ibrahim Mougga, de ne plus convoiter les prises locales pour le développement de leur activité, mais de privilégier principalement celles issues de l’élevage, et donc de l’aquaculture qu’ils projettent à Obock. D’ailleurs pour preuve que ce grand pays n’est pas, si détaché des inquiétudes des artisans pêcheurs nationaux que l’on le donne à le croire, il a organisé en septembre dernier un atelier – pour réparer son image ? - auprès des professionnels concernés pour présenter son projet phare à Djibouti, l’aquaculture [9]. Certains regretteront simplement le fait, qu’il aura fallu que la population s’émeuve énergiquement contre les chaluts, pour que les cris de rage des populations côtières contre cette méthode de pêche destructrice soient entendus.

La qualité exceptionnelle de notre couverture corallienne a été révélée par les biologistes de l’opération Tara, aussi pourquoi souhaitons-nous nous engager dans cette voie inconsidérée et irrespectueuse du bien être des générations futures ? Ces crimes n’impacteront pas uniquement le monde de la pêche, nos ambitions dans le tourisme pourraient également prendre un sacré coup si la destruction des coraux pris dans les filets du chalut se poursuivait.

Que sait-on du secteur de la pêche en Chine ?
C’est la première question que l’on devrait se poser. Il ne doit pas y avoir de présomptions négatives sur les investissements chinois, il y a de mauvais investisseurs partout. La chine est un mastodonte, le leader incontesté du secteur de la pêche de capture. Il faut savoir que sur les 93,7 millions de tonnes de la production mondiale de 2012, la Chine en représentante 14,8%. Elle n’est pas en reste dans l’aquaculture non plus, puisque selon la FAO la production mondiale de poisson de consommation dans le cadre de l’aquaculture s’établit « à 70,5 millions de tonnes en 2013, la production de plantes aquatiques cultivées étant évaluée à 26,1 millions de tonnes. En 2013, la Chine a produit à elle seule 43,5 millions de tonnes de poissons de consommation et 13,5 millions de tonnes d’algues ».

Après avoir considéré ces chiffres impressionnants, on voudrait s’arrêter sur l’envers du décor que, nous dévoile l’enquête menée par la rédaction des Observateurs de France 24 sur la flottille désireuse de venir s’établir dans nos eaux : « Le nom du bateau filmé à Djibouti est par ailleurs associé à la pêche illégale, non déclarée ou non réglementée (IUU). Six navires nommés Fu Yan Yu (heureux pêcheur lointain, en chinois) ont été repérés par l’ONG de protection des fonds marins Sea Sherpherd, au sud de l’océan, en janvier 2016. Ces derniers utilisaient des filets dérivants de 5 kilomètres de long, interdits par un moratoire des Nations unies depuis 1992. […] La rédaction des Observateurs de France 24 a pu retrouver sur le site du ministère de l’Agriculture chinois le nom de l’entreprise propriétaire de la flotte à Djibouti : Anda Yuan Yang Ocean Fishing Co Ltd, basée à Pingtang, dans la région de Fujian » [10], expliquait alors Liselotte Mas.
On notera que le navire pris en flagrant délit de pêche illégale dans l’océan Indien en 2016 appartient à la même flottille de navires au mouillage actuellement dans la rade de Djibouti. Ce sont ceux contre lesquels la population s’était insurgée récemment du fait de leurs pratiques. Ils avaient essayé de se soustraire à la réglementation nationale interdisant la pêche au chalut sur nos côtes ; pourquoi bénéficieraient-ils encore de notre confiance ?

