Il y a quelques semaines, dans un entretien accordé à Human Village le ministre de l’Économie et des Finances Ilyas Moussa Dawaleh invitait Djibouti à changer de méthode [1]. Capital Ethiopia rend compte d’une analyse de l’Investment Bank of Africa (IBA) qui fait des recommandations proches de celles du ministre : maîtrise de la dette, réforme des entreprises publiques, élargissement de l’assiette fiscale, réduction des exonérations et baisse du coût de l’énergie [2]. Mais elle ajoute une exigence majeure : les futurs investissements devront démontrer plus clairement leur rentabilité et ne pas reproduire les pressions financières générées par la précédente vague de grands projets.
Les deux analyses diffèrent surtout à propos du bilan des investissements passés et du degré de prudence exigé pour ceux de demain. L’IBA considère que les investissements massifs réalisés ces dernières années ont renforcé le positionnement stratégique de Djibouti, mais aussi accru son exposition financière et réduit la marge de manœuvre budgétaire de l’État. Elle pose une question essentielle : les prochains projets pourront-ils produire des revenus suffisants pour ne pas engendrer une nouvelle accumulation de dette ?
Le ministre ne nie pas cette réalité. Il reconnaît qu’environ la moitié du portefeuille de la dette est aujourd’hui portée par la Chine, principalement avec le financement des ports, du chemin de fer et du projet d’adduction d’eau. Mais il défend la logique stratégique de ces investissements, conçus non pour le seul marché djiboutien, mais pour positionner le pays comme une plateforme maritime et logistique régionale, notamment au service de l’Éthiopie. Le ministre insiste sur le caractère productif et stratégique des infrastructures existantes. C’est la principale nuance entre les deux lectures.
L’IBA pose une exigence forte : Djibouti doit désormais passer d’une logique d’accumulation des infrastructures à une logique de rendement des infrastructures.
Une convergence importante, mais quelle mise en œuvre
Concernant les entreprises publiques, la convergence est nette. Ilyas Moussa Dawaleh reconnait que leur réforme a pris plus de temps que prévu. Il estime qu’elles doivent améliorer leurs performances, payer les impôts et verser davantage de dividendes à l’État. L’IBA recommande pour sa part une politiques contraignante de dividendes, une meilleure transparence financière, un plafonnement de leur endettement et la restructuration des entités les plus fragiles.
En matière fiscale, l’IBA préconise d’élargir la base des recettes intérieures, de rationaliser les exonérations et d’améliorer la collecte de la TVA. Le ministre défend exactement cette orientation et précise que les exonérations fiscales représentent environ 11 à 12 % du PIB, soit pratiquement l’équivalent de la recette fiscale nationale. Lorsque l’État renonce à des recettes d’une telle ampleur, la réforme des exonérations ne relève plus d’un simple ajustement technique mais est un enjeu central de finances publiques.
Sur l’énergie également, les diagnostics se rejoignent. Pour Ilyas Moussa Dawaleh, le coût et la qualité de l’électricité constituent « le principal obstacle à l’industrialisation ». L’IBA recommande de son côté de développer davantage les producteurs indépendants d’énergie renouvelable, de réduire les pertes du système et d’améliorer la discipline de paiement des institutions publiques.
L’analyse extérieure ne contredit donc pas la transformation structurelle défendue par le ministre. Elle rappelle simplement qu’elle ne pourra se réaliser sans une énergie compétitive, des finances publiques plus solides et des entreprises publiques mieux gérées.
Il ne s’agit plus maintenant de poser un diagnostic, mais de réaliser des réformes évoquées depuis des années.
Un point de vigilance : les investissements à venir
Le véritable point de vigilance concerne les investissements futurs. L’IBA met Djibouti en garde contre des projets d’infrastructure dont les rendements économiques et financiers ne seraient pas clairement établis. Elle recommande davantage de partenariats public-privé, de financements mixtes et de mécanismes permettant de mieux partager les risques.Pour elle, le défi auquel doit répondre Djibouti n’est plus seulement d’attirer des capitaux, mais d’éviter que les nouveaux investissements reproduisent les pressions d’endettement générées par la précédente phase d’expansion des infrastructures.
Cette mise en garde ne signifie pas que les ports, le chemin de fer ou les autres grands équipements seraient inutiles. Elle signifie qu’une infrastructure peut être stratégiquement pertinente sans être automatiquement soutenable financièrement.
Le chemin de fer Djibouti–Éthiopie illustre parfaitement cette différence d’appréciation. Le ministre reconnaît que sa rentabilité financière prendra davantage de temps, mais estime que sa rentabilité économique et stratégique existe déjà. L’IBA n’invalide pas cette lecture, mais impose pour l’avenir un critère plus strict : la valeur stratégique d’un projet ne peut plus suffire à elle seule à justifier son financement.
Cette prudence rejoint d’ailleurs celle du FMI, qui reconnaît les progrès réalisés grâce aux investissements de la dernière décennie tout en appelant Djibouti à poursuivre son assainissement budgétaire, renforcer les entreprises publiques, accroître les recettes et mieux maîtriser l’endettement.
Après avoir construit des ports, un chemin de fer, des équipements logistiques et de grandes infrastructures publiques, il faut désormais maximiser leur utilisation, améliorer la performance des entités qui les gèrent et s’assurer que les prochains investissements créent suffisamment de valeur pour ne pas fragiliser les finances publiques.
C’est finalement là que se rejoignent les deux discours. Dans son entretien à Human Village, Ilyas Moussa Dawaleh reconnait que la croissance passée, fortement capitalisée, avait insuffisamment créé d’emplois et n’avait pas produits assez de bénéfices dans l’économie réelle. La prochaine transformation de Djibouti ne pourra donc plus être jugée uniquement au nombre de grands projets réalisés ou aux milliards de dollars mobilisés. Elle devra l’être à leur rentabilité, aux recettes que produisent les investissements, aux emplois qu’ils créent et à leur impact réel sur les conditions de vie.
Après la décennie de construction, Djibouti entre peut-être dans une phase plus exigeante : celle où ses infrastructures devront faire la preuve de leur utilité pour ses habitants.
Mahdi A.
[1] Ilyas Moussa Dawaleh, « Les dix prochaines années seront celles de la transformation structurelle », Human Village, juillet 2026.
[2] Muluken Yewondwossen, « Djibouti urged to tighten debt controls », Capital Ethiopia, 8 aout 2026.