Human Village - information autrement
 
En aparté... Dominique Decherf
par Mahdi A., janvier 2010 (Human Village 10).
 

Excellence, comment faut il aider la Somalie afin qu’elle puisse enfin retrouver la paix à l’intérieur de ses frontières ?
Les solutions, si on les connaissait, il y a longtemps que nous les aurions mises en oeuvre ! Rappelons tout d’abord que c’est une situation qui dure depuis presque vingt ans. Aujourd’hui tout ce que je peux dire, c’est que je crois qu’un grand pas a été franchi avec la mise sur pied d’un début de réponse à cette situation de crise, d’ailleurs, à laquelle j’ai pu participer, observer et contribuer : le processus de Djibouti. Il a débuté il y a un peu plus d’un an, au printemps 2008, c’est à ce moment que nous avons vu une partie substantielle de l’opposition somalienne réfugiée jusque là, à Asmara, venir s’installer à Djibouti afin d’ouvrir le dialogue avec le gouvernement somalien. Etaient présentes sur le sol djiboutien à la conférence de réconciliation, l’ensemble des parties qui composaient l’ancien gouvernement de transition, une partie de l’opposition, une partie des Tribunaux islamiques, une partie de la diaspora… Toutes ces personnes se sont regroupées afin de trouver une voie, un consensus en vue de rétablir la concorde et la paix en Somalie. Elles sont restées à Djibouti plus de six mois, il y eu a plusieurs sessions, ce fut un véritable travail de fond : L’enjeu était crucial, mais je dois reconnaître que les participants ont su retrousser leurs manches et surmonter chacun leurs réticences, leurs méfiances les uns vis-à-vis des autres. Ils ont été guidés pour cela par un objectif commun, celui de faire renaître la Somalie de ses cendres.
La France a, à double titre, en sa qualité de membre du Conseil de sécurité et de président local de l’Union européenne, été amenée à soutenir ce processus qui était engagé par le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies, monsieur Ould-Abdallah. La France a donc contresigné ces accords, mais au-delà c’est l’ensemble de la communauté internationale qui est également engagée dans ce processus : l’Union européenne, d’autres membres du Conseil de sécurité des Nations unies, l’organisation de la Ligue arabe, l’Union africaine, ou bien encore l’IGAD. Ils ont tous apposés leur contreseing à ce document d’Accords. C’est la raison pour laquelle je suis en parfaite harmonie avec les propos du représentant spécial pour la Somalie, monsieur Ould Abdallah, nous ne sommes pas à la recherche aujourd’hui d’un nouvel accord, à la recherche de nouvelles formules. La formule existe, elle a été signée par toutes les parties concernées, et engagées dans ce processus. A la suite de l’accord de Djibouti, des institutions légitimes ont été mises en places, dont notamment l’élection d’un nouveau parlement élargi aux membres de l’opposition, d’un nouveau président de la République, en la personne du président Cheikh Sharif, de la mise en place d’un gouvernement fédéral de transition, de comités politiques, de comités sécuritaires…Un programme de gouvernance a été élaboré que d’ailleurs nous avons également contresigné. Donc comme vous l’aurez compris nous sommes tenus par ce processus, nous soutenons ce processus, nous soutenons toutes les institutions issues de ce dialogue inter somalien en vue de reconstruire la Somalie. J’ajouterais que c’est dorénavant aux somaliens qui ont été désignés lors de ce processus de réaliser de la manière la plus efficace possible, selon la feuille de route qui leur a été délivrée à la suite de l’accord de Djibouti, de réaliser les objectifs programmés dans les meilleurs délais. Se sont aux forces somaliennes de faire maintenant leur travail, bien entendu avec l’appui de la communauté internationale.
Celle-ci ne peut pas poursuivre à la place des somaliens ce processus, il est important que ce processus de réconciliation puisse trouver son prolongement en Somalie, que les somaliens continuent à dialoguer entre eux, à se rencontrer autant que nécessaire, à trouver ensemble des compromis satisfaisants l’ensemble des parties, d’ailleurs comme ils l’ont su le faire avec succès à Djibouti : Il est important de renforcer les acquis de l’Accord de Djibouti.
Il appartient au président Cheikh Sharif et à son gouvernement de fédérer les forces qui n’auraient pas encore intégrées ce dialogue national. Sa mission n’est pas aisée, je dois le concéder, ces forces sont très dispersées, très divisées…

