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Fin de la discorde entre Djibouti et les Émirats
par Mahdi A., janvier 2016 (Human Village 26).
 

La saison de la discorde entre Djibouti et les Émiratis semble avoir pris fin !
Depuis le dimanche 24 janvier 2016, le drapeau des Émirats arabes unis (EAU) n’est plus en berne à Djibouti. Il a été hissé tout en haut du mât de leur représentation diplomatique, située dans le quartier très cossu d’Haramous. Cet heureux événement semble mettre fin à une brouille qui couvait depuis plusieurs années, et dont le pic a été atteint à la suite de l’altercation entre le lieutenant-colonel Wahib Moussa Kalinleh et un officier émirati sur le tarmac de l’aéroport, le 11 avril 2015, qui avait conduit à la décision étonnante des Émirats arabes unis de rappeler leur représentant diplomatique pour « consultation » et de mettre le drapeau émirati dans l’enceinte de l’ambassade en berne, à mi-hauteur de son mât.
Dans les usages diplomatiques, ce rappel pour consultation dénote un haut degré de désaccord. Mais ce n’est pas tout, dans la foulée les Émirats arabes unis avaient également pris la décision de refuser l’entrée sur leur territoire à tous les ressortissants djiboutiens. Cette mesure était présentée comme provisoire, afin de lutter contre le risque d’infiltration de djihadistes yéménites qui seraient parvenus – selon des informations dont apparemment les Émiratis seraient les seuls à disposer – à se procurer des passeports djiboutiens pour perpétrer des attentats dans la péninsule arabique… Le préjudice de cette mesure a été lourd pour l’économie djiboutienne, car cette destination était la plus prisée de la communauté des affaires.

Le feu de brindilles aurait été éteint…
Cette crise a pris fin jeudi 21 janvier, comme nous l’apprend le journal La Nation en date du dimanche 24, qui reprend en substance dans ses colonnes le communiqué du ministère des affaires étrangères et de la coopération internationale : « M. Mahmoud Ali Youssouf a rencontré son homologue émirati, son altesse Cheikh Abdullah bin Zayed Al Nahyan. Les deux hommes ont discuté de la nécessité de normaliser les relations diplomatiques djibouto-émiraties qui ont connu ces derniers mois une phase quelque peu difficile. Ils se sont accordés autour de la revitalisation des relations entre les deux pays ». Le creux de la vague aura duré neuf longs mois. L’ire des autorités émiraties, conviennent les observateurs, n’est pas sans lien avec l’affaire Boreh et les malversations supposées concernant le contrat de concession entre Doraleh Container Terminal (DCT) et DP World. Une procédure d’arbitrage auprès de la Cour de Londres est en cours afin d’examiner la requête déposée par le gouvernement djiboutien visant à résilier le contrat de concession, et les documents relatifs au projet, pour cause d’illégalité et de corruption.
Cette réconciliation est accueillie avec une grande satisfaction par l’ensemble de la population djiboutienne et plus particulièrement la communauté des affaires des deux pays. Elle est d’autant plus appréciée que les derniers évènements ne laissaient rien pressentir d’une quelconque détente. Les seuls ressortissants qui avaient pu passer provisoirement à travers les mailles du filet étaient les Djiboutiens dûment munis d’un titre de résidence et installés aux Emirats arabes unis. Mais depuis peu, même les Djiboutiens résidents étaient dans le collimateur des Émiratis ; lorsque leurs documents arrivaient à échéance, ils n’étaient plus renouvelés. La tension était tellement exacerbée que la tenue annuelle du conseil d’administration du Doraleh Contenair Terminal a nécessité sa délocalisation à Paris en tout début d’année 2016. Ces signaux n’ont rassuré personne sur une quelconque désescalade de la crise à venir, bien au contraire.

On tourne la page sur le passé, une nouvelle s’ouvre…
Mais que sait-on clairement de la position de Djibouti notamment sur l’affaire Boreh et plus largement sur le différend qui oppose Djibouti à Dubaï ? On trouve un début d’explication dans une interview récente donnée par le chef de l’État à Afrique magazine [1] : « Excusez-moi du terme, mais je paie avec cette affaire certaines “conneries” que j’ai faites. J’ai propulsé un marchand de cigarettes président de l’Autorité des ports et des zones franches. Je lui ai fait confiance. J’étais obnubilé par la réalisation du projet du terminal de Doraleh. C’était la seule chose qui comptait pour moi. Nous avions constaté que l’ancien port était saturé et complètement pollué à cause de l’utilisation qui en avait été faite par Total, Exxon et Shell [2]. Nous étions un centre très important de soutage. Nous avons demandé deux choses simples à ces trois entreprises : qu’elles dépolluent le vieux port et qu’elles aillent s’installer à Doraleh. Elles ont refusé. Nous nous sommes alors tournés vers Enoc [3] puis vers DP Terminals [4]. Nous avons même été la première station qui leur permettait de s’ouvrir à l’international, et malgré cela, on s’est fait avoir. Un contrat léonin, et un homme de confiance véreux… Boreh a reconnu lui-même devant la cour d’arbitrage à Londres qu’il faisait payer ses services aux uns et aux autres, y compris aux Dubaïotes eux-mêmes. […] Aujourd’hui, nous sommes en arbitrage. Nous souhaitons faire rectifier ce contrat inéquitable afin que l’actionnaire majoritaire de Doraleh (c’est-à-dire nous) puisse avoir plus d’administrateurs que l’actionnaire minoritaire (DP World), et que les honoraires de gérance soient conformes aux normes internationales. Ce sont ces deux éléments seulement que nous cherchons à changer. Et pour le moment, les Dubaïotes se montrent, disons, intraitables… Vous savez, DP World a des problèmes avec beaucoup de gens. Avec le port d’Aden, avec le Sénégal, avec l’Égypte, et maintenant avec le Kenya sur le projet de Mombassa ».

