La Société de gestion de l’importation du khat (SOGIK) a réuni l’assemblée générale annuelle des actionnaires le mercredi 17 juin à l’hôtel Sheraton de Djibouti. Une rencontre placée sous le signe de la performance, de la résilience et des perspectives d’avenir. Les actionnaires ont salué des résultats supérieurs aux attentes, portés notamment par la création d’une filiale en Éthiopie et une stratégie d’adaptation aux nouvelles règles du marché du khat.
L’événement a mobilisé un important dispositif de sécurité, avec trois niveaux de contrôle des participants. Seuls les détenteurs de l’un des 144 badges délivrés préalablement – soit une invitation par actionnaire – ont été autorisés à accéder à la salle de réunion. Une précaution qui témoigne de l’importance accordée à la sérénité des débats : à la SOGIK, les discussions entre actionnaires se tiennent à huis clos et dans un cadre soigneusement encadré.
Devant les actionnaires, le comité de gestion a présenté le bilan de l’exercice écoulé, les principales réalisations de l’année ainsi que les orientations stratégiques pour les années à venir. Les participants ont ensuite été invités à prendre la parole afin d’exprimer leurs observations et de poser leurs questions.
Dans son allocution, Abdourahman Moussa Barkadleh, plus connu sous le surnom de « Warqo », président de la SOGIK et l’un des rares membres fondateurs encore en vie, a tenu à rendre hommage aux 144 actionnaires qui ont fondé l’entreprise. Il a précisé que les revenus dont bénéficient aujourd’hui leurs héritiers sont le fruit du travail, de la vision et des sacrifices consentis par ces pionniers. À sa demande, une prière a été observée en leur mémoire afin de saluer leur contribution et invoquer la grâce divine pour leur salut dans l’au-delà.
Bouleversements du marché du khat en Éthiopie
Pour comprendre les inquiétudes exprimées lors de cette assemblée générale, il faut revenir sur la réforme du marché du khat engagée par les autorités éthiopiennes depuis plusieurs années. Confronté à la baisse des recettes en devises, à la contrebande et à un système de commercialisation jugé insuffisamment contrôlé, le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed a entrepris de reprendre en main l’ensemble de la filière. Inspirée des réformes conduites dans les secteurs du café, des oléagineux ou du bétail, cette stratégie visait à accroître les recettes fiscales, mieux contrôler les exportations, renforcer la traçabilité des flux financiers et améliorer la rémunération des agriculteurs.
La réforme organise notamment la centralisation des exportations dans des centres agréés, la mise en place d’un guichet unique pour les opérations d’exportation, le renforcement des contrôles douaniers ainsi qu’une restructuration complète des circuits de commercialisation. Les autorités éthiopiennes souhaitent également réduire le rôle des nombreux intermédiaires qui assuraient jusqu’alors la collecte, le tri, le conditionnement et la commercialisation du khat destiné aux marchés régionaux.
Ces mesures avaient déjà suscité de vives inquiétudes à Djibouti comme en Somalie, où les importateurs redoutaient de perdre la maîtrise de leurs approvisionnements et de la qualité du produit tout en devant absorber une forte hausse des coûts d’achat résultant des nouvelles modalités imposées par Addis-Abeba.
Une hausse difficilement absorbable de la fiscalité
Abdourahman Moussa Barkadleh (« Warqo ») est ensuite revenu sur les contraintes auxquelles la société a dû faire face au cours de l’année écoulée, principalement en raison de la poursuite de la réforme du marché du khat en Éthiopie. Selon lui, les nouvelles taxes imposées en Éthiopie représentaient près de deux dollars américains supplémentaires par kilogramme importé, soit une hausse d’environ 33 %, supérieure à la marge bénéficiaire de l’entreprise.
Cette situation a placé la société dans une position financière particulièrement délicate. À plusieurs reprises, les importations de khat ont même été interrompues pendant plusieurs jours. Selon le président, il n’était ni envisageable de vendre à perte ni de répercuter intégralement la hausse des coûts sur les consommateurs.
Dans cette crise, il a tenu à souligner le rôle déterminant joué par le président de la République, Ismaïl Omar Guelleh à qui le dirigeant de la SOGIK a pu exposer les défis auxquels la société a été confrontée. À l’issue de ces échanges, les autorités ont accepté de réduire les taxes perçues localement de l’équivalent d’un dollar par kilogramme, absorbant donc la moitié de l’augmentation imposée par les nouvelles dispositions éthiopiennes.
« Sans cette décision, la survie même de la société aurait été compromise », a affirmé le président, exprimant la gratitude de l’ensemble des actionnaires envers les autorités nationales.
La création d’une filiale en Éthiopie porte ses fruits
L’autre temps fort de son intervention a porté sur la création, en 2025, d’une filiale de la SOGIK en Éthiopie. Cette implantation répondait précisément aux nouvelles exigences réglementaires éthiopiennes qui encouragent les investisseurs étrangers à disposer d’une présence locale afin de favoriser la création d’emplois, renforcer le contrôle des devises et améliorer la traçabilité des opérations commerciales.
