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« Chambre interdite » et « Wan Joogna »

par Mahdi A., juin 2026 (Human Village 57).
 
Hawa Mohamed Kamil

À Djibouti, le cinéma se fraie un chemin pour sortir au grand jour : une salle pleine, des voix engagées qui émergent, des images modestes mais urgentes. Le mardi 23 juin 2026, à l’Institut français de Djibouti, l’un de ces moments rares s’est produit : sept jeunes du collectif T Arti.e sont passés de la formation à l’écran, du travail en atelier à la rencontre avec le public.
Ce soir-là, deux films étaient projetés : Chambre interdite, un court-métrage de fiction, et Wan Joogna, un documentaire. Deux formes, deux registres, deux manières de regarder Djibouti. Mais une même ambition : raconter ce qui se joue dans les familles, dans les quartiers, dans les silences et dans les blessures d’une société que le cinéma local commence à filmer avec davantage d’audace.

La soirée s’est ouverte avec une intervention de Laurence Amigues, directrice de l’Institut français de Djibouti et conseillère culturelle de l’ambassade de France. Devant les membres du collectif, leur famille, leurs proches et les amis de l’Institut français, elle a exprimé son « immense plaisir » d’accueillir cette projection, avant de replacer l’événement dans une perspective plus large : celle d’une « aventure humaine, artistique et professionnelle ». Car ces deux films ne sont pas seulement des objets audiovisuels. Ils sont le résultat d’un parcours de formation, d’un apprentissage collectif de plusieurs mois de travail, d’erreurs, de reprises, de fatigue, d’essais et d’obstination. Ils ont été réalisés dans le cadre du Fonds Équipe France-Création du Service de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France et l’Institut français.
Ce dispositif vise à soutenir la jeunesse, à renforcer les compétences dans les industries culturelles et créatives, et à accompagner l’émergence de nouveaux talents. À Djibouti, où le secteur audiovisuel est encore fragile, cette ambition prend un sens particulier. Il ne s’agit pas seulement de former des techniciens ou de financer des films mais de créer les conditions pour que des Djiboutiens puissent raconter eux-mêmes leur pays.

Laurence Amigues l’a rappelé : les films présentés sont « bien plus que de simples réalisations audiovisuelles ». Ils témoignent de « la richesse des talents présents à Djibouti » et de leur capacité à porter « un regard original sur leur société ». Ce mot, regard, est sans doute le plus juste. Les jeunes de T Arti.e n’ont pas seulement appris à tenir une caméra, à enregistrer un son ou à monter une séquence. Ils ont appris à regarder autrement. Les sept membres du collectif ont suivi des parcours différents. Certains avaient déjà approché le cinéma, d’autres découvraient entièrement cet univers. Tous se sont retrouvés autour d’une même envie : apprendre à créer des images et à raconter des histoires. Ils ont traversé les étapes de fabrication d’un film : écriture, scénario, tournage, cadrage, lumière, prise de son, montage, traduction, postproduction.
Très vite, ils ont compris que le cinéma ne nécessite pas uniquement de l’inspiration. Il demande de la méthode, de l’endurance et une discipline collective. Dans leurs prises de parole, les jeunes ont raconté des journées qui se prolongent parfois jusqu’à 21 heures, des équipes réparties entre montage, son et étalonnage, des corrections répétées, des choix à refaire, une fatigue réelle, mais aussi le plaisir de construire ensemble.