On pourrait croire que ces investisseurs aient pu abuser Abdoulkader Kamil Mohamed, Mohamed Ahmed Awaleh ainsi que, Naguib Abdellah Kamil, et qu’il est de la responsabilité de tous les citoyens, de tous les amoureux de la mer et de tous ceux inquiets des ravages possibles sur notre environnement, de se mobiliser pour sensibiliser les autorités politiques sur les dangers de poursuivre la collaboration avec ce type d’investisseurs sans scrupules. Pour mémoire on citera aussi les actes répréhensibles commis par certains des 250 Chinois installés au Goubet dans le cadre du projet Salt Investment, et qui ne se sont pas gênés pour pêcher à la dynamite au Goubet… Là encore, ce sont les populations avoisinantes qui se sont mobilisées pour dénoncer ces actes inconsidérés.

Interrogée dans nos colonnes sur la qualité de notre écosystème marin - où nos amis ont pêché à la dynamite - Dr. Francesca Benzon, spécialiste en coraux de l’opération scientifique Tara, nous le décrivait avec émerveillement : « La composition de la faune corallienne de Djibouti est très intéressante, c’est un genre de mélange de celle que l’on peut rencontrer dans l’océan Indien et dans la mer Rouge. On est vraiment là où les eaux se rencontrent, c’est évident ! Par ailleurs il nous a été donné de rencontrer aussi des lieux vraiment particuliers, comme le Goubet, où d’ailleurs ce fut une extraordinaire découverte pour nous car il n’existait pas de documents disponibles sur la composition et la diversité de la faune corallienne sur ce site. Nous ne savions pas du tout à quoi nous attendre ».
Dr. Andrews Baker biologiste moléculaire, autre membre de l’expédition Tara, ajoutait, avoir été aussi étonnament surpris des particularités spécifiques à Djibouti : « Concrètement, on nous avait dit qu’il n’y avait pas beaucoup de coraux dans le Goubet, pourtant sur le versant du récif, la couverture du corail que nous avons rencontré est très importante, surprenante même sur de nombreux endroits, notamment par sa profusion. En général ce corail est différent de ceux que nous avons relevés précédemment à Moucha, Maskali, Obock ou bien encore à Tadjourah. (…) Nous avons pu constater sur certaines zones du pays que la couverture récifale est excellente, elle est de l’ordre de 80 à 90%. C’est un niveau exceptionnel de couverture lorsque l’on sait que la moyenne ailleurs dépasse rarement 40 à 50 %, ce qui est d’ailleurs considéré comme de bonne qualité. Ce qui est le plus marquant, le plus frappant est que ce taux de couverture vaut pour presque tous les sites que nous avons visités. Nous n’avons malheureusement pas pu plonger auprès des îles des 7 frères pour des raisons conjoncturelles mais nous envisageons de poursuivre des travaux sur ce site qui selon les données à notre disposition serait le joyau des récifs coralliens de la République de Djibouti ».

Un loup introduit dans la bergerie ?
Ibrahim Mougga nous apprend que la flottille de navires chinois convoite principalement les côtes du Somaliland et du Puntland pour exercer la pêche au chalut. Ces navires veulent faire valoir les accords liant la République de Djibouti avec ces contrées somaliennes.
On ne peut manquer d’être circonspect puisque ces investisseurs chinois ne sont pas sans ignorer que le Somaliland a dénoncé ces accords lorsqu’il a pris connaissance des ambitions du groupe algérien Cévital dans le secteur de la pêche régionale, y compris le déploiement de chalutiers le long de ses côtes maritimes. Quant à la position du Puntland, les actions de ses gardes côtes parlent d’eux mêmes, puisqu’en juin sept chalutiers battants pavillon djiboutien et immatriculés auprès de nos services des affaires maritimes, ont été appréhendés par les gardes côtes de cette province somalienne pour pêche illégale. Enfin il faut signaler que le vice-ministre en charge des questions halieutiques a confirmé le 26 octobre dernier sur les ondes de la SNTV que le gouvernement régional dénonçait tous les accords relatifs aux droits de pêche préalablement signés par la précédente administration. Il a rappelé en outre que la pêche au chalut est interdite sur l’ensemble des eaux du Puntland. Il a insisté aussi lors de son intervention sur la ferme volonté du gouvernement de lutter encore plus activement contre les activités de pêche illégale réalisées sans autorisation des autorités régionale qui font craindre un épuisement des ressources.

