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Le front yéménite se rapproche de Djibouti

par Mahdi A., septembre 2026 (Human Village 58).
 

La prise d’Al-Mukha [Moka] par les Houthis constitue probablement l’évolution militaire la plus importante observée depuis plusieurs années sur la côte occidentale du Yémen. Située à environ 75 kilomètres de Bab el-Mandeb, la ville portuaire occupe une position stratégique à proximité immédiate de ce passage étroit entre le Yémen, Djibouti et l’Érythrée, qui commande l’accès méridional à la mer Rouge et, au-delà, à Suez. Sa conquête marque un gain territorial majeur pour Ansarallah depuis la trêve de 2022.

L’évolution est particulièrement importante pour Djibouti. Jusqu’ici, les attaques houthies contre la navigation pouvaient être considérées comme une menace située principalement sur l’autre rive de la mer Rouge. La progression actuelle rapproche désormais directement le front de Bab el-Mandeb et donc des côtes djiboutiennes. Cette situation ne signifie pas que Djibouti soit sur le point d’être attaqué. Mais elle survient au moment où l’expérience de Bahreïn vient de rappeler une réalité autrement plus préoccupante : lorsqu’un conflit régional s’élargit, un territoire accueillant des installations militaires étrangères peut très rapidement passer du statut de point d’appui logistique à celui d’espace directement exposé.

D’Al-Mukha à Périm, le front atteint Bab el-Mandeb
Périm [Mayyun en arabe] est une petite île volcanique d’environ 13 kilomètres carrés, à quatre kilomètres de la côte yéménite et seulement 25 kilomètres de Djibouti. Placée au milieu de Bab el-Mandeb, elle divise le détroit en deux chenaux et représente une position privilégiée pour observer les navires entrant ou sortant de la mer Rouge.
Reuters indique que la progression houthie vers le sud s’est poursuivie après la prise d’Al-Mukha. Le 11 septembre, quatre sources gouvernementales yéménites ont confirmé à l’agence que les forces d’Ansarallah avaient atteint Périm, après le retrait des forces gouvernementales de l’île. Les Houthis ont également pris Dhubab, sur la côte yéménite, directement en face de Périm. La présence d’Ansarallah sur ces deux positions renforce considérablement son emprise sur les abords de Bab el-Mandeb [1].

Cette avancée constitue un changement stratégique majeur, sans pour autant signifier que les Houthis contrôlent à eux seuls l’ensemble de Bab el-Mandeb : un détroit international ne se maîtrise pas simplement par l’occupation d’une île et d’une portion de littoral. Mais la combinaison d’Al-Mukha, de Dhubab et désormais de Périm donne à Ansarallah des positions particulièrement favorables pour surveiller les mouvements maritimes et accroître la menace exercée par ses drones, missiles et moyens navals sur les deux chenaux de navigation. Reuters estime qu’en juin environ 7 % de la production pétrolière mondiale transitait par Bab el-Mandeb. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de fermer physiquement un détroit pour en perturber profondément le fonctionnement : les attaques houthies ont déjà conduit plusieurs grands armateurs et compagnies pétrolières à détourner leurs navires par le cap de Bonne-Espérance, augmentant les délais et les coûts de transport.