Chambre interdite, le premier film, s’attache à la figure du père. Ce court-métrage explore l’amour paternel, non dans ses grandes déclarations, mais dans ses sacrifices silencieux. Les jeunes réalisateurs ont voulu montrer jusqu’où un père peut aller pour protéger son enfant, nourrir sa famille, préserver l’avenir de sa fille. Ils rendent hommage à ces hommes qui donnent souvent plus qu’ils n’ont, sans toujours recevoir de reconnaissance. Ce thème est intéressant car dans les récits familiaux, la mère occupe souvent le centre de l’émotion. Ici, le collectif déplace le regard vers le père, non pour opposer les rôles mais pour montrer une autre forme de dévouement. Un amour plus discret, parfois rude, parfois maladroit, mais essentiel.
Le tournage de Chambre interdite a aussi été une école du réel. Les jeunes ont découvert les contraintes concrètes d’un plateau : recommencer une prise, attendre un silence, ajuster une lumière, changer un décor, corriger un son. Tourner dans des quartiers vivants a constitué un défi à part entière. Les bruits de rue, les voix des passants, les klaxons, les imprévus du quotidien venaient régulièrement perturber les scènes. Lors de l’échange avec le public, les anecdotes ont fait sourire la salle. Une scène pouvait sembler parfaite à l’image, mais devenir inutilisable à cause d’un bruit parasite. Le responsable du son interrompait alors la prise, au grand désespoir de celui qui tenait la caméra ou des acteurs déjà fatigués. Ce détail résume tout : au cinéma, rien n’est secondaire. Une image réussie ne suffit pas si le son ne suit pas.

Le second film, Wan Joogna, porte une tout autre intensité. Son titre signifie : « Nous sommes là ». Il annonce le geste du documentaire : il ne s’agit pas seulement de filmer des femmes, mais de faire entendre des présences. Dire qu’elles existent. Qu’elles parlent. Qu’elles souffrent parfois. Qu’elles résistent souvent. Et qu’elles entendent désormais occuper la place qui leur revient. Le film donne la parole à des femmes djiboutiennes, à visage découvert, dans une démarche rare par sa frontalité. Il aborde les violences, les humiliations, les rapports de domination, les mutilations génitales, les silences familiaux, les abus de pouvoir, la précarité, mais aussi la dignité et la volonté de reprendre la main sur son destin. Les témoignages sont difficiles à écouter parce qu’ils ne cherchent pas à édulcorer le réel. L’un des mérites du documentaire est précisément là : il ne détourne pas le regard. Il ouvre un espace public à des douleurs longtemps confinées dans l’intime, dans la cour des maisons, dans les murmures du voisinage ou dans le silence des familles. À Djibouti, il est rare de voir de tels faits sociaux exposés ainsi, sans fard, sans distance confortable, sans volonté de lisser l’image du pays.

Nafissa Mahamoud Mouhoumed

Ce travail n’aurait pas été possible sans celles et ceux qui ont permis la rencontre. Parmi eux, le rôle de Nafissa Mahamoud Mouhoumed apparaît central. Présidente de l’association Rasmy et figure communautaire engagée, elle milite depuis de nombreuses années pour améliorer les conditions de vie des femmes et des filles. Lors de la soirée, son implication a été soulignée à plusieurs reprises. C’est notamment grâce à elle qu’un lien a été établi avec les femmes qui témoignent. Ce rôle de passeuse est décisif : il ne suffit pas d’arriver avec une caméra pour recueillir une parole intime. Il faut connaître les quartiers, comprendre les douleurs, approcher sans brusquer, écouter sans juger, rassurer sans orienter. Nafissa a occupé une place délicate entre les jeunes cinéastes et les femmes filmées. Elle a ouvert des portes, facilité la confiance, accompagné des récits lourds à porter, et permis que ces paroles soient recueillies avec respect. Son engagement est aussi lié à son propre parcours. Excisée à l’âge de 6 ans, Nafissa connaît dans sa chair les conséquences des mutilations génitales féminines. Cette expérience a nourri son combat public. En 2007, elle fonde Rasmy, devenue peu à peu un lieu d’écoute, d’orientation et de refuge pour de nombreuses femmes. Son action s’inscrit également dans la dynamique du réseau Elle&Elles, soutenu par l’UNFPA, autour de la lutte contre les MGF, la santé sexuelle et reproductive et l’égalité de genre.
À travers Rasmy, Nafissa agit au quotidien, au cœur de la communauté. Des mères sont informées sur les conséquences des MGF, des victimes de violences trouvent un lieu où parler, se mettre à l’abri, recevoir des vêtements, être orientées. Pour beaucoup, l’association représente ce premier espace où l’on peut venir sans rendez-vous, parfois à toute heure, avec la certitude d’être écoutée.