Avec cette inquiétude, les autorités du Puntland, ne font que rappeler les principes établis par le gouvernement fédéral de la Somalie. Le magazine Jeune Afrique du 13 juillet 2017 nous apprend que le ministre de la Pêche et des ressources maritimes, Abdirahman Abdi Hashi, tire la sonnette d’alarme à propos du pillage des ressources halieutiques par des flottes étrangères le long de ses côtes : « Nous avons connu une guerre civile de trente ans, toutes les institutions ont été anéanties. Nous recommençons à zéro et faisons des progrès avec la mise en place d’institutions pour la formation de cadres pour faire respecter les lois et créer des gardes-côtes ainsi qu’une force marine somalienne ». La flotte fédérale somalienne, y compris les gardes-côtes, ne compte que sept navires pour lutter contre les crimes perpétrés en haute mer. Elle semble bien démuni pour faire face à ces défis, d’autant plus que « selon un rapport de la FAO et du Groupe de travail de haute mer de 2005, près de 700 navires étrangers pêcheraient illégalement dans les eaux qui bordent 3000 kilomètres de côtes que la Somalie et les Etats sécessionnistes riverains ne peuvent actuellement ni contrôler ni exploiter normalement ».

Par ailleurs, cette pêche illégale pratiquée par des navires étrangers aurait pu contribuer au déclenchement des premiers actes de flibusteries des pêcheurs somaliens, quand les étrangers seraient venus braconner à l’intérieur des douze milles marins des eaux territoriales, comme le suggère l’ONG Sea Shepherd qui « apporte une analyse bien différente de la situation somalienne et propose de revenir sur la genèse d’une piraterie de résistance née en réponse à une piraterie étrangère bien plus grande, totalement passée sous silence. […] Les chaluts étrangers se passent le mot : en l’absence de toute réglementation, les eaux somaliennes constituent alors un nouvel eldorado. On y pille à loisir des espèces à haute valeur commerciales, thons, espadons, homards, requins… toutes les techniques sont employées, la seule limite est la capacité de charge des navires-usines. Ainsi, pour la seule année 2008, la pêche exercée par ces navires étrangers est estimée à plus de 300 millions de dollars. Quand les médias dénoncent l’attaque subie par un thonier français au large de la Somalie, Lamya Essemlali, présidente de Sea Shephers France, pose la question de savoir ce que faisait ce thonier dans les eaux territoriaux d’un des pays les plus pauvres du monde » [11].
Le journal de la BBC en langue somali en date du mercredi 15 mars semble corroborer ces éléments, puisque lors de l’interview en direct de l’un des ravisseurs du navire pétrolier affrété par Red Sea Bunkering et arraisonné au large du Puntland, Said Ahmed Osman, justifiait la prise du navire notamment comme une sorte de mesure de défense des eaux de la région autonome, suite au décès récent de son frère causé par la collision et la destruction de sa petite barque de pêche par un grand navire étranger de type chalutier qui pillait les eaux sans autorisation [12]

Une analyse de Quentin Prigent sur les causes de la piraterie somalienne semble aller également dans le même sens, il formule l’hypothèse que ce sont les conséquences de la pêche illégale sur les populations locales qui entretiendraient la piraterie : « Il convient également de se reposer sur ces éléments pour comprendre les évolutions dans la pratiques de la piraterie maritime au large de la Corne de l’Afrique : d’abord résiduelle et motivée par la volonté de protéger les eaux territoriales somalienne, celle-ci devient une véritable entreprise de prédation maritime étendant sans arrêt son territoire de chasse » [13].