Le président Cheikh Sharif demande instamment à la communauté internationale de respecter les engagements pris à Bruxelles en vue d’aider la Somalie. La France a-t-elle rempli ses engagements ?
Lors de cette importante conférence la France s’était engagée à former 500 soldats issus des rangs des forces armées du gouvernement fédéral de transition. D’ailleurs sur la liste finale des engagements pris, la République de Djibouti et la France se situent tous deux dans le bas de ce document. Nous avions convenu d’une position commune à présenter à Bruxelles : nous nous engagions à former respectivement 500 soldats pour le compte du gouvernement somalien. A l’heure où je vous parle, c’est chose faite, aussi bien pour la République de Djibouti que pour la France. Nous avons respecté nos engagements et ce dans les six mois qui ont suivi la conférence de Bruxelles. Pour les autres pays je ne peux me prononcer à leur place. En ce qui concerne l’Union européenne, je dirais qu’elle finance l’Union africaine et à travers elle, la Mission de l’Union africaine en Somalie (Amisom). Egalement j’ajouterais qu’elle finance avec quelques pays de l’Union européenne qui agissent bilatéralement, les soldes des forces militaires, des policiers, des fonctionnaires, ou bien encore des parlementaires somaliens… Donc l’essentiel de ces sommes transitent par l’Union africaine dans le cadre d’accords bilatéraux, ensuite il peut y avoir des légers retards mais ceux-ci sont liés principalement à la mise en place de règles comptables répondant à des critères d’exigences et de transparence : il faut savoir qu’il est question de millions de dollars. Pour être précis de soixante millions de dollars ! C’est vrai que ces sommes ne vont pas directement aux Somaliens, elles vont essentiellement à l’Amisom : mais n’oubliez pas que c’est cette dernière qui sécurise la capitale et qu’elle joue à ce titre un rôle fondamental pour le retour à la paix en Somalie. Pour le reste, les soldes sont versées directement aux forces somaliennes.
Sur le terrain il se peut comme par le passé qu’ils aient pu y avoir des problèmes techniques, des problèmes comptables, mais ces dérives sont en cours de résolution puisqu’un organisme financier va dorénavant effectuer directement ces paiements pour le compte des différents bailleurs. Comprenez bien que l’administration somalienne est en totale décomposition, voire inexistante, cet organisme va permettre aux bailleurs d’avoir l’assurance que l’argent consenti ira bien là où il doit aller, bref il va permettre aux Somaliens de recevoir plus rapidement et plus efficacement l’assistance des pays donateurs, c’est donc une bonne chose. Je ne crois pas que cela soit l’argent qui fasse défaut, c’est vraiment la motivation : où la motivation c’est l’argent et là je ne donne pas cher de l’avenir des forces de sécurité somaliennes qui se comporteraient alors comme des mercenaires. Il faut d’autres motivations que la solde pour construire une véritable armée. Il faut aimer son pays, avoir le souhait de le servir honorablement, le souhait d’avoir un statut social, d’être reconnu par ses concitoyens…Pourquoi certains jeunes vont s’enrôler chez les Shebbabs, il est probable qu’ils y retrouvent une certaine reconnaissance sociale…
C’est aux autorités politiques d’agir afin de faire que leur armée soit cohérente, encadrée par un commandement respecté, que les soldats puissent avoir un esprit de corps, et surtout qu’ils sachent, ce pourquoi ils se battent, qu’ils sachent ce qu’est la Somalie. On a été amené à constater au cours de la formation militaire de ces jeunes, âgés entre 20 et 25 ans, qu’ils ne savent plus aujourd’hui pourquoi ils se battent, pour eux la Somalie n’existe plus ! Nombre d’entre eux n’étaient pas nés au moment de Siad Barreh, pour la plupart ils ont connu les camps, ils ont été déplacés, ils ont été réfugiés… Ils n’ont plus la notion de l’Etat somalien, leur priorité, et on peut les comprendre, c’est de savoir s’ils vont survivre le lendemain… Dans leur esprit la Somalie n’existe pas, ils ne l’ont jamais connue, évidemment, ils en ont entendu parler, mais cela se limite à une notion vague et sans contours précis. Ils n’ont pas d’éducation, aucune connaissance générale… Nous avons pris conscience de ce malaise social après que nous avons été amenés à les interviewer individuellement : C’est là que l’on prend réellement conscience des dégâts que peut causer l’état d’une société après vingt ans de non Etat…

