Un aéronef militaire américain a été impliqué dans un incident à proximité de l’aérodrome de Chabelley, selon l’ambassade des États-Unis à Djibouti. Quelques heures auparavant, la représentation diplomatique avait signalé un « aéronef en détresse dans l’espace aérien djiboutien ». Une vidéo présentée comme montrant le crash de l’appareil circule depuis sur les réseaux sociaux, sans avoir encore été authentifiée officiellement. L’événement rappelle une longue série d’accidents impliquant l’aviation militaire américaine à Djibouti. C’est d’ailleurs précisément à la suite de plusieurs crashs de drones autour de l’aéroport d’Ambouli que leurs opérations avaient été déplacées vers Chabelley en 2013.
Que s’est-il passé dans le ciel djiboutien à proximité de Chabelley ?
Les autorités américaines restent pour l’heure très discrètes sur les circonstances de l’incident. Dans une première communication diffusée sur son compte X, l’ambassade des États-Unis annonçait suivre « la situation d’un aéronef en détresse dans l’espace aérien djiboutien » et demandait au public d’éviter la zone autour de la base aérienne de Chabelley jusqu’à nouvel ordre [1].
Quelques heures plus tard [2], elle précisait avoir connaissance d’un « incident impliquant un aéronef militaire américain à proximité de l’aérodrome de Chabelley ». Selon les premières informations, aucune victime et aucun dégât matériel n’auraient été enregistrés. Une enquête est en cours et le personnel américain affirme travailler en étroite coordination avec les autorités djiboutiennes.
Entre-temps, une vidéo présentée comme montrant le crash de l’appareil a commencé à circuler sur les réseaux sociaux. Les images auraient été prises à proximité de l’emprise américaine de Chabelley. À ce stade cependant, ni l’ambassade des États-Unis ni AFRICOM n’ont publiquement authentifié cette vidéo [3], confirmé le modèle d’aéronef concerné ou précisé les circonstances exactes de l’incident. Human Village n’est pas davantage en mesure d’en certifier de manière indépendante la date et la localisation exacte.
L’événement n’est toutefois pas sans précédent. L’histoire de la présence militaire américaine à Djibouti est jalonnée de plusieurs accidents aériens parfois particulièrement meurtriers.
En février 2006, deux hélicoptères américains CH-53 Sea Stallion s’écrasaient dans le golfe d’Aden, au large de Djibouti, alors qu’ils effectuaient une mission d’entraînement au dessus de la forêt de palétuviers de Godoria. Dix militaires américains — huit Marines et deux membres de l’Air Force — avaient perdu la vie. Deux autres membres d’équipage avaient survécu [4].
Six ans plus tard, le 18 février 2012, un U-28A de l’US Air Force s’écrasait près de Camp Lemonnier alors qu’il revenait d’une mission. Ses quatre membres d’équipage avaient été tués [5]. L’US Air Force avait par la suite confirmé qu’il s’agissait d’un appareil des forces spéciales engagé dans une mission de soutien à l’opération Enduring Freedom.
Cette période correspond également à la montée en puissance des opérations de drones américains depuis Djibouti, notamment à destination de la Somalie et du Yémen. Et c’est précisément la fréquence de leurs accidents qui allait finir par poser un sérieux problème aux autorités djiboutiennes. À l’époque, les drones Predator et Reaper opéraient depuis Camp Lemonnier en utilisant les pistes de l’aéroport international. Avions de ligne, appareils militaires américains, français, japonais et djiboutiens, hélicoptères, avions de transport et drones devaient ainsi partager un espace aérien particulièrement congestionné, au contact immédiat de quartiers densément peuplés.
Entre janvier 2011 et 2013, au moins cinq drones américains basés à Camp Lemonnier s’étaient écrasés, selon des documents de l’US Air Force consultés à l’époque par le Washington Post [6]. L’un d’eux avait terminé sa course à proximité d’un quartier résidentiel de Djibouti-ville. D’autres incidents et atterrissages d’urgence avaient encore renforcé les inquiétudes sur le risque qu’un appareil sans pilote ne finisse par provoquer une catastrophe, notamment en entrant en collision avec un avion civil.
Le problème n’était donc pas seulement militaire. Il concernait directement la sécurité de l’aviation civile et celle des habitants de la capitale.
Les autorités djiboutiennes avaient fini par demander aux Américains de sortir leurs drones de l’environnement particulièrement encombré d’Ambouli. En septembre 2013, les derniers appareils sans pilote américains quittèrent le Camp Lemonnier pour être redéployés à Chabelley [7], sur une piste située à l’écart de la capitale. Le Pentagone avait alors sollicité en urgence auprès du Congrès quelque 13 millions de dollars afin d’aménager les installations minimales nécessaires au fonctionnement du nouveau site [8]. Autrement dit, Chabelley n’a pas été choisi par hasard. Le déplacement des drones répondait précisément à une préoccupation de sécurité : éloigner ces aéronefs d’un aéroport civil déjà saturé et réduire les conséquences potentielles d’un nouvel accident sur les populations et le trafic commercial.