Enfin il semble important de mentionner qu’un rapport de la FAO de 2014 s’émeut que « l’augmentation du volume total des prises dans l’océan Indien semble sans fin puisque deux nouveaux records ont été enregistrés en 2012 pour les zones de pêche Ouest (4,5 millions de tonnes) et Est (7,4 millions de tonnes) de cet océan. Après la baisse de 30 pour cent en trois ans (2007 à 2009) des captures totales de thonidés dans l’océan Indien Ouest due au ralentissement des activités de pêche consécutif aux actes de piraterie, la production s’est relevée depuis 2010 ». En 2012, signale ce document « les captures de thon et d’espèces apparentées ont établi un nouveau record avec plus de 7 millions de tonnes » [14]. Le doute n’est plus permis, puisque la corrélation est évidente entre le fait que, dès les premières années de pic des actes de flibusteries, les prises des « pirates thoniers » illégales ont été impactées, ces derniers ne pouvant plus se servir aussi librement dans le « grand supermarché en libre service » des eaux de la Somalie.

Quel est le rapport entre nos investisseurs chinois et la piraterie au large de la Somalie me demanderez-vous ? Et d’ailleurs, pourquoi ces navires ont-ils besoin de pêcher aussi loin de leurs ports d’attache et convoiteraient-il les eaux avoisinants notre pays ?
Une des explications réside dans le fait que ce grand pays a des intérêts importants dans la pêche thonière et qu’il a fait de cet espace au large de la Somalie son terrain de chasse, tout comme l’industrie thonière française et espagnol. Le gouvernement fédéral peut continuer à s’époumoner contre la pêche illicite aux larges de ses côtes, les chaluts étrangers n’ignorent que ces eaux sont sans surveillance.
Par ailleurs on ne peut nier pour aussi invraisemblable que cela puisse paraître, qu’autoriser des compagnies étrangères de chalut à opérer depuis Djibouti - en en faisant la base arrière de leur flottille pour la région, celle-ci pourrait rapidement compter bien plus que la petite dizaine actuellement en mouillage dans la rade – encouragerait/intensifierait non seulement le pillage des eaux territoriales de nos voisins… et probablement des nôtres dans la foulée. Le danger est réel. D’autant plus que l’on ignore les termes des contrats conclus avec ces nouveaux partenaires, qu’ils soient chinois ou algériens où d’ailleurs. Quelles sont les conditions fiscales et commerciales accordées à ces derniers ? Des restrictions aux modalités de pêche ont-elles été prévues par ces conventions ? Quelle est la durée de validité de ces accords commerciaux ? Lorsque l’on se rappelle que ces sociétés ont pu faire du chalut à Djibouti en toute impunité, on est en droit de craindre que les droits de pêche concédés soient illimités - en infraction avec la législation – et, qu’ils se traduisent par un pillage des ressources halieutiques aggravé par un contexte général de captures illégales et non déclarées.

En faisant ce choix de développement pour le secteur de la pêche dans notre pays, le gouvernement prend un peu plus de distances avec la stratégie nationale développée dans le cadre du projet PRAREV [15] dotée pour ces six proches années d’un financement de 13,34 millions de dollars USD (2,4 milliards DFJ) et dont, la mission vise à « appuyer les populations des zones côtières rurales affectées par les changements climatiques pour améliorer leur résilience et réduire leur vulnérabilité face à ces changements et promouvoir la cogestion des ressources marines » [16].
N’y a t-il pas une forme de contradiction sidérante lorsque la direction de la pêche dit s’inscrire « dans un cadre de dialogue pour contribuer à une meilleure prise de conscience des acteurs du secteur afin de respecter les textes et règlements en vigueur du pays et à développer une pêche artisanale durable, qui correspond aux lignes directrices du gouvernement djiboutien » [17], et de fermer les yeux sur les risques réels d’une surexploitation de nos ressources halieutiques qui aurait pour conséquence des atteintes irréversibles à l’environnement et à l’écosystème.