Monsieur l’Ambassadeur, toutes ces personnes qui ont été formées et qui n’ont pas de notion de base sur ce qu’est un Etat ou encore moins une nation, et, qui de retour au pays seront confrontées à la réalité du terrain, c’est-à-dire, à des soldes presque deux fois moins importantes que celles que perçoivent les combattants des Shebbabs, ne craignez-vous pas qu’elles passent armes aux poings dans le camps adverse ? Ne pensez-vous pas qu’un effort supplémentaire doit être fait en faveur de la revalorisation de la solde de ces combattants surtout si l’on souhaite gagner ce combat contre les mouvements islamistes en Somalie ?
Ceci n’est pas prouvé, à ce jour nous ne disposons d’aucun élément allant dans ce sens. Ce que l’on sait par contre, c’est que cette organisation très active a sans aucun doute des ramifications à l’étranger lui assurant des financements importants. Nous savons également qu’ils ont mis en place une sorte d’assurance vie, cette dernière est versée à la famille du combattant défunt. Mais au final cela rejoint ce que je disais précédemment, et qui témoigne fort bien de l’état de total délabrement de la société somalienne, de l’inexistence de liens sociaux, de la perte de notion d’estime de soi… Ces valeurs n’existent plus là bas sans doute. L’idée n’est pas de dire qu’il faut payer plus, mais qu’ils soient payés correctement, mais au-delà, je crois surtout qu’il importe de donner d’autres raisons, d’autres motivations à ces hommes qui sont sous les drapeaux. Il faut créer chez eux le sentiment que le bout du tunnel est enfi n pour bientôt, leurs laisser entrevoir un avenir meilleur pour eux et pour leurs familles : il faut leur donner de l’espoir.

Comment les Somaliens peuvent-ils encore avoir de l’espoir lorsqu’ils savent très bien que ce soudain intérêt de la communauté internationale pour leur pays et ses nombreux moyens militaires déployés aux larges de ses côtes, ne visent en réalité qu’à lutter contre la recrudescence de la piraterie ? La communauté internationale les a abandonnés en 1995, condamnant le pays à la déliquescence, à la violence et à la loi du plus fort. On peut aisément comprendre dans ces conditions que la population somalienne soit désabusée, peu encline à s’investir pleinement au côté du gouvernement fédéral de transition. Tout récemment à l’occasion d’une conférence sur la Somalie organisée par l’Unesco qui s’était déroulée au Kempinski, et d’ailleurs à laquelle vous aviez participé, un intervenant avait émis l’hypothèse que si la communauté internationale consacrait, ne serait-ce que 10% du montant du budget de cette opération en appui direct au gouvernement somalien, la piraterie pourrait être définitivement jugulée, qu’en pensez- vous ?
Il me semble que c’est exagéré : cela me fait penser à ceux qui prétendent que si on arrêtait d’acheter des armes, on résoudrait tous les problème de santé et d’éducation dans le monde. Malheureusement ce n’est pas aussi simple que cela, ce n’est pas une histoire de vases communicants comme certains voudraient le croire. Mais permettez-moi de revenir un peu en arrière, vous dites que la communauté internationale a laissé à leur triste sort les somaliens, moi je dirais que ce sont les somaliens eux-mêmes qui se sont débrouillés pour mettre la communauté internationale, dehors de la Somalie.
Ce n’est par parce que la communauté internationale est partie qu’il y a la déliquescence, c’est parce qu’il y avait déliquescence que la communauté internationale ne pouvait plus rien faire. On ne peut pas maintenir un pays sous perfusion contre sa propre volonté ! Je ne veux pas revenir sur le passé, mais il me semble important de savoir où sont les responsabilités de chacun. Lorsque vous parlez de la communauté internationale, ou bien encore de la France, des pays Européens, ou bien encore des autres acteurs, je crois qu’il faut plutôt parler avant tout des somaliens eux-mêmes et ensuite des acteurs régionaux. Les acteurs régionaux ont été la plus grande déception, par acteurs régionaux je veux dire les membres de la Ligue arabe, à l’exception de la République de Djibouti, qui par rapport à ses partenaires qui pourtant avaient plus ou moins accompagné le processus de Djibouti : les Saoudiens, les Koweitiens, les Qataris… On pensait qu’ils allaient venir en soutien à ce processus. Par soutien je pense à un soutien concret, financier, d’ailleurs ils ont des liens historiques, des liens bancaires, des liens culturels avec la Somalie, en tout cas plus proches que les nôtres. Nous avions espéré que leur appui aurait été plus rapide, plus direct... Il faut comprendre qu’en ce qui nous concerne nos gouvernements sont soumis à de fortes pressions de nos parlements qui exigent de leurs exécutifs respectifs des comptes sur comment les sommes engagées en Somalie sont dépensées. Il faut justifier au franc près, c’est d’ailleurs ce qui explique cette lenteur dans le déblocage des fonds. Cette contrainte n’existe pas pour ces pays du Golfe ou pour la plupart d’entre eux. A l’heure actuelle, on décèle de leur part une certaine réticence à soutenir le président Cheikh Sharif, il semblerait que la manne versée aux précédents gouvernements somaliens, ne lui parvient plus. La Somalie est un pays membre de la Ligue arabe, pourtant les pays de la Ligue sont dans l’expectative, dans l’hésitation…Je pense que ce sont eux les premiers concernés par la situation actuelle qui prévaut en Somalie. Je pense que nous avons la possibilité comme jamais auparavant de pouvoir changer le cours des choses, mais pour cela la mobilisation de la communauté internationale doit être pleine et entière derrière le gouvernement fédéral de transition : c’est la seule issue pour mettre fin à cette catastrophe humanitaire.

