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Quelles perspectives de développement pour Djibouti ?
 

La République de Djibouti est située à l’entrée de la porte sud du détroit de Bab El-Mandeb, sur l’une des principales routes maritimes du commerce mondial par laquelle transitent 40% des échanges mondiaux, près de 20 000 navires par an, dont 1 000 à 1 500 accostent dans les ports du pays. Elle est également le port maritime de son puissant voisin, l’Ethiopie, qui connaît une forte croissance et dont la population pourrait atteindre près de 180 millions d’habitants dans vingt ans. La République de Djibouti compte s’affranchir du modèle de développement dans lequel elle a été pendant longtemps enfermée, en diversifiant sa base économique au regard du vaste marché de plus de 400 millions de consommateurs qu’offre le Comesa. Cette mutation passerait par l’encouragement non seulement de la production du secteur primaire à travers l’agro-élevage et l’exploitation des ressources halieutiques et minières [1], mais également en renforçant son appareil productif dans des activités de transformation avec la mise en chantier d’une « International Free Zone Industry » [2] de 48 km² à la périphérie de la capitale, au PK 21. Enfin, au niveau des services, le pays compte tirer partie des perspectives du tourisme, des télécommunications [3] et de la finance, sans négliger les activités traditionnelles que sont la logistique/transport et le commerce.


D’abord relai colonial en 1884, lors de sa création, pour l’avitaillement des navires en route vers l’Indochine et Madagascar, le territoire sert également de débouché d’un couloir commercial vers l’Abyssinie, par caravane avant la construction du chemin de fer Djibouti-Addis Abeba à partir de 1897.
Lors de son accession à l’indépendance, le 27 juin 1977, l’économie du pays dépend fortement de la présence française, estimée à près de 10 000 ressortissants dont 3 500 militaires, qui contribuent à 43% du PIB en 1983 [4], de l’aide publique au développement (APD) et des activités portuaires (transit éthiopien et transbordement). N’étant pas une colonie de peuplement, seules les activités connexes aux services portuaires et à la présence des expatriés français étaient largement promues. Au niveau industriel, seules les Glacières Coubèche, quelques boulangeries et des menuiseries constituaient l’ossature du secteur.
Concernant l’APD, les statistiques de l’OCDE [5] indiquent que 80% des 464,2 millions $US d’aides reçues entre 1980 et 1985, soit 371,7 millions $US, venaient de donateurs bilatéraux, et que les deux tiers de cette aide, soit 316,9 millions $US, étaient composés de dons.
Au niveau macroéconomique, l’économie enregistre une progression de 3,5% [6] durant cette période post indépendance (1978-1982), avec un secteur tertiaire qui représente 80% du PIB, composé du transit éthiopien, du transbordement, des hôtels et restaurants que fait vivre la forte communauté expatriée ; alors que le secteur primaire était limité à près de 3%, tandis que le secondaire ne représentait que 17%%.
Cette structure économique, combinée au système de change djiboutien, Currency Board, rendait la croissance économique tributaire de facteurs externes, notamment la demande régionale de services portuaires et surtout de l’APD. Par ricochet, la diminution de la demande de services portuaires dans la première moitié de la décennie 1990, la réduction de la présence française et de l’APD, impactent la croissance du PIB qui chute à 1,3% par an au cours de la période, taux nettement inférieur aux taux de croissance démographique (2,8%) et de l’inflation, rendant les conditions de vie des habitants plus difficiles.
A la lumière des contraintes de cette économie de dépendance qui ne permettait pas de répondre aux défis de développement du pays, la diversification des sources de croissance, de revenus et d’emplois a très tôt figuré dans les priorités des documents de politique économique. Depuis les lois d’orientation économique (LOE) de 1982-2011, du cadre stratégique de lutte contre la pauvreté (CSLP), du document stratégique de réduction de la pauvreté (DSRP), de l’initiative nationale du développement social (2008-2015), à la vision « Djibouti 2035 », actuellement exécuté à travers sa programmation quinquennale (SCAPE 2015-2019), la République de Djibouti a mis en œuvre de nombreuses initiatives afin d’explorer toutes ses potentialités dans une dynamique de croissance toujours plus inclusive.
Lors de la table ronde des bailleurs de fonds de 1982, à Djibouti, le gouvernement n’a pu obtenir que le financement de trois unités de production (Laiterie de Djibouti, Société d’exploitation des eaux de Tadjourah et la Société d’aliments de Bbétail), qui n’ont pas fonctionné longtemps en raison des limites du marché national, des coûts de production élevés, du faible niveau de qualification du personnel, de la faible protection des industries locales face à la concurrence des importations et surtout des faiblesses managériales.
La faiblesse des investissements structurants, particulièrement privés, locaux et étrangers a constamment limité les possibilités du pays à exploiter ses avantages comparatifs, tout en valorisant l’exploitation de ses ressources naturelles par le biais de la promotion et l’éclosion d’un secteur de la transformation répondant aux défis de l’emploi, talon d’Achille des politiques publiques en matière de lutte contre le chômage (38% [7]) et la pauvreté (en légère baisse entre 2002-2013, passant de 46,7% à 40,8% [8]).