Il va falloir se réveiller et montrer qu’on ne navigue pas à vue, sans boussole. Notre pêche ne doit pas devenir la victime de l’appétit de nos nouveaux amis. Comment se fier aux rassurantes déclarations chinoises lorsqu’on ignore les termes de la convention et les gardes-fous posés pour contrôler que ces derniers respectent la législation ? Un récent rapport très instructif de l’ONG Greenpeace sonne les tocsins et appelle au branle bas de combat les États africains. Cette étude renforce malheureusement nos inquiétudes en mettant en exergue notamment sur les possibles arrangements entre amis qui seraient à l’origine de ces drames écologiques : « Les entreprises de pêche lointaine chinoise font preuve d’imagination pour contourner les mesures de gestion mises en place au niveau local. Par exemple, elles signent des accords privés avec des États côtiers qui appliquent des règles beaucoup plus permissives que celles prévues par les lois et réglementations applicables. Bien que ces accords soient rarement rendus publics, certains détails ont été divulgués et montrent que les navires chinois ont bénéficié de conditions avantageuses qui leur permis d’outrepasser les législations locales.
Dans les eaux africaines, la flotte lointaine chinoise semble s’être lancée dans une course aveugle au profit à court terme. En 2013, 462 navires de cette flotte opéreraient dans les eaux africaines, principalement des chalutiers de fond qui utilisent une méthode parmi les plus destructrices de la pêche industrielle moderne. La flotte lointaine chinoise est en train de reproduire en Afrique les mêmes erreurs qui ont conduit les ressources chinoises à la limite de l’effondrement. » [18].
On se dit évidemment que, tout en instaurant un moratoire sur des larges parties de ses zones maritimes, la Chine, favorise la régénération de son écosystème, et que, dans le même temps, elle expédie ses milliers de chalutiers braver toutes les mers du globe… n’y a-t-il pas une possibilité que nous soyons les « dindons de la farce » ?

L’hebdomadaire français Courrier International semble confirmer que les autorités chinoise portent une attention plus particulière aux questions environnementales chez elle, qu’aux dégâts que les pratiques scandaleuses de ses navires, peuvent causer de manière irrémédiablement ailleurs dans le monde. « La disparition des ressources locales inquiète Pékin, qui redoute qu’elle entraîne des suppressions d’emplois dans les usines de transformation. Mais les mesures prises par les autorités ont renforcé la pression sur les ressources mondiales. Pour compenser les strictes interdictions de pêche saisonnières au large des côtes chinoises (celle de 2017 est la plus étendue à ce jour), les autorités accordent en effet subventions – pour le diesel, la construction de navires et l’expansion des zones industrielles de transformation – qui poussent la flotte chinoise vers les eaux internationales. Ces aides ont entrainé une croissance ‘’délirante’’ des capacités de pêche chinoise en eaux profondes »[« L’encornet, nouvelle proie des pêcheurs chinois », Financial Times, dans Courrier international, 12 mai 2017.].

Quels bénéfices pour Djibouti/le continent ?
Combien rapportent ces droits de pêche concédés au Trésor public djiboutien ? Le rapport de la FAO [19] sur la situation mondiale des pêches et de l’aquaculture de 2014 nous renseigne sur la valeur ajoutée du secteur global de la pêche au niveau continental. Elle est « estimée à plus de 24 milliards d’USD en 2011, les pays africains ont également perçu 0,4 milliards d’USD au titre des accords de pêche avec des pays étrangers qui opèrent dans leurs zones économiques exclusives. […] Sachant que 25 pour cent de l’ensemble des captures marines en Afrique sont encore réalisées par des pays non africains, la valeur ajoutée pour les économies nationales pourrait être bien supérieure aux 0,4 milliards d’USD actuellement perçus si ces prises revenaient aux flottilles africaines ».
Un rapide petit calcul sur le rapport entre les dangers encourus et les faibles retombées économiques nous indique que nous aurions tout intérêt à nous détourner de ce chemin.