Djibouti, de point d’appui à cible potentielle ?
Pour Djibouti, cette évolution pose une question beaucoup plus sensible que celle de la seule navigation commerciale. Le pays accueille sur un territoire réduit plusieurs implantations militaires étrangères, parmi lesquelles le camp Lemonnier, principale implantation américaine permanente dans la Corne de l’Afrique, ainsi que la plus importante base française à l’étranger et des installations chinoise, japonaise et italienne.
Cette concentration fournit depuis longtemps l’un des principaux avantages stratégiques du pays. Elle procure revenus, coopération sécuritaire et capacité de négociation avec plusieurs grandes puissances. Mais dans une confrontation régionale de haute intensité, cet avantage peut devenir une vulnérabilité.
Le scénario le plus délicat serait celui dans lequel Ansarallah considérerait que des opérations américaines ou alliées dirigées contre le Yémen sont préparées, facilitées ou soutenues depuis Djibouti. Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que les houthis envisagent une attaque contre le territoire djiboutien. Il serait donc excessif de présenter un tel scénario comme imminent. Mais l’évolution technologique modifie l’équation. Drones, missiles balistiques et missiles de croisière permettent désormais de frapper des installations situées à plusieurs centaines de kilomètres. Si Périm devait effectivement tomber aux mains d’Ansarallah, la distance physique séparant les positions houthies du territoire djiboutien se mesurerait en quelques dizaines de kilomètres seulement.

De plus, le risque pour Djibouti n’est pas uniquement constitué par les bases étrangères. Ports commerciaux, aéroport, terminaux logistiques, installations énergétiques, réseaux de télécommunications et câbles sous-marins sont concentrés dans un espace géographique restreint. Dans un conflit majeur, la distinction entre une installation militaire et des infrastructures civiles peut devenir ténue.
Même si les Houthis affirment que seuls les navires saoudiens sont visés et que Bab el-Mandeb reste ouvert à la navigation, les conséquences pourraient être économiques avant d’être militaires. La seule perception d’un risque accru dans le détroit peut suffire à provoquer une hausse des primes d’assurance, de nouveaux changements de routes maritimes, des coûts de fret supplémentaires et une pression accrue sur les chaînes logistiques. Pour une économie djiboutienne largement organisée autour des ports, du transit et des services associés, la sécurité de la mer Rouge n’est donc pas une question extérieure : elle touche directement au modèle économique national.

Bahreïn, l’avertissement à ne pas oublier
L’expérience récente de Bahreïn permet de mesurer ce que cette vulnérabilité peut signifier concrètement. Naval Support Activity Bahrain, quartier général de la Ve Flotte américaine, constituait depuis des décennies l’un des points d’appui les plus importants de l’US Navy au Moyen-Orient. Or le secrétaire américain à la Navy, Hung Cao, vient de reconnaître publiquement l’ampleur des dégâts infligés aux installations américaines par les attaques iraniennes [2]. Selon les propos rapportés par Anadolu Agency, Hung Cao a résumé les dégâts en ces termes : “Ils ont foutu Bahreïn en pièces [3].” Le responsable américain a surtout reconnu une conséquence opérationnelle particulièrement révélatrice : les dégâts avaient laissé le groupe du porte-avions USS Abraham Lincoln sans endroit où accoster dans la région. L’amiral Daryl Caudle a déjà indiqué que l’US Navy ne retournerait pas à Naval Support Activity Bahrain « de sitôt ». Interrogé sur l’avenir du dispositif, Hung Cao a précisé qu’une force opérationnelle examinait désormais la question.
Ce précédent mérite l’attention de Djibouti. Bahreïn disposait de moyens de défense, accueillait une importante présence militaire américaine et constituait depuis des décennies un élément central de l’architecture militaire des États-Unis dans le Golfe. Cela n’a pas empêché une confrontation régionale de remettre brutalement en question la disponibilité de son principal point d’appui naval. La leçon n’est évidemment pas que Djibouti connaîtra nécessairement le même sort. Les situations politiques, militaires et géographiques sont différentes. Mais Bahreïn montre qu’une base ne conserve sa valeur stratégique que tant que les infrastructures qui la font fonctionner restent utilisables : quais, pistes, dépôts, réseaux électriques, communications, approvisionnement, maintenance et accès sécurisé.
Pour Djibouti, la problématique est même plus large. Le territoire est beaucoup plus réduit et plusieurs installations militaires étrangères y cohabitent avec des infrastructures civiles indispensables à l’économie nationale. Dans l’hypothèse extrême d’une confrontation impliquant directement les puissances présentes dans le pays, les destructions pourraient donc difficilement être limitées aux seules emprises militaires. C’est probablement ici que la diplomatie djiboutienne devra continuer à jouer le plus finement. La présence simultanée de plusieurs puissances lui confère une capacité de négociation exceptionnelle, mais elle lui impose également de ne pas laisser leurs rivalités transformer son territoire en prolongement de leurs champs de bataille. La résilience des ports, des réseaux énergétiques et numériques, la capacité à maintenir les infrastructures essentielles en cas de crise et la préservation d’une marge de manœuvre diplomatique deviennent dès lors des questions de sécurité nationale.