La faiblesse de l’inclusion en matière d’emploi au cours de cette dernière décennie [9] est largement liée à la faible élasticité sectorielle des investissements [10], a contraint le gouvernement à promouvoir les secteurs primaire et secondaire, plus porteurs de création d’emplois, sans abandonner le tertiaire. Cette atonie de l’emploi ne pourrait être relevée sans une politique massive en matière de formation professionnelle au regard des ambitions qu’affiche le pays dans cette recomposition géoéconomique de la région et du monde. La diversification économique engagée actuellement par le gouvernement est structurée à travers le document cadre de politique de développement.
Pour le secteur primaire, une attention particulière est donnée à l’exploitation opportune de l’agro-élevage et des produits halieutiques, longtemps sous exploités, mais également à la valorisation des ressources du sous-sol qui élargiraient la base de l’activité économique et permettrait aux régions de l’intérieur d’offrir des perspectives aux habitants et réduirait l’exode rural.
Dans le secteur manufacturier, la promotion de la PME/PMI constitue le chemin le plus pérenne vers une croissance plus créatrice d’emplois. Une forte réduction ciblée des coûts des services publics en faveur des activités du secteur constituerait un appui majeur pour l’attractivité et la compétitivité du territoire dans une région en forte croissance. Par ailleurs, les clauses de sauvegarde en faveur des industries naissantes, tolérées dans le cadre de l’OMC, doit inciter les promoteurs privés à une plus grande maîtrise des coûts et de la qualité de leur production. De plus, une participation croissante de ces industries locales aux grands projets d’infrastructures, en cours dans le pays, constituerait un terrain opportun pour une amélioration de leur expertise avant une participation aux marchés régionaux.
Enfin, pour le secteur tertiaire, la promotion du tourisme, des télécommunications, sans oublier la finance, permettrait à l’économie nationale de franchir un pallier supplémentaire. L’exploitation du tourisme, particulièrement de découverte vers l’intérieur du territoire, permettrait aux habitants de développer des activités génératrices de revenus. Quant au tourisme balnéaire, plus localisé sur les îles et les zones côtières, c’est un gisement d’emplois. Une plus grande disponibilité d’infrastructures publiques serait un appui important au secteur et un appel à l’investissement privé.
Pour la promotion des télécommunications, la connexion du pays à près de neuf câbles sous marin le positionne comme fournisseur de services pour les pays de la région, tant pour la téléphonie, l’internet, que l’offre de data center. Une libéralisation du secteur, préalable à une fourniture de services de qualité, lui permettrait d’augmenter ses offres de produits. Cette libéralisation permettrait, à travers une réduction des coûts des services, de réduire non seulement la fracture numérique, mais également de favoriser l’émergence d’activités nouvelles à forte valeur ajoutée qui utilisent les télécommunications comme vecteur de développement (ebanking, logiciels professionnels, graphisme, jeux d’animation, web design…).
Concernant le développement de la finance, les perspectives de croissance dans la Corne de l’Afrique et le COMESA constituent pour Djibouti une opportunité d’attirer des banques internationales et régionales en offrant les avantages de son libéralisme économique, de la convertibilité totale de sa monnaie (en parité fixe par rapport au dollar américain, gage de stabilité des bénéfices) et d’une totale liberté des mouvements des capitaux. Cette situation est à l’origine du récent afflux de banques commerciales, et également de l’installation prochaine de la Bank of China [11] comme chambre de compensation du yuan chinois, et devrait conduire à terme à une plus forte implication des opérateurs locaux dans les échanges régionaux. Par cette présence en Afrique, la Chine compte faire passer le montant de ses échanges avec le continent de près de 221,9 milliards $US en 2014, à plus de 400 milliards $US à l’horizon 2020 [12]. Quant aux investissements chinois, ils s’élèvent en Afrique à près de 101 milliards $US en 2014.
Parions que les opportunités qui s’ouvrent pour la République de Djibouti, non seulement en raison de sa proximité avec l’une des huit portes maritimes du monde, mais également de son rôle de port maritime de l’Ethiopie, un pays émergeant en devenir dans une région en forte croissance, lui permettront de devenir une nouvelle « perle » sur le collier de la route de la soie chinoise [13] et de trouver naturellement sa place dans la redistribution des cartes géo-économiques mondiales [14].
Gardons toujours à l’esprit que la crise financière et économique de 2007-2008, et son impact sur la croissance mondiale, a constitué l’élément déclencheur de la mise en chantier du « One Bels, One Road », tracé de la nouvelle route de la soie chinoise qui devait, au-delà du soutien de la production industrielle intérieure menacée par les perspectives de mise au chômage de millions de travailleurs saisonniers des régions de l’intérieur, sécuriser opportunément ses voies et sources d’approvisionnement en y investissant massivement dans les infrastructures.
Pour Djibouti, comme les autres pays africains, le partenariat stratégique avec la Chine, mais aussi avec les autres pays émergeants, permettra de de sortir de l’économie de rente dans laquelle elle était enfermée par la diversification de ses partenaires mis en concurrence, au seul bénéfice de ses intérêts et en continuant à renforcer et diversifier sa base économique.