Selon le président, cette décision stratégique s’est révélée particulièrement fructueuse. La filiale aurait généré plus de trois millions de dollars de bénéfices après impôts, permettant le versement de dividendes supplémentaires aux actionnaires. Il a également souligné que cette présence directe sur le marché éthiopien a permis d’améliorer la qualité des achats, de réduire les coûts d’intermédiation et de récupérer une grande partie des surcoûts générés par la réforme fiscale.
Grâce à cette implantation, la société serait parvenue à neutraliser une partie importante des effets négatifs des nouvelles taxes. Les dividendes versés par la filiale éthiopienne sont ainsi venus compenser pour l’essentiel l’impact des mesures prises à Addis-Abeba.
Pour le dirigeant, cette internationalisation constitue l’une des décisions les plus importantes prises par la société depuis sa création. Il l’a même comparée à l’acte fondateur des 144 actionnaires qui avaient créé la SOGIK en 1987, s’accordant au passage un hommage appuyé pour une stratégie dont les résultats semblent aujourd’hui lui donner raison.
Des résultats financiers en progression
Le président a également signalé le succès du projet immobilier de la Cité SOGIK, lancé sous son mandat alors que l’entreprise traversait une période financière difficile. Il a indiqué que l’ensemble du programme, comprenant un logement en duplex pour chaque actionnaire, a été entièrement financé et remboursé par la société.
Il a souligné qu’à son arrivée à la tête de l’entreprise, celle-ci ne disposait que de ressources limitées et traversait une période délicate. Malgré ce contexte, le projet de lotissement avait été lancé puis mené à son terme. D’un coût total de 3,2 milliards de francs djiboutiens, la Cité SOGIK a été intégralement financée par l’entreprise. Le président a présenté cette réalisation comme l’une des illustrations les plus marquantes de la capacité de la SOGIK à transformer ses résultats en investissements pérennes au bénéfice de ses actionnaires.
Le commissaire aux comptes, Haibe Osman Saad, a ensuite présenté les résultats financiers de l’exercice 2025. En 2025, la SOGIK a réalisé un chiffre d’affaires de 12,42 milliards de francs djiboutiens, pour un résultat d’exploitation de 11,36 milliards de FD et un bénéfice net de 1,176 milliard de FD. Conformément aux règles de gestion de la société, 15 % de ce bénéfice sont provisionnés pour de futurs investissements avant la distribution des dividendes aux actionnaires.
Ce résultat est en progression de 146,8 millions de FD par rapport à l’exercice précédent, dont le bénéfice net s’élevait à 1,029 milliard de francs.
Ces résultats, auxquels viendront s’ajouter les dividendes issus de la filiale éthiopienne, ont été accueillis par de longs applaudissements. Plusieurs actionnaires ont salué la gestion de l’entreprise et la capacité de la direction à maintenir une croissance des dividendes malgré un contexte régional difficile.
Un actionnaire a toutefois exprimé un certain scepticisme quant aux performances annoncées de la filiale éthiopienne. Prenant la parole devant l’assemblée, il a fait observer que les comptes de cette structure n’apparaissaient pas dans les documents présentés par le commissaire aux comptes. Il a également indiqué ne pas avoir le souvenir que les actionnaires aient été formellement consultés ou appelés à se prononcer sur l’ouverture de cette filiale en Éthiopie. Soucieux d’obtenir davantage d’informations sur les activités, les résultats et la gouvernance de cette entité, il a demandé que les états financiers détaillés soient communiqués aux associés. Le commissaire aux comptes s’est engagé à transmettre à l’ensemble des actionnaires et dans les meilleurs délais les comptes de cette filiale.
Avenir de la société
En conclusion, Abdourahman Moussa Barkadleh a invité les actionnaires à engager une réflexion sur l’avenir de la société. Il a rappelé que si la SOGIK comptait à l’origine 144 actionnaires, le nombre d’associés est aujourd’hui proche de 1 400 personnes avec les héritiers.
Cette évolution conduit à envisager une diversification des investissements au-delà des activités traditionnelles de l’entreprise. Dans cette perspective, il a évoqué des échanges approfondis avec l’ancien ministre de l’Agriculture, de la Pêche, de l’Eau et de l’Élevage, Mohamed Ahmed Awaleh, dont il a salué le « pragmatisme inventif ». Les discussions ont notamment porté sur les opportunités offertes par l’agrobusiness, tant sur les terres attribuées à Djibouti en Éthiopie que sur des terres agricoles locales.
Le président a sollicité l’autorisation des actionnaires pour lancer une étude de faisabilité destinée à évaluer les coûts et les retombées potentielles d’un tel projet. La proposition a reçu un accueil favorable de la part des participants.
Outre les formalités d’enregistrement des actionnaires qui ont demandé une trentaine de minutes, l’assemblée générale elle-même n’a duré qu’un peu plus de vingt minutes.
Une assemblée générale menée à tambour battant et qui s’est achevée sur une note d’optimisme quant aux perspectives futures de la SOGIK.
Mahdi A.