Il semblerait que finalement la négociation, la médiation ait prévalu
« La République de Djibouti tient à remercier le royaume frère d’Arabie saoudite pour son rôle clé en vue de la normalisation des relations avec les Émirats arabes unis », déclare le communiqué du ministère djiboutien des affaires étrangères. On ne peut que s’en féliciter. Ceci dit, on doit essayer d’expliquer ce qui a fondamentalement changé depuis l’entretien téléphonique du jeudi 30 avril 2015, entre le chef de l’État et le roi d’Arabie saoudite, Salmane Ben Abdellaziz Al Saoud. Le président djiboutien avait expliqué que les racines du différend entre les deux pays étaient bien plus profondes que les évènements de l’aéroport de Djibouti, et demandé la médiation saoudienne pour résoudre cette crise. Jusqu’à présent, les Émiratis refusaient de modifier leur position d’un pouce.
Cette décision intervient à peine trois semaines après que la République de Djibouti a emboîté le pas à l’Arabie saoudite, en rompant les relations diplomatiques avec l’Iran à la suite des attaques contre les missions diplomatiques saoudiennes à Téhéran et Machhad. Cette crise a éclaté à la suite de l’exécution par Ryad du dignitaire chiite Nimr Baqr el-Nimr, dont le plus grave crime était d’être très critique à l’égard de la politque menée par le pouvoir saoudien. Une chose est certaine, cette nouvelle crise va continuer d’alimenter les guerres par procuration que se livrent actuellement Téhéran et Ryad et d’attiser les tensions intercommunautaires dans les pays du Moyen-Orient où se côtoient sunnites et chiites.
C’est à l’aune de cette perspective qu’il faut lire les raisons sous jacentes au rapprochement entre Djibouti et Émiratis. La nécessité de la construction d’un axe sunnite soudé a primé sur l’autel des différends commerciaux entre les deux pays. Selon cette nouvelle guerre de religion voulue par les Saoudiens, les pays de confession sunnite doivent se serrer les coudes, montrer leurs muscles en vue de l’affrontement prévisible avec l’« ennemi historique » iranien, dont l’influence grandissante dans la péninsule arabique, et plus précisément dans ce que l’on nomme « l’arc chiite », est considérée comme menaçante. Dans cette nouvelle passe d’armes irano-saoudienne, les terrains de jeu sont déjà délimités : Bahreïn, l’Irak, le Liban, la Syrie, et enfin le Yémen.
En tournant le dos à l’Iran, Djibouti tire un trait sur ses projets économiques avec ce grand pays, notamment le développement de la zone économique spéciale qui devait accueillir de nombreuses entreprises iranniennes qui souhaitaient, en se positionnant à Djibouti, mieux pénétrer le marché de la sous-région et ses quatre cents millions de consommateurs. En adoptant cette posture, Djibouti se prive d’un partenaire de choix au moment même où ce dernier va récupérer des centaines de milliards de dollars avec la levée des sanctions onusiennes. On peut considérer que, malgré cette infortune, Djibouti y trouvera son compte. Les Saoudiens, qui ont une longue expérience de la diplomatie du carnet de chèque, sauront trouver les gestes pour panser efficacement nos plaies et nous remercier de nous aligner au plus près de leur position.
On pourrait penser que l’on a troqué nos liens avec l’Iran pour mieux nous réconcilier avec les Émiratis. Bien entendu, ce n’est pas aussi simple, mais tout de même déterminant. Il faut tenir également compte d’un faisceau d’autres éléments qui ont permis cette réconciliation, notamment la médiation jordanienne. Le roi Abdellah a été très actif sur ce dossier, ce qui d’ailleurs expliquerait en partie la visite de 24 heures à Amman, à l’occasion des rencontres d’Aqaba’a, du chef de l’État le samedi 21 janvier. Sans doute avait-il à coeur de témoigner au roi Abdellah, la reconnaissance de la République de Djibouti pour sa médiation, mais aussi probablement de discuter de la meilleure façon de lever définitivement tous les obstacles à une réconciliation durable dans le différend commercial qui oppose les deux pays maintenant que les visas devraient être à nouveau délivrés.
C’est aussi le caractère indispensable de Djibouti à la coalition arabe Restore Hope au Yémen qui a fait fléchir les Émiratis. Des discussions sont en cours afin d’examiner les possibilités d’installer une base militaire de projection dans le nord de Djibouti, près de ras Syan. Cette plateforme militaire permettrait des frappes aériennes depuis le territoire djiboutien et des interventions des forces spéciales embarquées sur de petits navires pour débusquer les Houtis sur le sol yéménite.
Enfin, les navires de guerre américain et français qui assurent le blocus maritime du Yémen pour empêcher que des armes ne soient livrés par l’Iran aux Houtis et à leurs alliés, bénéficient de facilités portuaires indispensable à la bonne marche de la mission à Djibouti.