Le site a ensuite pris une importance durable dans le dispositif aérien américain à Djibouti. Des années plus tard, AFRICOM documentait encore des activités liées aux aéronefs sans pilote à Chabelley, notamment des formations à l’utilisation de drones de reconnaissance RQ-11 Raven.
L’histoire devait pourtant rappeler, en avril 2018, que les risques ne concernaient pas uniquement les drones. Le 3 avril 2018, vers 16 heures, un AV-8B Harrier du corps des Marines américains s’écrasait au décollage de l’aéroport international d’Ambouli. Son pilote avait réussi à s’éjecter avant l’impact. L’armée américaine avait alors annoncé qu’il se trouvait dans un état stable et qu’aucune personne au sol n’avait été blessée.
Quelques heures seulement après le crash du Harrier, un hélicoptère lourd CH-53E Super Stallion était à son tour accidenté lors d’un atterrissage à proximité de la plage d’Arta. L’équipage s’en était sorti sans blessure grave, mais l’enchaînement des deux incidents au cours de la même journée avait suscité une vive réaction des autorités djiboutiennes [9].
Comme Human Village le rapportait alors [10].
La décision pouvait difficilement être considérée comme excessive, l’aéroport d’Ambouli est implanté au cœur d’une zone urbaine densément peuplée. La concentration d’activités civiles et militaires sur une même plateforme avait déjà suscité, bien avant les incidents de 2018, de fortes préoccupations sécuritaires. Une enquête du Washington Post avait ainsi décrit un environnement dans lequel avions civils, chasseurs, appareils de transport et drones partageaient les mêmes installations, l’armée américaine représentant alors plus de la moitié des mouvements enregistrés sur l’aéroport [11].
C’est précisément cette histoire qui donne une résonance particulière à l’incident survenu aujourd’hui à Chabelley.
Le déplacement des drones vers cette emprise a été pensé il y a treize ans comme une réponse aux dangers que faisait peser leur activité à proximité immédiate de la capitale et de l’aéroport international [12]. La localisation plus isolée de Chabelley réduit naturellement les risques pour les populations civiles en cas d’accident. Si la vidéo actuellement diffusée sur les réseaux sociaux montre effectivement l’aéronef concerné par le communiqué de l’ambassade, l’absence de victime annoncée par les autorités américaines illustrerait aussi l’intérêt d’avoir éloigné certaines opérations aériennes militaires des secteurs les plus urbanisés.
Il serait cependant prématuré d’aller plus loin. On ignore encore le type d’appareil impliqué, sa mission, les causes de sa détresse et la nature exacte des dommages qu’il aurait subis. Le terme même de « crash », malgré les images circulant sur les réseaux sociaux, n’a pas encore été officiellement utilisé par l’ambassade américaine. L’enquête devra apporter des réponses.
Cette nouvelle alerte rappelle une réalité plus ancienne : Chabelley est devenu une pièce importante du dispositif militaire américain à Djibouti précisément parce que les accidents du passé avaient démontré les limites et les dangers d’une concentration excessive des opérations militaires sur l’aéroport international d’Ambouli.
En 2013, les crashs à répétition des Predator avaient provoqué le départ des drones vers Chabelley [13]. Treize ans après le déménagement des drones, ce nouvel incident pose donc à nouveau la question de la sécurité des opérations aériennes militaires américaines sur le territoire djiboutien.
Pour l’heure, une seule information est rassurante : selon l’ambassade des États-Unis aucune victime n’est à déplorer.
Mahdi A.
[4] « 10 Die in Crash of U.S. Helicopter Off Djibouti », New York Times, 19 février 2006.
[5] « US special forces killed in Djibouti plane crash », The Telegraph, 20 février 2012.
[6] « Chaos in tower, danger in skies at base in Africa », Washington Post, 30 avril 2015.
[7] « The stealth expansion of a secret U.S drone base in Africa », The Intercept, 21 octobre 2015.
[8] « Chaos in tower, danger in skies at base in Africa », Washington Post, 30 avril 2015.
[9] « Djibouti : L’exercice américain Alligator Dagged annulé après deux accidents aériens », Opex360.com, 6 avril 2018.
[10] Voir « Série noire pour les forces américaines à Djibouti » et « Le gouvernement cloue les avions militaires américains au sol », Human Village n° 32, avril 2018.], Djibouti avait demandé l’interruption des opérations aériennes militaires américaines sur son territoire. L’exercice Alligator Dagger, alors en cours, avait été suspendu[[« US military grounds aircraft in Djibouti after multiple accidents », CNN, 5 avril 2018.
[11] « Chaos in tower, danger in skies at base in Africa », Washington Post, 30 avril 2015.
[12] « A Djibouti, les drones américains forcés de déménager », RFI, octobre 2013.
[13] « US marine corps aircraft incident », CNN, 3 avril 2018.