Et ce d’autant plus qu’une étude de 2014 d’Interpol sur la pêche illégale et les activités criminelles estime que près de 40% des poissons pêchés le long des côtes de l’Afrique subsaharienne le seraient de façon totalement prohibée [20].
Chaque jour, ce sont des tonnes de crevettes, sardines, thons et maquereaux qui sont capturés sans autorisation avec des conséquences désastreuses sur l’environnement,et rien ne garantit qu’ils soient débarqués dans les pays où sont basés ces chalutiers puisqu’il « n’est pas rare qu’un navire de pêche transborde sa cargaison sur un autre navire de pêche, bien que cela soit illégal en vertu de nombreux systèmes juridiques nationaux et régionaux sans autorisation des autorités nationales et sans la tenue des registres de pêche voulus ».
Ce rapport de police analyse les principaux modes opératoires qui rendent possible l’illégalité dans le secteur de la pêche en particulier les différentes formes de corruption de fonctionnaires qui permettraient aux chalutiers de passer à travers les mailles des filets de la surveillance. Notamment celle « du fonctionnaire qui sollicite le pot-de-vin pour ne pas procéder à l’inspection » dans de nombreux pays où la paie est faible ou bien encore la délivrance de licence de pêche frauduleuse, « du fait de l’opacité qui règne concernant l’identité des sociétés, des personnes et des navires qui ont reçu une licence sans l’obligation de rendre des comptes sur la gestion des ressources halieutiques. Elles seraient délivrées après le versement de pots-de-vin, ce qui détourne de l’argent qui devrait rentrer dans les caisses de l’État au profit de certains fonctionnaires. Il se peut aussi que cette pratique donne lieu à la délivrance d’un nombre de licences trop élevé au regard des critères de durabilité de l’exploitation de certaines zones ».

Ces réactions ne sont pas inutiles il laisse sous entendre que même des contrôles censés être pernicieux, voire extrêmement tatillons, échouent, confrontés à la réalité du terrain, et donc s’avèrent inopérants…

« Le rapport de cette année montre comment l’Afrique perd également des milliards en raison de pratiques illégales et criminelles dans le secteur de la pêche et de l’exploitation forestière. Nous ne faisons qu’accumuler des problèmes pour l’avenir. Une caste corrompue enrichit sa fortune personnelle, tandis que la très grande majorité des Africains d’aujourd’hui et de demain ne peut profiter de ressources collectives susceptibles de fournir à tous des revenus, des moyens de subsistance et une meilleure alimentation. En n’apportant pas de solutions à ces problèmes, nous semons les graines d’une récolte amère », affirmait comme une sorte d’avertissement, Kofi A. Annan, en sa qualité de président de l’Africa Progress Panel, dans l’avant propos de ce document [21].

Dans la même veine Donald Kaberuka, président de la Banque africaine de développement (BAD), demandait aux pays du continent de cesser de vendre des droits de pêche aux pays développés. « Si l’on considère les profits que la pêche dans les eaux africaines leur rapporte, le total dépasse le montant qu’ils envoient à l’Afrique à travers l’aide au développement […]. Cela relève du manichéisme de la lutte des riches contre les pauvres… En tant que dirigeants, il est de notre devoir de prendre des mesures » [22].