« Contrat léonin »
Maintenant qu’en est-il des « conneries » à réparer, puisque selon le chef de l’État « nous souhaitons faire rectifier ce contrat inéquitable […] Et pour le moment, les Dubaïotes se montrent, disons, intraitables… ». Il serait intéressant que le gouvernement communique les délibérés du tribunal de Londres ainsi que les plaidoiries des différentes parties afin que la population puisse mieux cerner l’enchevêtrement de nœuds de ce « contrat léonin ».
Les Dubaïotes ont-ils cédé aux exigences posées par le chef de l’État en décidant de revenir à la pratique antérieure en matière de visas, ce qui signifierait qu’ils reconnaitraient avoir compromis M. Boreh afin d’obtenir de meilleurs arrangements lors des négociations relatives au DCT au détriment de la République de Djibouti ? Ce scénario est peu probable. Il est plus vraisemblable d’imaginer que les différents volets du différend commercial n’ont pas été discutés en profondeur. Les grandes lignes ont été tracées, les modalités et les arrangements nécessaires vont être négociés sous les auspices du roi d’Arabie saoudite, Salmane Ben Abdellaziz Al Saoud et de celui de Jordanie, Abdellah II.
Les Émiratis sont à Djibouti depuis l’an 2000, avec la signature d’un premier contrat qui leur a confié la responsabilité de la gestion du PAID pour vingt ans [5]. Depuis, de nombreux autres contrats ont été signés avec ce partenaire stratégique, qui a été le premier à croire au potentiel de croissance et au positionnement géostragique du pays. Les fruits de cette coopération inédite et originale auront permis de sortir de terre le nouveau complexe portuaire de Doraleh, comprenant une nouvelle zone franche, un nouveau terminal pétrolier et un terminal à conteneur à la pointe de la modernité. Il accepte des navires d’un tirant d’eau de 18 mètres, lui permettant d’accueillir les portes-conteneurs de dernière génération, et de s’attaquer à une niche peu exploitée jusqu’à ce jour, le marché du transbordement. Il faut reconnaître que cette stratégie a été couronnée d’un succès incroyable, puisque ces infrastructures sont débordées, à tel point que leur extension est programmée afin de répondre à la hausse constante du trafic maritime. C’est d’ailleurs cette belle réussite, et que la stratégie de faire de Djibouti le hub portuaire de la sous région apparaissent comme ayant été une évidence inscrite depuis toujours dans l’ADN de Djibouti, qui permet au pays de susciter encore plus aujourd’hui les convoitises d’investisseurs en nombre, dont notamment les Chinois. Ce qui n’est pas pour plaire aux Emiratis !
Enfin, cette éclaircie dans les relations avec Dubaï doit être très appréciée par le candidat à la présidentielle, Ismaïl Omar Guelleh. À deux mois de l’élection, elle lui enlève une grosse épine du pied que les autres candidats n’auraient pas manqué d’exploiter !

Avant de conclure on devrait s’arrêter une petite minute afin de réfléchir sur les moyens à mettre en place afin d’éviter d’avoir à réparer des « conneries »… N’y a-t-il pas un risque que demain on reproduise les mêmes erreurs pour les nouveaux contrats signés avec les Chinois ? Il ne s’agit pas de chercher à remettre en cause ce partenariat avec la Chine, qui d’ailleurs tire notre croissance vers le haut, mais uniquement de réfléchir à la mise en place de gardes-fous pour ne pas reproduire les erreurs du passé.

Mahdi A. 


[1Afrique magazine, n° 358, décembre 2015-janvier 2016

[2Shell était installé dans le port depuis 1938.

[3Enoc est une entreprise pétrolière dubaïote.

[4DP Terminals est l’ancien DP World.

[5Finalement la concession du PAID prendra fin au bout de dix ans.

 
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