Human Village - information autrement
 
Le sida, une maladie oubliée à Djibouti
par Mahdi A., septembre 2016 (Human Village 28).
 

Un combat a disparu des radars, presque invisible depuis que le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme a suspendu en 2009 les subventions accordées à la République de Djibouti, après avoir établi qu’une partie des fonds avaient été détournés, à hauteur de 8,2 millions USD, et que certaines dépenses n’étaient pas justifiées [1]. Cette suspension a eu pour conséquence de porter un rude coup aux activités de lutte contre la propagation du sida à Djibouti.

Cette suspension des subventions a annihilé tous les efforts des années précédentes, triste à dire mais il faut maintenant tout reconstruire…

Les conséquences de l’interruption de l’appui du Fonds mondial sur la politique nationale de lutte contre le sida ont été dramatiques d’un point de vue sanitaire, économique, et sociétal.
On ne parle plus de la maladie, elle ne fait plus peur, les jeunes ne sont pas conscients du danger, ne savent plus ce qu’est le sida ! II y a vraiment de quoi s’inquiéter lorsqu’on les entend s’interroger à haute voix sur les risques potentiels de transmission de la séropositivité par les moustiques, ou au contact de personnes porteuses du virus...
Comment en vouloir à ces jeunes ? Depuis 2009 la politique nationale de lutte contre le sida n’est plus multisectorielle, elle est limitée au niveau sectoriel. Après, effectivement, il ne faut pas trop s’étonner que les personnes vivant avec le vih/sida soient montrées du doigt, avec comme corolaire que certaines sont chassées de leurs foyers, abandonnées à même la rue. Cette maladie engendre la peur, l’image de la mort colle à la peau.

Isnino Farah, responsable du réseau des personnes atteintes du vih/sida, lance un cri de désespoir pour essayer de faire bouger les lignes, tenter d’alerter sur la situation qui est la leur : exclusion, marginalisation, stigmatisation sont le quotidien des personnes infectées en République de Djibouti. « La situation est très difficile, personnellement je suis à bout. Je suis sollicitée de toute part, je dois affronter quotidiennement des drames humains inimaginables, des familles qui explosent, de jeunes hommes, de jeunes femmes, certaines enceintes même, sont jetés à la rue par leurs proches, parce qu’ils sont infectés. Que faire, que dire, lorsque nos familles sont convaincues qu’en se séparant de leur épouse, ou de leur enfant, ils éloignent la mort, ils éloignent la maladie ? Cependant, ils oublient que c’est écrit et que Dieu seul sait lorsque notre heure sera venue ! Comme si, pour protéger le troupeau, il fallait se débarrasser du mouton noir ! Ces personnes abandonnées, laissées pour compte en marge de la société n’ont personne vers qui se tourner. C’est là, qu’elles viennent me voir ; comme si j’avais des solutions pour les aider. Que puis-je toute seule, sans ressource ? J’ai essayé de me tourner vers les autorités politiques, la dernière branche sur la quelle on fondait des espoirs pour plaider notre cause, notre mal être… en retour ce sont des portes closes que l’on trouve ? Comment faire pour être entendu ? On souffre !
On n’en peut plus. Cette vie, nous l’avons pas choisie. Cette maladie, nous n’en voulons pas. Mais que faire ? On nous refuse de travailler. Dès que les employeurs prennent connaissance de notre maladie nous sommes renvoyés, mis à la porte ! Les forces militaires et nos services de polices discriminent nos enfants, ces institutions ne recrutent pas de personnes infectées ! Pourtant cette maladie ne nous empêche ni de vivre, ni de travailler à l’instar de nos compatriotes. Qu’est ce que l’État compte faire pour nous ? La fourniture de médicaments ce n’est pas suffisant ! Les autorités politiques ne peuvent pas le comprendre ? Nous voulons la même chose pour nos enfants, que vous pour les vôtres ? Les nôtres sont déjà privés de visa pour étudier ailleurs, du fait de leur maladie ! N’est ce pas suffisant ! On nous rejette, on nous discrimine, nous nous retrouvons sans rien pour nourrir nos enfants... On est montré du doigt comme des pestiférés. On refuse de nous louer un logement du fait de notre séropositivité. Nous n’avons pas de lieu pour nous réunir. Pour l’heure, nous sommes accueillis au niveau du centre Yonis Toussaint, où un bureau nous a été affecté... C’est loin de suffire ! Nous voulons une structure dimensionnée à nos besoins pour nous concerter, réfléchir et poser les jalons de la poursuite de notre combat pour retrouver notre dignité et notre place dans la société. Nous voulons un refuge pour nous protéger, pour accueillir les plus démunis d’entre nous, lorsque partout ailleurs toutes les portes se sont fermées sur notre sort. On veut un lieu pour se reconstruire, un lieu pour nous sortir de cette vie d’exclusion.
Nous sommes vos sœurs, vos frères, vos cousines, votre famille, vos concitoyens… Ne nous rejetez pas. Nous ne venons pas d’une autre planète ! Même lorsque des vivres alimentaires sont distribués à la population, aux plus nécessiteux, on n’existe pas, on est les oubliées de la République. Nous n’accepterons pas plus longtemps d’être rejetées, nous n’accepterons pas plus longtemps ces conditions de vie inhumaines. Nous n’accepterons plus de vivre à la marge de la société, comme des animaux sauvages. Cette vie, nous la souhaiterions même pas à nos pires ennemis. Aux autorités politiques je veux leur dire de ne plus nous fermer leur porte ! Il faut qu’ils sachent qu’ils sont là pour nous servir et non l’inverse ! Nous sommes vos administrés, vos électeurs, vos concitoyens, vos sœurs, vos frères… Aidez-nous, venez-nous en aide, nous ne savons plus vers qui nous tourner, nous voulons travailler, nous voulons vivre, nous voulons la même vie, pour nos enfants que vous, pour les vôtres ! »