Vous renvoyez la balle si je comprends bien ?
Non pas du tout ! D’ailleurs je pense qu’il y un fond de vérité dans ce que vous dites. Lorsque je suis arrivé en poste à Djibouti, le 8 juin 2007, la question somalienne n’était pas vraiment un sujet d’actualité, elle n’était pas dans l’agenda de la communauté internationale. Il y avait un gouvernement de transition installé, qui était appuyé par l’Ethiopie et on espérait tous que les choses iraient avec le temps en s’améliorant. Et puis tout d’un coup il y a eu l’acte de piraterie sur le Ponant, presque au même moment je dirais, démarrait le processus de Djibouti. D’ailleurs certains avaient lié les deux faits, en avançant notamment le fait que la recrudescence de la piraterie était orchestrée par l’Erythrée afin de contrer le processus de Djibouti. On disait que l’Erythrée ne souhaitait pas voir s’ouvrir ce dialogue, et qu’elle cherchait par tous les moyens à le mettre en échec, notamment en créant une zone d’insécurité. Ceci étant, je ne pense pas qu’il y ait un lien, je crois que c’est avant tout des personnes qui ont tout simplement vu une opportunité dans la réalisation de ces actes criminels. Mais pourquoi cela a explosé à ce moment-là précis, est-ce qu’il y a une coïncidence, un lien de cause à effet ? A mon avis, il ne semble pas que cela soit lié à la situation de Mogadiscio. Par contre évidemment si la situation se rétablissait à Mogadiscio, si il y avait un gouvernement, une autorité politique reconnue et respectée, et qui pouvait lier des accords de collaboration avec le Puntland, et le Somaliland, sans doute qu’il serait plus facile d’agir sur la terre ferme. Vous nous dites que nous ne nous intéressons qu’à la piraterie en mer, en haute mer plutôt même j’ajouterais, mais la piraterie à terre, pour l’instant, personne ne se risque à le faire. Tout simplement parce que personne ne reconnaît l’autorité du gouvernement du Puntland, la communauté internationale souhaite traiter qu’avec l’autorité centrale, mais ce dernier n’a, pour le moment, aucune autorité sur cette province. Aussi dans l’immédiat vous comprendrez que la communauté internationale ait traité par priorité de l’action en haute mer.

A ce propos quelle est la position de la France quant aux velléités d’indépendance des provinces du Somaliland et du Puntland ?
Elle est la même que celle de la communauté internationale, c’est-à-dire, que le seul Etat reconnu est celui de la Somalie dans ses frontières de 1961, avec Mogadiscio pour capitale. Il faut saisir qu’au niveau international on reconnaît les États, et non les gouvernements. Il y a un État, la Somalie, avec un siège aux Nations unies et dont les frontières sont garanties par l’UA comme étant issues de la colonisation.

Paradoxalement il semblerait que ces pays autoproclamés gèrent mieux la stabilité dans leurs provinces que l’État fédéral de transition ?
C’est tout à leur honneur ! Effectivement dans la réalité plus personne ne se réfère vraiment à la Somalie de 1961. Personne ne pense retrouver en 2011 ou 2012 la situation qui avait prévalu en 1961 ou d’ailleurs en 1991. Il y a de nouvelles réalités qui sont apparues depuis et qu’il faudra bien entendu tenir compte dans le règlement final. Dans un an, la transition se termine, une nouvelle constitution verra le jour, cette dernière pourrait très bien être fédérale : On ne va pas réintégrer de force le Puntland et la Somaliland dans une Somalie qui fonctionnerait comme celle du temps de Siad Barreh.

Pensez vous qu’il y a encore de l’espoir pour la Somalie ?
(Petit sourire…) Comme disait Pierre de Coubertin, l’important n’est pas de gagner mais de participer… Je crois que le président Sharif est le mieux placé pour résoudre cette situation, je pense qu’il peut relever le défi , je pense qu’il peut réussir à rassembler autour de lui une certaine cohésion nationale.

Mahdi A.

 
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