Human Village - information autrement
 
Qui êtes-vous, Chehem Watta ?
par Dimbio, mars 2010 (Human Village 11).
 

L’interrogation n’est pas anodine. Docteur en psychologie, haut fonctionnaire au PNUD, conseiller du président de la République, secrétaire général de l’Ecole de médecine…
Les sept vies professionnelles de Chehem Watta lui donnent tout l’air d’un phénix qui renaît sans cesse de ses cendres ou plutôt d’une âme qui ressuscite dans plusieurs écorces, au gré de son karma. Pourtant on aurait tort plus de sept fois !
« La destinée ne vient pas du dehors à l’homme, elle sort de l’homme même » c’est du Rilke ; et c’est aussi du Watta. D’un poète à l’autre, pourrait-on dire.
D’un côté il y a les pérégrinations professionnelles de Chehem, mais de l’autre demeure ce qui fait la substance de Watta, le poète et le nomade. En effet, chez les Watta, on est nomade de père en fils. Et le jeune Watta ne fera pas déshonneur à la règle familiale. Son enfance est faite de chameaux et de transhumances mais aussi de Kassow et de malabo. Et c’est en pure perte que l’école et sa mission civilisatrice tenteront d’influer sur la destinée du jeune étudiant, obligé d’émigrer en terre gauloise pour parfaire son cursus scolaire et universitaire.
Point d’aventure ambiguë chez Watta pour qui le savoir occidental ne fait qu’enrichir le substrat pastoral. Dès son premier recueil, Pèlerin d’errance, la francophonie révèle le poète à lui-même. La langue de Rimbaud devient aussi la langue de Watta. Elle l’emporte au plus profond de lui-même, elle le transporte au plus près des siens : les nomades de son pays.
Le poète exprime et s’exprime ; le dedans et le dehors se rejoignent dans une sorte de consubstantialité qui remémore l’Unité primitive de l’astre.
Le poète est en pèlerinage sur les lieux de son enfance et de ses ancêtres. Il rentre en communion. « Les caravanes des mots » reproduisent chez lui les mêmes émotions, les mêmes endurances, les mêmes quêtes que les caravanes des nomades. L’originalité poétique de Watta réside dans ce « mimesis » maîtrisé qui fait que le poème se déploie à travers pierres, pistes, poussières… mais aussi à travers silence, chants, douleurs, pensées… D’où un vrai travail d’artisan sur le style et la forme :
« La Caravane abandonne un sillage d’empreinte discontinue comme écriture inconnue. Le poète nomade pose des phrases traces et monte des tentes calligrammes » (cahier de brouillon).
Celui que l’on surnomme le « poète de la Corne de l’Afrique » pratique, avec bonheur, l’écriture de l’oralité. Les silences du désert se conjuguent avec les mots, participent à l’esthétique et provoque l’effusion des sentiments.

Silence
Contre silence
Prose
Contre déserts
Ivre des vers
Et la caravane s’ébranle…
Aux pieds d’arbres devins
Sur le sable guerrier
L’herbe folle branche
Et les oiseaux poétisent

(Pèlerin d’errance)

Pour autant, le poète nomade n’est pas un romantique en quêtes des rêveries. Son lyrisme et sa nostalgie savent se métamorphoser en une révolte contenue, non moins violente. Lorsqu’il témoigne de l’horreur du génocide rwandais, lorsqu’il dénonce la misère des réfugiées de l’Afrique de l’Est venues échouer à Bruxelles en quête d’un Eldorado introuvable (Amours nomades). Ou encore lorsqu’il use d’une ironie mordante pour faire « l’éloge des voyous », ces fonctionnaires internationaux qui prennent en otage la pauvreté des populations pour leur propre fonds de commerce. Façon de rappeler que le poète nomade n’est pas un ermite éloigné des préoccupations quotidiennes et existentielles des populations.

Dimbio

Bibliographie
Pèlerin d’errance, poésie, L’Harmattan, Paris, 1997
Sur les Soleils de Houroud, poésie, L’Harmattan, Paris, 1997
Cahier de brouillon des poèmes du désert, poésie, L’Harmattan, Paris, 1999
D’un silence l’Autre, Actes Sud, La Pensée de Midi, 2001
O Pays perle sur la langue. Routes pour le Monde, suivi de ras Djibouti, poésie, L’Harmattan, Paris, 2005
L’éloge des Voyous, récit, L’Harmattan, Paris, 2008
Amours nomades. Bruxelles, brumes et brouillards, roman, L’Harmattan, Paris 2008
En préparation : Rimbaud, l’Africain. Diseur de silence

 
Commentaires
Qui êtes-vous, Chehem Watta ?
Le 5 septembre 2015, par un nomade .

J’ai encore rien lu de ce grand frere mais sa vision m’enchante.
Continue sur la route noble de nos khamsins qui ne s’evanouissent pas au gre de la nuit d’un fevrier. Nous sommes tous juin et tu es sa plus belle heure.

 
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