Les paroles d’Isnino Farah ne peuvent plus être ignorées ! Son témoignage nous a perforé le cœur. Les conséquences des stigmatisations lourdes qu’ils vivent les amènent à souffrir en silence. Cela ne peut plus durer. Que faire pour leur venir en aide ? Il faut informer, sensibiliser et éduquer la population pour qu’ils acceptent de manger, de boire, et donc vivre avec des personnes atteintes du VIH, en leur expliquant pourquoi ils ne risquent rien. Certains médecins regrettent le manque d’investissement en prévention, ils estiment que cela aurait du être au ministère de la santé de pallier aux suppressions de financement du Fonds mondial en renforçant la sensibilisation et en accompagnant mieux les personnes infectées dans les méandres que sont devenus leurs vies. Enfin il apparaît aussi très important que la parole politique soit plus forte pour faire reculer les tabous qui persistent dans la société… mais aussi avant tout, qu’ils ouvrent leur porte pour écouter leurs doléances légitimes.

Nombreux sont ceux qui ignorent que le test de dépistage et le traitement sont gratuits

Amina Farah Iltireh, coordinatrice du programme sida, nous explique l’importance du dépistage : « Il faut savoir que le VIH est une infection qui peut prendre plusieurs années à se manifester sous sa forme pathologique. C’est pourquoi des personnes qui paraissent en bonne santé, au sommet de leur vie sexuelle, peuvent disséminer sans le savoir une infection acquise il y a des années. C’est pourquoi nous voulons encourager les Djiboutiens à se faire dépister gratuitement dans les 23 centres répartis sur l’ensemble du territoire. Chaque fois que des personnes sont dépistées séropositive, elles sont référencées, puis elles sont prises en charge dans le cadre d’un entretien avec un psychologue. Il arrive fréquemment que nous soyons confrontés à un déni de la maladie avec une personne atteinte, elle devient parfois même violente… Nous expliquons à ceux qui veulent être pris en charge, qu’ils seront suivis par le centre de soin le plus près de chez eux, puis conseillés, et qu’ils bénéficieront des antiviraux lorsque leur taux de lymphocyte CD4 arrivera à 300. Il faut comprendre que toutes les personnes vivant avec le VIH ne peuvent être traités c’est la raison pour laquelle nous avons des critères d’éligibilité. »

On peut se demander, parmi ceux qui ne sont pas éligibles aux antiviraux combien meurent chaque année faute de soin ?

Il faut savoir qu’en matière de prise en charge thérapeutique le nombre de patients sous traitement ARV au 1er janvier 2016 était de 1945. Le nombre de personnes vivant avec le VIH est estimé officiellement à 14 000. Cependant, on peut supposer qu’ils sont grandement sous-estimés s’il en considère que la dernière enquête générale de séro-surveillance remonte à 2002. Elle indiquait que l’épidémie se situait alors dans une fourchette comprise entre 2 % et 3 % de la population. Mais cette évaluation générale commence à dater et ces chiffres sont obsolètes. Que sait-on exactement de l’étendu de la maladie ? Rien de vraiment plausible, si ce n’est que sur les 5278 personnes testées en 2015, 412 étaient infectées. Bref, rien de très rassurant ! Il faut impérativement lancer une nouvelle enquête générale de séro-surveillance au niveau national. Le fait qu’il puisse y avoir de nombreuses personnes infectées mais qui l’ignorent sonne comme un véritable échec de la politique nationale de lutte contre le sida.

Il faut mettre à disposition de la population des préservatifs gratuits

Il faut enfin admettre que continuer à promouvoir l’abstinence n’est pas la bonne solution. La promotion de l’utilisation du préservatif, comme pratique sexuelle sans risque, est la seule solution responsable. C’est pourquoi il faut encourager l’utilisation des préservatifs chez les personnes sexuellement actives. Pour l’heure un constat doit s’imposer, l’utilisation du condom n’est pas vraiment ancrée dans nos mentalités. Où s’en procurer ? Dans les pharmacies ! Trop cher, donc inaccessible pour la majorité des utilisateurs potentiels. Les distributions par le programme de lutte contre le sida sont trop confidentielles. Elles se font au compte gouttes et n’ont pas d’impact sur la diffusion de la maladie. Il est indispensable d’y remédier, c’est la clé contre la propagation de ce fléau.

Il faudra aussi combattre sur plusieurs autres fronts, si nous voulons mettre fin aux ravages mais plus encore à la stigmatisation que le vih/sida laisse sur son sillage. Il y a effectivement un manque cruel de prévention. Pour que les comportements changent il faudra nécessairement de nombreuses campagnes de sensibilisation, d’affichage appelant à la vigilance et à des rapports protégés menées par les autorités. Pour finir, on rappellera, que le PNUD a été désigné en 2013 pour devenir le principal récipiendaire pour le VIH et la tuberculose à Djibouti. La voilure du programme a été fortement réduite par rapport à celle de 2009, mais c’est quand même un petit rayon de soleil dans la vie des personnes atteintes par l’épidémie. On notera que les dépenses engagées sont dorénavant scrutées très attentivement et limitées aux services essentiels.

Mahdi. A.


[1Voir le rapport :

Rapport n ° GF-OIG-10-015-I sur les subventions du Fonds mondial à la République de Djibouti
 
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