Un autre témoignage marque profondément le documentaire : celui d’une femme ayant subi quarante jours après sa naissance la forme la plus sévère de mutilation génitale, l’infibulation. Son récit rappelle que les MGF ne causent pas seulement des blessures symbolique, leurs séquelles physiques se manifestent durant toute la vie. À la douleur du corps s’ajoute une souffrance psychologique profonde, longtemps silencieuse.
Cette femme raconte comment ce qui fut d’abord un fardeau est devenu une force. Sa parole ne cherche pas seulement à dire ce qu’elle a subi. Elle porte aussi l’espoir que d’autres filles soient protégées. Elle parle pour celles qui n’osent pas encore le faire, pour celles qui ont survécu, pour celles qui n’ont pas encore trouvé les mots. Sa phrase résonne comme un manifeste : « Ma souffrance est devenue ma force. »
D’autres récits viennent encore durcir le réel. Une femme raconte sa peur dans l’espace public lorsqu’elle rentrait chez elle après avoir passé du temps avec un ami italien. Elle affirme qu’un policier lui a volé les 5 000 francs qu’elle portait sur elle. La scène ouvre une question lourde : celle de la vulnérabilité des femmes dans la rue, mais aussi celle des abus commis par ceux qui devraient les protéger.
Un autre portrait, plus long, raconte la bascule d’un mariage. Au début, le mari est attentionné, présent, rassurant. Puis, lorsque sa femme est enceinte de sept mois, il commence à sortir la nuit et à rentrer très tard. Elle évoque une haleine étrange, son absence de souvenirs le lendemain, cette impression d’avoir à s’occuper d’un enfant qu’il fallait parfois aider à rejoindre le lit. Lorsqu’elle cherche à le ramener à son comportement habituel, la violence s’installe. Il la bat malgré sa grossesse. Les coups deviennent fréquents. La honte aussi. Elle en arrive à le supplier de la frapper dans la chambre plutôt que devant le domicile ou dans la cour, pour que les voisins ne voient pas ce qu’elle considère alors comme une humiliation. Aujourd’hui divorcée, élevant seule ses enfants, elle regrette de ne pas avoir été alertée plus tôt sur les ravages de l’alcool excessif, et de ne pas avoir eu plus tôt le courage de prendre son destin en main.
Ces récits ne sont pas présentés comme des cas isolés destinés à provoquer l’émotion. Ils composent une réalité plus large. Ils parlent de sécurité, de honte, de dépendance, de violence conjugale, de maternité, de pauvreté et de courage. Ils disent comment il est difficile, pour beaucoup de femmes, de nommer la violence au moment où elle se produit, puis de s’en extraire.

Les spectateurs ont été marqués par ces projections. Plusieurs ont dit leur émotion. Certains ont interrogé les jeunes sur leurs méthodes : comment ces femmes avaient-elles accepté de parler ? Comment avaient-elles trouvé la force de se livrer ainsi ? Comment l’équipe avait-elle reçu ces confidences avant même que le public ne les découvre à l’écran ? La réponse du collectif a tenu en un mot : la confiance.
Wan Joogna frappe aussi par les lieux qu’il montre. Le film traverse les rues de Djibouti, notamment le quartier 7, le quartier 7 bis ou encore Balbala, avec une franchise visuelle rarement assumée. Rien, ou presque, n’est occulté : les logements en tôle, l’absence de trottoirs, les routes non goudronnées, les problèmes d’assainissement, les difficultés liées au ramassage des ordures, les espaces délaissés, les conditions de vie difficiles, mais aussi les visages, les mouvements, les présences et les attentes d’une population trop souvent maintenue hors champ.
Le documentaire ne transforme pas la ville en carte postale. Il ne cherche pas à gommer les aspérités. Il montre les quartiers populaires comme des espaces de vie, de lutte, de fragilité et de résistance. Les violences racontées ne flottent pas dans l’abstraction : elles prennent place dans des rues, des cours, des logements, des trajets quotidiens.
C’est ce qui donne au film sa force. Wan Joogna ne filme pas seulement des blessures. Il filme des femmes qui, à partir de ces blessures, construisent des espaces de protection, de transmission et de combat. Il montre que la parole peut devenir autre chose qu’un témoignage : un outil de réparation, de prévention et de transformation sociale.