Mag teerey Ibrahim Ahmed, maître de conférence à l’université de Djibouti


[1Des prospections sont menées, actuellement dans certaines parties du territoire par Thani Stratex Ressources Limited (consortium émirati-britannique) pour l’or, et la société canadienne Oyster Oil&Gas Limited pour les hydrocarbures. La cimenterie d’Ali-Sabieh s’approvisionne totalement en matériaux locaux.

[2Projet d’investissement de près de 7 milliards $US d’un consortium d’investisseurs chinois porté par China Merchants Groupe, actionnaire du Port de Djibouti SA.

[3« Nouveau modèle de croissance pour la République de Djibouti », Banque mondiale, 2012.

[4Rapport annuel DISED, 1983.

[5Statistiques OCDE, CAD, 1986.

[6Rapport annuel DISED, 1983.

[7« Enquête djiboutienne sur l’emploi, le secteur informel et la consommation des ménages » (EDESIC), DISED, 2015.

[8Rapport annuel DISED, 2015.

[9En progression de près de 4,5%, sur la période.

[10Diagnostic de l’emploi en République de Djibouti, PNUD, 2014.

[11Après l’acquisition de Touchroad Group, de Banque de Dépôt et Crédit Suisse, en 2016, et de l’inauguration de la Silk Road International Banque, en janvier 2017.

[12« Chine-Afrique : Une opportunité commune de développement », La Chine au présent, 15/01/2016.

[13« Djibouti : Une nouvelle perle du collier chinois », Claude-Henry Dinand, 15 mai 2017.

[14Signature d’un accord entre les gouvernements djiboutien et chinois, le 25/01/2016, consacrant la République de Djibouti à travers le « Djibouti Silk Road Station ».

 
Commentaires
Quelles perspectives de développement pour Djibouti ?
Le 19 mai 2017, par mohamed elmi Omar.

Article interessant comme un document du FMI ou de la Banque Mondiale mais il n’en demeure pas moins une réécriture intelligente des données economiques et historique sans analyse economique et politique veritable. Il est toutefois incomplet puisqu’il ignore la question du surendettement et du haut niveau du chomage sans mentionner le coût de la corruption qui impacte le développement et la distribution des revenus pour améliorer le quotidien des djiboutiens

 
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