Une autre approche existe, respectueuse des générations futures
Un bel exemple de ce qui pourrait être réalisé, voire démultiplier a été présenté le 26 octobre dernier, dans le cadre d’un partenariat tripartite (Ministère du Travail, Japan, PNUD) d’une efficacité redoutable, et qui n’en est pas à son coup d’essai dans ses efforts pour résorber le chômage des jeunes. « Ce projet a offert un lot de vingt bateaux de pêche complètement armés aux jeunes pêcheurs de la région d’Obock. Ces équipements de pêche, seront sans aucun doute utilisés à bon escient pour aider à sortir des jeunes de la région d’Obock du cercle vicieux du chômage et de la précarité. Ces embarcations de pêche bénéficieront à la ville d’Obock et aux villages de Khor Angar, Godoria et Dalay Af » avait déclaré Barbara Manzi, représentante résidente du PNUD et coordinatrice du système des Nations-unies, lors de la remise de ces outils de travail aux bénéficiaires de ce programme dans la ville du Nord. Tatsuo Arai, ambassadeur du Japon, a pour sa part rappelé que « cette action s’inscrit dans les efforts constants que nous menons pour soutenir les initiatives du gouvernement dans sa lutte contre le chômage. Il faut savoir que c’est un projet enthousiasmant que nous expérimentons dans le cadre d’un projet pilote. La jeunesse djiboutienne est très active, ils veulent travailler et il faut les aider à réaliser leurs rêves. Nous voulons lutter auprès de nos amis djiboutiens contre le chômage, la pauvreté, la désespérance de la jeunesse et leur redonner espoir. Le coût global du projet est de 89 millions de francs ».
Comme l’a déclaré avec conviction le ministre du travail chargé de la réforme de l’administration Hassan Idriss Samireh, « ce projet de renforcement des capacités de pêche, qui vise à promouvoir l’opportunité d’emploi ainsi qu’une meilleure insertion professionnelle des jeunes de la région d’Obock, offre un espoir à plus de 70 familles de pêcheurs de cette région de sortir de la précarité. Il faut savoir que cet appui est accompagné d’un volet important de formation en technique de pêche moderne et en maintenance de moteurs Yamaha et entretien des coques ».

Ce qui est extraordinaire dans cette approche japonaise - au delà d’être un acteur responsable à Djibouti – est de proposer une offre globale pour promouvoir le développement. Les navires sont entièrement armés, c’est-à-dire que chaque navire dispose de trois sortes de filets, de deux glacières, d’un GPS, de feux de signalisation, de fusées d’alerte, de gilets de sécurité, d’hameçons… Les jeunes pêcheurs ne sont pas jetés seuls à la mer, alors même qu’ils ont de bonnes connaissances des techniques de pêche. Un tutorat a été mis en place pour permettre un perfectionnement des méthodes de pêche. Pareillement des enseignements ont été programmés pour former à la maintenance des moteurs et réparer les petites pannes, ainsi qu’un atelier pour protéger/nettoyer la coque.
Rien ne paraît avoir été laissé de côté. C’est ainsi que des formations aux méthodes de transformation traditionnelle du poisson à forte intensité de main d’œuvre, comme le filage, le salage, la mise en conserve, le séchage ont été déjà dispensées en amont, notamment aux femmes. Comme si par petites touches ces petites actions veulent compléter les moyens d’existence d’un grand nombre de personnes vivant dans ces zones côtières défavorisées.
Enfin, le dernier coup de pinceau du trio pour le développement se doit d’être souligné. Il va permettre de résoudre les difficultés d’accès des artisans pêcheurs au système bancaire notamment à une forme de trésorerie pour le financement de la couverture des dépenses indispensables à l’organisation d’une sortir en mer de plusieurs jours. Des fonds ont été mobilisés à la CEPEC, chaque navire se verra doté d’un compte bancaire qui lui permettra d’avoir accès à des avances à hauteur de 200 000 FDJ.

Comment les pêcheurs finançaient-ils par le passé ces expéditions de pêche ?
Ils devaient faire affaire avec des sortes de prêteurs sur gage. Le gage étant que l’intégralité de la récolte de pêche était réservé à l’usurier qui s’arrogeait de surcroît le droit de fixer lui même le prix de rachat des poissons au kilo auquel il allait s’approvisionner auprès d’eux… Un peu comme le serpent qui se mord la queue, le système n’offrait aucune possibilité aux pêcheurs de sortir la tête de l’eau. Ce système vicié avait été dénoncé par un rapport de 2016, portant sur la commercialisation des produits de la pêche à Djibouti. « Cette tendance haussière des prix se justifie par le monopole de quelques acteurs qui prêtent de l’argent aux pêcheurs qui en retour leurs cèdent captures. Pour améliorer la situation, il est nécessaire de renforcer les capacités des ACP et de mettre à leur disposition un fonds de roulement qui permet de se libérer du cercle vicieux de la dette. Une formalisation des relations entre pêcheurs et les femmes vendeuses est un facteur favorisant une meilleure organisation du circuit de commercialisation » [23].