La crise actuelle pose aussi une question plus large. Si l’Iran conserve la capacité de perturber fortement la navigation dans le détroit d’Ormuz tandis que les houthis renforcent leur emprise militaire autour de Bab el-Mandeb, ce sont les deux grandes portes maritimes de la péninsule Arabique qui se retrouvent simultanément sous pression. Pour les États riverains de la mer Rouge et du Golfe, l’enjeu pourrait alors être de ne plus seulement dépendre des architectures de sécurité conçues par les puissances extérieures, mais de développer davantage leurs propres mécanismes de dialogue, de désescalade et de sécurité collective.
La réunion du Conseil de sécurité du 10 septembre témoigne de cette inquiétude [4]. L’envoyé spécial des Nations unies pour le Yémen, Hans Grundberg, considère désormais comme réel le risque d’un retour à un conflit généralisé ; l’Arabie saoudite s’alarme des conséquences pour la navigation et le commerce mondial, tandis que le gouvernement yéménite reconnu internationalement redoute un resserrement de l’étau houthi sur Bab el-Mandeb. Les appels à la désescalade et à une reprise du processus politique sous l’égide de l’ONU sont importants, mais ils paraissent, à court terme, peu susceptibles de modifier à eux seuls le rapport de forces créé sur le terrain par l’avancée d’Ansarallah.
Une autre séquence diplomatique mérite donc d’être suivie : le sommet des BRICS des 12 et 13 septembre à New Delhi. L’Iran y retrouvera notamment la Chine, la Russie, l’Inde, l’Égypte, l’Arabie saoudite [5] et les Émirats arabes unis, tandis que le secrétaire général des Nations unies doit également y participer. Les divergences sont importantes et il serait excessif d’attendre de cette rencontre une solution immédiate. Mais la présence autour d’une même table d’acteurs disposant de liens avec les différentes parties pourrait ouvrir un espace de discussion plus large sur la guerre, l’énergie et la sécurité des grandes routes maritimes. Le défi même du sommet sera de trouver une position sur la crise proche-orientale acceptable à la fois pour l’Iran, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

Djibouti est directement concerné par cette recomposition. Après avoir appris à valoriser sa position stratégique, le pays doit désormais aussi apprendre à se protéger des risques qu’elle engendre et conserver suffisamment d’autonomie pour dialoguer avec des acteurs dont les intérêts sont parfois opposés. Bahreïn a montré qu’un point d’appui militaire réputé indispensable pouvait être brutalement fragilisé ; Al-Mukha est tombée et les Houthis ont désormais atteint Périm, au cœur de Bab el-Mandeb. Dans une région où drones et missiles ont bouleversé les distances, la centralité stratégique de Djibouti est devenue à la fois un levier de puissance et un facteur d’exposition. Pour Djibouti, l’enjeu est désormais de peser sur les nouveaux équilibres régionaux sans les subir, tout en préservant une position qui ne permette à aucun acteur de l’assimiler à un camp ou à une logique de confrontation.

Mahdi A.


[1] Mohammed Ghobari, « Yemen’s Houthis reach strategic island at mouth of vital shipping lane », Reuters, 11 septembre 2026.

[3] « Blew the hell out of Bahrain ».

[4] « Le Yémen replonge dans la guerre », ONU, 10 septembre 2026.

[5] Listée parmi les participants

 
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