La séance de questions-réponses a confirmé l’impact des deux œuvres. Plusieurs spectateurs ont salué la sincérité du documentaire et le courage des jeunes réalisateurs. Une spectatrice a souligné qu’ils n’avaient pas choisi la facilité. C’est vrai. Pour une première expérience, les jeunes de T Arti.e ont abordé des sujets lourds : le sacrifice paternel, les violences faites aux femmes, les MGF, la honte sociale, la famille, la précarité, la dignité.
Laurence Amigues a salué cette progression, félicitant les membres du collectif pour leur curiosité, leur créativité et leur volonté de progresser. Les œuvres présentées témoignent, selon elle, de leur capacité à raconter des histoires ancrées dans la réalité djiboutienne, avec « sensibilité, authenticité et talent ».
La soirée a également permis de replacer T Arti.e dans une dynamique plus large. Le Fonds Équipe France-Création a accompagné, au cours des deux dernières années, plusieurs acteurs culturels djiboutiens. Laurence Amigues a cité la cinéaste Lula Ali Ismaïl, qui vient d’achever le tournage à Djibouti d’un long-métrage, Ayam, qui va maintenant être monté. Elle a aussi évoqué les émissions Du côté de chez nous, de Badria Houssein, des projets de podcasts autour du théâtre, des initiatives portées avec Djibisport ou l’ouverture du Café Vision. La production attendue de La Cage, portée par Fardoussa Moussa Egueh, risque d’être retardée par sa récente nomination comme ministre de la Jeunesse et de la Culture. Laurence Amigues a indiqué, avec un sourire, que le film prendrait « un peu de retard […] pour la bonne cause ».

Les jeunes ont exprimé leur gratitude envers l’ambassade de France à Djibouti, l’Institut français, les équipes pédagogiques, les associations partenaires et toutes les personnes ayant contribué au projet. Ils ont particulièrement remercié Laurence Amigues, ainsi que Victor Bernard, directeur délégué de l’Institut français de Djibouti.
L’expérience ne devrait pas s’arrêter là. Les membres de T Arti.e ont évoqué leur envie de poursuivre avec de nouveaux projets, notamment des documentaires et un court-métrage. Cette projection n’était donc pas un point final, mais une première étape. Elle a donné au collectif une visibilité, une confiance, et peut-être surtout une légitimité pour continuer.

Dans le paysage audiovisuel djiboutien, le signal est important. Une génération arrive, encore en apprentissage mais déjà consciente de la force de l’image. Elle sait que le cinéma peut divertir, mais aussi questionner, transmettre, réparer parfois, ou du moins ouvrir un espace de parole. Elle sait aussi que raconter son pays demande de la patience, de la technique, de l’humilité et du courage.
Au-delà de l’événement culturel, cette soirée révèle aussi une dimension plus stratégique. À l’heure où la France cherche à renforcer un lien plus direct avec les habitants, au-delà des seuls cadres institutionnels, le Fonds Équipe France-Création apparaît comme un outil particulièrement efficace. En misant sur la jeunesse, la formation, la culture et la production d’images locales, il ne se contente pas de financer des projets, il crée des relations, accompagne des trajectoires, suscite de la confiance et contribue à faire émerger des récits portés par les Djiboutiens eux-mêmes.
Sous cet angle, la France paraît renforcer à Djibouti un relais d’influence significatif. Si une visée stratégique ne peut être totalement écartée, cette présence semble aussi se construire patiemment, par la transmission, l’écoute et l’accompagnement. En donnant à de jeunes créateurs les moyens de raconter leur société, la coopération culturelle française gagne en profondeur ce qu’elle cherche souvent à renforcer : une présence visible, utile et incarnée auprès de la population.
Et c’est peut-être là le plus important. Dans une salle de projection de l’Institut français, entourés de leurs familles, de leurs formateurs, de leurs partenaires et du public, sept jeunes créateurs ont montré que le cinéma djiboutien ne se construit pas seulement avec des moyens techniques. Il se construit avec des regards. Des voix. Des histoires. Et cette volonté, simple mais puissante, de dire enfin : Wan Joogna, nous sommes là.

 Mahdi A. 
Photos ©UNFPA Djibouti

 
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