Conclusion
La Chine est un mastodonte mondial du secteur de la pêche. Ce pays avance ses pions sur toutes les mers du monde selon un tableau de bord clairement défini. A contrario, ici on a l’impression que notre pays navigue dans le secteur halieutique sans boussole, à l’instar d’un hydre à neuf têtes, chacune dotée d’une rame qui pagaie, peu importe la direction ou que cela soit dans des sens opposés… Tout cela n’est pas très rassurant il n’est d’ailleurs pas à exclure que notre barque s’échoue sur les récifs si l’on ne revient pas à nos fondamentaux en matière de pêche pour promouvoir une croissance bleue.

Cela dit, rien n’interdit bien au contraire des partenariats pour le développement d’une aquaculture nationale, la seule coopération qui vaille à dose homéopathique avec la Chine sur ce segment de l’halieutique, tout en nous montrant attentifs, vigilants à la protection de notre patrimoine marin. Enfin la solidarité revendiquée avec les souffrances du peuple somalien dans son combat contre les pilleurs sans scrupules de ses eaux territoriales ne devrait-il pas nous inciter à refuser que notre nation puisse servir de base arrière à ces flottes de chaluts aux objectifs malveillants...

« Copier l’expérience de l’Asie du Sud et passer par les mêmes étapes que les autres régions du monde n’est pas une stratégie viable » [24].

Mahdi A.


[1Président de l’Association pour l’avenir et le développement d’Obock (AADO).

[3« Un vice-gouverneur chinois à Djibouti, La Nation, 28 décembre 2016.

[4La province dispose de 6 500 km de côtes et 6,4% de sa superficie est composée de lacs et fleuves.

[5« Appui à l’administration de pêche pour l’évaluation des ressources halieutiques en République de Djibouti », télécharger le PDF.

[6Künzel T., Darar A. et Vakily J. M., 1996, Composition, biomasses et possibilités d’exploitation des ressources halieutiques djiboutiennes, tome 1, « Analyse », Projet GTZ : Evaluation des ressources halieutiques et des quantités pêchables à Djibouti (PN 90.2058.7-01.100), 73 p.

[7« Appui à l’administration de pêche pour l’évaluation des ressources halieutiques en République de Djibouti », op. cit.

[8« Appui à l’administration de pêche pour l’évaluation des ressources halieutiques en République de Djibouti », op. cit.

[9« Coopération de pêche sino-djiboutienne », La Nation, 19 septembre 2017.

[10« Pêche illégale : des chalutiers chinois pris en flagrant délit à Djibouti », op. cit.

[11« Qui sont les vrais pirates en Somalie ? », L’Express, 14 février 2011.

[12« Un navire pétrolier arraisonné au large du Puntland », Human Village, mars 2017.

[13Quentin Prigent, « La piraterie somalienne : la comprendre et expliquer sa disparition », télécharger le PDF.

[14FAO, « La situation mondiale des pêches et de l’aquaculture », télécharger le PDF.

[15PRAREV : Programme d’appui à la réduction de la vulnérabilité dans les zones de pêches côtières.

[18Rapport de Greenpeace, télécharger le PDF.

[19« La situation mondiale des pêches et de l’aquaculture », op. cit.

[20« Étude sur la pêche illégale au large des côtes de l’Afrique de l’Ouest », Interpol, septembre 2014, télécharger le PDF.

[21« Agriculture, pêche et capitaux », APP, 2014, télécharger le PDF.

[23« Etude sur la commercialisation du poisson », télécharger le PDF.

[24« La situation mondiale des pêches et de l’aquaculture », op. cit.

 
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